Yokai

Les loupiotes enténébrées cessèrent de former une ligne contigüe et glissèrent de gauche à droite derrière la vitre du métro. Une voix grésilla dans le haut-parleur :

West-Fourth Street, Washington Square, scanda-t-elle d’une façon qui n’était ni tout à fait humaine ni tout à fait mécanique.

June s’arracha à la contemplation des ombres et souleva son imposant sac à dos. Dans un roulement d’épaule, elle enfila les bretelles et tâcha d’en ignorer la morsure. Les années avaient collé sa peau à ses muscles et, ainsi équipée, elle ressemblait plus à une tortue qu’à une aventurière, mais ses consultations nécessitaient toujours une certaine logistique.

Elle emprunta les escaliers roulants et refit surface au son des klaxons et des crissements de pneus. Greenwich Village n’était pas le quartier qu’elle préférait : trop d’étudiants et de mères de famille y vivaient. Maintenant qu’elle atteignait la cinquantaine et que ces déplacements lui semblaient davantage une perte de temps qu’un service à rendre à ses patients, elle recevait plus volontiers dans son cabinet. Situé à l’ouest de Central Park, le loft se trouvait à deux pas du Musée d’Histoire naturelle. Pourtant, certains cas extrêmes exigeaient d’elle qu’elle se déplace encore. Plus elle vieillissait, plus son esprit se durcissait. À l’instar de Sherlock Holmes, elle n’aspirait qu’à résoudre des problèmes dont la complexité dépassait l’entendement. La routine étant une mort à petit feu, elle avait donc décidé de ressortir son vieux sac du placard.

June tapota l’adresse du patient sur son smartphone et autorisa l’appareil à la localiser. Un petit drapeau se planta sur la carte. Elle n’aurait pas à marcher longtemps.

Tandis que, chargée comme une mule, elle remontait la West Fourth Street en direction du Sheridan Square Garden, elle s’absenta de ses pieds pour focaliser son attention sur son visage. Le soleil, qui venait de percer, dardait ses rayons sur elle, et diffusait une chaleur bienvenue sur ses joues. Elle n’avait pas souvent l’occasion de profiter de la lumière du jour : ses consultations l’astreignaient à un rythme d’une amplitude telle qu’il couvrait la majeure partie de la journée. Quand, au terme d’une séance éreintante, elle parvenait enfin à s’extraire au chausse-pied du loft, la nuit était déjà tombée sur Central Park. Elle sentit son front cuire, mais elle leva le menton et but encore un peu à la source de l’étoile.

Passé le jardin, elle déboucha sur Grove Street. Face au Christopher Park, entre un immeuble de briques rouges et une maison dont les murs paraissaient avoir été essorés à la machine à laver, se dressait une construction plus haute que les autres. Sa façade, percée de fenêtres étroites, autorisait un escalier de service en métal à serpenter jusqu’au toit. Le rez-de-chaussée contrastait avec le reste de la bâtisse : de grandes cadres vitrés en arc surbaissé s’accommodaient d’arcades aux piliers blancs, là où les étages se conformaient aux canons architecturaux new-yorkais.

June laissa choir son sac devant la porte et balaya l’interphone d’un regard. Autour du haut-parleur se déroulait une liste de noms inconnus. Cependant, l’un des boutons comportait une étiquette où avaient été tracés des idéogrammes japonais. Dans le doute, elle appuya. On décrocha presque immédiatement.

Oui ?

— Mademoiselle Yokohama ? Le docteur Lindenhaven.

Je vous ouvre.

Un ronflement désagréable lui indiqua que la serrure avait été déverrouillée. Elle donna de l’épaule sur la lourde porte et traîna son attirail jusqu’à l’ascenseur.

 

L’appartement, aménagé à la japonaise, s’ouvrait sur un vestibule dans lequel s’alignaient des paires de chaussures.

— Docteur… je suis Asuka.

June offrit une poignée de main à la jeune femme qui venait de déverrouiller la porte. Son visage, dont les yeux en amande brûlaient d’un tourment inconnu, était aimable, mais triste.

— Puis-je vous débarrasser ?

— Ça ira, merci.

Elle déposa son barda dans un coin et se déchaussa. Asuka lui présenta une paire de chaussons molletonnés.

— Où est-il ?

— Dans le salon.

June suivit son hôte comme son ombre à travers un couloir orné d’estampes. Le regard de la visiteuse glissa sur les lignes claires, à la monochromie ponctuée de taches rouges et énergétiques. Les dessins représentaient des créatures fabuleuses qu’elle n’identifia pas sur le moment, malgré les heures qu’elle avait passées à se documenter dans les livres de Shigeru Mizuki. Le folklore japonais comptait tellement d’esprits et de fantômes qu’elle n’avait pas réussi à en retenir plus d’une dizaine.

Asuka fit glisser sur ses rails un panneau tendu de soie. Dans un salon de la taille de sa salle de bain, une table basse reposait au centre d’un tatami entouré de coussins. À l’extrémité, un vieillard agenouillé regardait d’un œil morne un bol de soupe en train de refroidir.

— Son état s’empire, souffla la jeune femme. Les médecins disent que rien ne cloche, que c’est juste un coup de mou et qu’il doit faire un effort, mais ça fait des semaines qu’il ne parle plus. C’est à peine s’il mange.

June se planta devant le vieil homme. L’ancêtre portait un ample pantalon noir et le col de son tee-shirt bâillait sur un torse squelettique. De larges ombres soulignaient ses paupières, et ses yeux comme sa bouche se réduisaient à de simples traits sur un visage strié de rides.

— Voudriez-vous nous laisser quelques instants ?

Asuka réprima ses larmes et, tournant les talons, disparut dans le couloir.

— Oh, une dernière question : quel est son nom ?

— Gikaibo.

La cliente referma le panneau. Bien qu’habitée par deux êtres humains, la pièce s’empoissait d’un silence assourdissant, que le médecin brisa à contrecœur.

— Bonjour.

Le vieillard demeura immobile. Ses yeux trahissaient néanmoins sa présence au monde et tressaillaient sous le rideau de ses paupières.

— Je sais que vous n’allez pas bien, poursuivit June. Je suis psychologue : je suis là pour faire en sorte que vous vous sentiez mieux, Gikaibo.

Redressant le menton, le vieil homme ouvrit les yeux et croisa le regard du médecin. Ses pupilles brillèrent d’un feu glacé.

— Vous êtes borné, mais je le suis tout autant.

June détailla les illustrations accrochées aux murs, qui représentaient les mêmes fantasmagories que celles du couloir et portaient toutes la même signature.

— Vous avez peint cela ? demanda-t-elle, bras croisés face au portrait d’un cavalier harnaché de métal dont le sabre était une langue de feu.

June devina aux claquements de lèvres de son interlocuteur que ce dernier hésitait à prendre la parole. Finalement, ses épaules s’affaissèrent et il s’enferma définitivement dans le mutisme.

— Vous ne me facilitez pas la tâche, mais je m’en doutais. On ne me fait jamais déplacer sans une bonne raison.

June appela son hôte et lui demanda un verre d’eau.

— Il est borné.

Une ombre rosée s’épandit sur les joues d’Asuka.

— Ne vous en faites pas.

La psychologue rapporta son sac à dos dans le salon. D’une poche latérale, elle tira un étui abritant plusieurs feutres et en étudia les capuchons.

— Le noir est une couleur qui sied aux gens de la trempe de votre père. C’est celle que je choisirais d’instinct. Néanmoins, quelque chose me dit que je pourrais procéder d’une façon plus efficace. Permettez-vous que j’emprunte ceci ?

La visiteuse désigna une boîte laquée dont elle paraissait avoir deviné le contenu.

— Bien sûr.

Asuka déposa la boîte sur la table basse et fit jouer le couvercle. À l’intérieur, un large pinceau de poils blancs reposait sur deux taquets de bois. Sous les pieds du support, un récipient creux renvoyait une lumière éclatée, comme s’il était recouvert d’écailles de feu. À gauche, sous le manche, de fines barrettes d’encre solidifiée attendaient patiemment d’être sollicitées. À en juger par la poussière qui s’y était déposée, cela faisait des lustres que personne n’avait utilisé ce nécessaire à calligraphie.

— C’est dommage de ne pas lui laisser voir le jour plus souvent, dit la psychologue.

June disposa devant elle les différents instruments puis, versant la fin de son verre dans l’écuelle, humecta un bâtonnet et le frotta contre l’argile. Bientôt, le liquide se troubla. Jude trempa le pinceau dans l’encre, se releva et fit le tour de la table pour se positionner derrière le vieillard. Agenouillé, Gikaibo n’avait toujours pas pipé mot.

— Il ne criera pas ?

Asuka parut dépitée.

— J’ai même essayé de le gifler.

Hochant la tête, June leva le tee-shirt du vieil homme, mettant à nu son dos. Noyé au milieu des grains de beauté et des plis de sa peau fatiguée, le tatouage d’un samouraï grimaçait sous ses omoplates.

— Ça va être un peu froid, lui glissa-t-elle.

D’un geste précis, elle traça sur sa peau un motif dont Asuka ne vit rien. Une fois qu’elle eut terminé, June confia le pinceau à la jeune fille, retira ses chaussons, puis ses chaussettes.

— Cela ne risque rien ?

— Il y a toujours un danger, mais pour moi seulement. Rassurez-vous. Je connais mon métier.

La fille de Gikaibo pinça les lèvres et empêcha un sanglot de lui étreindre la gorge.

— Vous êtes mon dernier espoir.

La psychologue tapota l’épaule de la jeune femme, puis enfila les bretelles son énorme sac.

— Ça vous embête si je laisse mes feutres ? À mon âge, chaque gramme compte.

Asuka sourit et serra l’étui contre sa poitrine. June retourna se poster derrière le vieil homme. La thérapeute avait tracé un rectangle de grande taille sur sa peau, auquel elle avait adjoint des gonds et une poignée. Le dessin était sommaire, mais figurait une porte de façon évidente.

La psychologue tendit la main, tourna la poignée et tira le battant avant d’y pénétrer.

 

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, June se découvrit assise au fond d’une barque, sans voile ni pagaie. Autour d’elle et à perte de vue, une mer houleuse déroulait un tapis d’eau, comme un plat d’argent parcouru de frissons. Elle regarda vers le ciel, duquel ne perçait qu’une lumière sinistre à travers le dais des nuages. La noirceur des cumulus augurait une tempête imminente.

June étouffa un juron et essaya de se redresser pour inspecter l’horizon. L’embarcation tangua, obligeant la psychologue à se rasseoir. Elle passa mentalement en revue le contenu de son sac. Les voyages dans les contrées intérieures de ses patients incluaient rarement des éléments aquatiques — trop mouvants par essence —, aussi n’avait-elle emporté aucun outil à même de l’aider. Compte tenu des origines du malade, elle s’en voulut de ne pas y avoir pensé. Maintenant qu’elle était là, elle n’avait plus qu’à aviser sans geindre.

L’océan se gonfla de vagues menaçantes. Un vent chaud soufflait dans son dos et poussait la barque vers la tempête. La voyageuse se cramponna au bastingage. Un rideau de nuages noirs barrait l’horizon comme un sourcil monstrueux sur un lac de mercure. Bientôt, une pluie fine piqueta l’onde. L’embarcation, qui voguait jusque là en ligne droite, se mit à serpenter au gré des vagues, gravissant les crêtes avant de les dévaler comme sur un toboggan. Alors que, posant sa main en visière, June tâchait de repérer la terre, l’espoir renaquit de ses cendres : au loin se dessinait la silhouette d’une montagne escarpée surgissant des flots. Une île, pensa-t-elle.

Une ombre fila sous l’eau. Le temps que June tourne la tête, l’apparition s’était évanouie. Cette mystérieuse visite ne lui disait rien de bon. Elle se concentra sur le rivage et ordonna mentalement à la barque d’accélérer l’allure. Pour cela, elle dut faire abstraction de la tempête — les patients n’aimaient jamais qu’on les examine de l’intérieur — et focalisa son attention sur le bateau. Suivant les conseils de son maître, le poète Henri Michaux — dont les Propriétés étaient à son cœur une fontaine de réponses autant que de questions —, elle reconstruisit l’embarcation en pensée, planche par planche, clou après clou, un rivet suivant l’autre, et plaça un mât au centre auquel elle fixa une voile. Le bateau força l’allure et, bien que la voilure offrit une prise au vent dangereuse, fila droit vers la plage.

Dès l’instant où elle accosta, les nuages crevèrent, déversant un torrent d’eau. Enfilant les bretelles de son sac — bien moins lourd sous ces latitudes oniriques, puisqu’elle en contrôlait la densité —, elle chercha un endroit où s’abriter. Derrière le rideau de pluie, elle devina une maison de pêcheurs dont les pilotis s’enfonçaient dans un lit de rochers recouverts d’algues. Sautant sur l’occasion, elle se rua en direction de l’habitation. La pluie était chaude, mais les gouttes tombaient de si haut qu’ils lui giflaient la peau, comme si la météo avait décidé de jouer du tambour avec son dos.

Elle grimpa l’échelle qui montait de la plage vers la cabane surélevée et trouva refuge sous un auvent de bois peint. Le soulagement lui arracha un soupir. Elle était en sécurité.

— Qui est là ? grogna le propriétaire invisible d’une voix éraillée.

Stupéfaite, June enfonça la tête dans ses épaules et jeta un œil à travers la fenêtre de la maison. La cahute était vide, plongée dans une pénombre vaguement inquiétante. Des filets soigneusement enroulés ornaient ses murs de planches, à côté des piques et des harpons. Peut-être aurait-elle mieux fait de filer vers l’épaisse forêt qui bordait la plage.

— Si tu veux mon avis, grogna une seconde voix, plus grave, il y a quelqu’un ici qui ne devrait pas s’y trouver.

Prenant son courage à deux mains, June se plaqua contre la cabane et avança en crabe le long de l’auvent. La pluie faiblissait, et les gouttes avaient cessé de rugir pour clapoter à la surface de l’océan.

— Ce n’était qu’une averse, dit la première voix.

— Que sais-tu des averses ? répondit la seconde.

June enjamba un panier rempli de poissons pourris dont l’odeur la révulsa et se faufila de l’autre côté. À sa grande surprise, elle tomba nez à nez avec un visage hideux, dont la peau épaisse et brunâtre paraissait avoir été tannée comme du cuir. Le titan mesurait bien trois mètres et la toisait d’un œil noir.

— Voilà notre écureuil, Ashi-Naga, dit l’apparition.

— Laisse-moi voir, Te-Naga ! s’écria la seconde voix.

Le géant fit un pas en arrière. June réalisa alors que le géant n’en était pas un, et que son corps était de fait constitué de deux misérables créatures dont l’une reposait sur les épaules de l’autre. Ashi-Naga, dont les jambes étaient si longues qu’elles ressemblaient à deux perches plantées dans le sable, portait Te-Naga, dont les bras étaient à la mesure des membres postérieurs de son compagnon. À eux deux, ils formaient une chimère étrange, mais proportionnée.

— Qu’est-ce que ça vient voler ? siffla la tête du haut.

— L’écureuil veut des noisettes, mais ne trouvera que du poisson, ça, pour sûr, répondit l’autre.

June fit un pas en avant.

— Je cherche Gikaibo, dit-elle.

Les échassiers frissonnèrent et reculèrent, manquant de perdre l’équilibre.

— Longtemps que nous n’avons pas vu sa petite frimousse sur le rivage : Ashi-Naga et Te-Naga attrapent des poissons depuis de nombreuses lunes et des âges se sont écoulées sans qu’ils aient croisé le chemin du rêveur… Mais aujourd’hui, pas de pêche, non. Il n’est pas bon de s’aventurer sur la mer. L’écureuil a eu beaucoup de chance de naviguer sans périr. Mieux vaut qu’il concentre ses recherches sur la forêt, car les plages ne lui apprendront rien.

June remercia les deux équilibristes et descendit l’échelle, car la pluie avait cessé de tomber. D’en bas, elle prit toute la mesure de la créature bicéphale, qui la dépassait d’au moins une fois sa taille. Te-Naga se pencha sur la psychologue et, désignant la vaste étendue aquatique qui encerclait la plage, dit :

— Bake-Kujira nage dans les parages. C’est elle qui apporte la tempête et les séismes. Aujourd’hui, pas de poisson frais pour Te-Nage et Ashi-Naga, non, pas de bon poisson.

June les salua comme le voulait l’usage japonais, en s’inclinant vers l’avant. Les géants se plièrent selon un angle moins périlleux pour leur équilibre et lui indiquèrent la direction d’un sentier qui, d’après eux, la conduirait à Gikaibo. La psychologue quitta les géants le cœur léger, quoique vaguement inquiète de la menace aquatique dont ils avaient suggéré la présence. Pour partir, elle devrait reprendre la mer, car le seul moyen de sortir des contrées intérieures était toujours de revenir sur ses pas. Elle aviserait au besoin.

La route montait à flanc de colline et s’enfonçait dans un bois aussi dense que profond. Les arbres, dont les racines surgissaient de terre comme pour s’évader, se chevauchaient les uns les autres, rendant quelquefois le chemin impraticable. Celui qui avait créé cette forêt mentale n’avait pas voulu en faire un havre, mais une impitoyable frontière à l’épreuve des curieux.

June marcha un long moment sans croiser âme qui vive. Le sentier, recouvert d’épines de pin, ployait sous ses pieds nus et la chatouillait d’une manière agréable. L’air sentait bien meilleur que celui de la plage, qui était humide et salé. Ses habits séchèrent vite et la visiteuse remercia les cimes de ne pas trop goutter sur elle.

Poursuivant son chemin, June entra dans une nouvelle partie du bois, moins ramassée, mais plantée d’arbres si denses que la lumière hésitait à s’y frayer une voie. La psychologue nota que certaines branches étaient couvertes d’une soie filandreuse qui s’effilochait entre les ramures. La voyageuse ne craignait pas les araignées et, de fait, y voyait plutôt des augures de bonne fortune : traditionnellement, les araignées représentaient moins une menace qu’une volonté de protection. S’il y avait quelque chose à protéger, c’est que tout n’était pas perdu.

Elle ignora les toiles et s’enfonça plus avant. Le sentier grimpait dru, si bien qu’elle dut reprendre son souffle plusieurs fois en chemin, s’appuyant sur des rochers qui, çà et là, crevaient la terre comme des navets.

Alors qu’elle se reposait sur une pierre, June remarqua que deux yeux scintillants l’observaient dans l’ombre d’un bosquet. N’y décelant aucune malice, la psychologue fit un signe de la main. Démasqué, l’espion s’extirpa du buisson dans un bruit de papier froissé et trottina jusqu’à une tache de soleil que la voute forestière avait daigné laisser passer. L’animal ressemblait à un renard, bien que d’une taille plus conséquente que tous ceux que June avait pu admirer au zoo de Brooklyn. Il arborait un pelage épais, de la même couleur automnale que ses congénères du monde réel. Néanmoins, l’intrus différait d’une manière bien plus spectaculaire : sa queue, terminée par un panache blanc, se trouvait au milieu de huit autres appendices parfaitement identiques, qui formaient un bouquet velu qui ondulait sur son arrière-train.

— Je n’avais jamais vu un si beau renard, dit June.

— C’est parce que je ne suis pas un renard, répondit la créature. Je suis le Kitsune et j’accompagne les voyageurs qui s’élancent sur des sentiers périlleux. Bien que tu ne sembles rien ignorer du danger de ta destination, un conseil n’encombrera pas davantage ton bagage.

La psychologue, émerveillée par les créations de la psyché de son patient, n’en finissait plus d’admirer les reflets du soleil dans le fantastique pelage de l’animal. Elle assura à Kitsune qu’elle ne faisait jamais l’économie d’une discussion avisée et l’écouta patiemment.

— Tu es entrée sur la propriété de Joro-Gumo, l’araignée du soir. Méfie-toi : si ses bras sont doux, sa toile est gluante et tu pourrais y rester collée. Le chemin n’est pas sans danger.

June remercia le renard à neuf queues de sa sollicitude et en profita pour l’interroger.

— Si tu cherches Gikaibo, je ne peux rien pour toi, dit Kitsune. Ce sujet est tabou : il m’est interdit de t’en révéler davantage. Continue tout droit et ne sors jamais du sentier : tu risquerais de croiser Joro-Gumo.

Sur ces mots, le renard se détendit comme un ressort et disparut dans les fourrés, suivi de son formidable bouquet de queues. June fronça les sourcils et, reprenant l’ascension, poursuivit son chemin.

La nuit allait tomber lorsque la psychologue déboucha sur une clairière. À sa grande satisfaction, le tapis de nuages qui, quelques heures plus tôt, recouvrait le ciel d’une mœlleuse couette anthracite avait cédé la place à une incroyable toile encrée d’un bleu profond, piquetée de constellations. Un zéphyr agréable soufflait sur son visage. La voyageuse jugea l’endroit idéal pour bivouaquer. Elle déposa son sac à dos et en tira son matériel de campement.

D’abord, elle assembla les baleines d’une tente qu’elle avait achetée en ligne et qui lui avait plus d’une fois sauvé la mise lorsque, perdue en pleine psyché moribonde, elle avait affronté ses éléments hostiles. Elle déplia la toile et enfila les tiges flexibles dans les manches de tissu, puis érigea l’igloo en un tournemain. Une fois son toit élevé, la psychologue regroupa quelques branches mortes et alluma un feu à l’aide de son briquet-tempête et de briques de papier compressé, sur lequel elle déposa une casserole pour la soupe du soir. Savoir faire naître un foyer la dispensait de trimballer un réchaud à gaz. De plus, il était dangereux de s’attaquer aux arbres en contrées intérieures.

Tandis que le bouillon crépitait au fond du récipient, June entendit un grondement. Elle leva les yeux en direction du sommet de l’île. Au milieu de l’atoll se dressait une montagne qu’elle avait d’abord prise pour un pic inerte, mais qui, à la lumière des étoiles, déversait en méandres des rigoles de feu sur ses escarpements. L’île était un volcan.

— Pourvu qu’il ne se mette pas en colère cette nuit, soupira June avant de s’intéresser de plus près au contenu de sa gamelle.

Elle plongea sa cuillère dans le potage lorsqu’elle entendit quelque chose s’agiter à la périphérie de la couronne lumineuse qui ceinturait son foyer. Elle pivota en direction du froissement et plissa les yeux pour déchirer la pénombre.

— Qui est là ?

Un rire aigu lui fit se dresser les cheveux sur la tête.

— Qui veux-tu que ce soit ? chanta une voix douce.

L’avertissement du renard à neuf queues lui revint en mémoire.

— Joro-Gumo, c’est toi ?

Le gloussement mélodieux de la créature retentit encore une fois dans les ténèbres et une ombre se détacha de la nuit, sans pour autant se dévoiler. Bientôt, la tête d’une femme aux longs cheveux lisses perça l’obscurité et darda sur la thérapeute un regard foudroyant.

— Si tu connais mon nom, c’est que je sais forcément le tien. Est-ce Kaneda ?

June haussa les épaules.

— Hiromi ? Setsuke ? …

La tête sans corps égrena ses propositions sans succès. Des tics de nervosité se mirent à secouer ses traits. Afin de ne pas irriter davantage le fantôme, la voyageuse décida de se présenter.

— June ? C’était justement le prochain prénom que j’allais énoncer, mentit la tête sans corps.

L’apparition avança d’un pas en direction du feu et dévoila un buste nu, dont la pâleur des seins n’avait rien à envier à celle de la Lune elle-même.

— Que fait June sur la maison de Joro-Gumo ?

Les yeux de la voyageuse se posèrent sur le tapis d’épines de pin qui jonchait le sol.

— Tu habites dans la terre ? demanda-t-elle innocemment.

Le spectre fut parcouru d’un tremblement nerveux et, l’espace d’un instant, ses cheveux parurent prendre vie.

— Joro-Gumo habite partout. Ma maison est dans les arbres, entre les racines et sous la terre. Mais June est la bienvenue.

La psychologue s’inclina et tendit son écuelle en direction de l’inconnue.

— Est-ce que vous voulez partager un peu de ma soupe ?

La femme avança encore d’un pas. June remarqua alors qu’elle n’avait pas de jambes, et que ses hanches étaient posées sur un monstrueux abdomen d’araignée. La créature devina son trouble et fit machine arrière.

— Je ne mange pas de soupe, dit Joro-Gumo.

June voulut reposer la casserole sur le sol, mais constata que des centaines de minuscules araignées noires dansaient entre ses pieds, comme si la terre vomissait des nuées de poux. Réfrénant son angoisse, elle déposa la gamelle sur ses genoux et planta son regard dans celui de la femme-araignée.

— Si tu comptes faire de moi ton repas, tu te trompes de client.

Joro-Gumo se fendit d’un rire cristallin.

— Je ne mange pas les voyageurs, dit-elle, en tout cas pas ceux qui n’ont rien à se reprocher.

Les araignées refluèrent, puis disparurent sous la terre. Une chape de plomb retomba sur le camp et on n’entendit bientôt plus que le crépitement des bûches dans le foyer et le grondement lointain du volcan. Joro-Gumo leva les mains. Ses doigts étaient englués de soie.

— L’enfant pleure, dit la femme-araignée.

— Quel enfant ?

— Celui qui vit sur les pentes du volcan. Je voudrais lui porter secours, mais quitter la forêt m’est interdit. C’est le rêveur qui l’a dit.

June projeta le menton en avant.

— Tu parles de Gikaibo, n’est-ce pas ?

Les yeux de Joro-Gumo s’illuminèrent d’un éclat ardent qu’elle tâcha de dissimuler. Toute araignée qu’elle était, la créature demeurait à moitié humaine.

— Gikaibo, répéta-t-elle.

— Mon chemin m’y emmène, dit June. Je l’aiderai.

Satisfaite, la femme-araignée joignit les mains et la remercia en silence.

— Il te faudra être aussi polie avec ses compagnons de jeu.

Sur cette mystérieuse injonction, l’apparition se dilua dans les ténèbres. June retint son souffle et tendit l’oreille. Joro-Gumo n’était pas partie : elle pouvait toujours entendre le doux murmure de sa respiration.

— Gikaibo, c’est bien son nom ? chuchota la voix qui chevauchait la brise.

— Oui.

— Cela faisait si longtemps que nous l’appelions le rêveur.

Rebroussant chemin, la femme-araignée regagna la forêt. June avala sa soupe sans plaisir et, après avoir jeté un dernier regard aux étoiles qui clignotaient dans le ciel, fit jouer la fermeture éclair de la tente et s’y engouffra. Elle n’entendit plus un bruit jusqu’au petit matin.

 

La psychologue partit dès que la lumière lui permit de voir plus loin que le bout de son nez. Elle coupa à travers la clairière et mit le cap sur la montagne. Après une nouvelle incursion dans le bois, elle finit par poser le pied sur une terre desséchée où rien ne semblait plus jamais devoir pousser.

June se pencha et en ramassa une poignée. La poudre, trop fine pour de l’humus, glissa entre ses doigts : il s’agissait d’une cendre grasse, sans aucun doute née des éruptions à répétition qui faisaient avancer la lande et mangeaient la forêt, la condamnant à terme à disparaître par petits morceaux.

Elle laissa derrière elle la sécurité de la lisière et dirigea ses pas vers le cratère. Ses pieds s’enfonçaient dans la cendre et y laissaient des empreintes aisément repérables. Il n’y avait plus qu’à espérer que rien de mauvais ne dormît en ces lieux.

La pente gagna en inclinaison et bientôt, chaque pas fut une bataille. Un grondement lui fit lever les yeux. Si le volcan se réveillait maintenant, la psychologue était perdue.

— Hé ho ! s’écria-t-elle. Gikaibo !

Un vent brûlant lui assécha le visage et l’enroula dans des volutes de cendres. Aveuglée par les particules, elle leva les mains pour se protéger et manqua d’étouffer. Au terme d’un affrontement qui lui parut durer beaucoup trop longtemps, le vent s’apaisa et elle put y voir de nouveau. Le ciel s’était, en un clin d’œil, chargé de nuages de tempête.

— Gikaibo !

Des grognements hystériques la firent sursauter. Se retournant, elle découvrit qu’une bande de créatures étranges avait pisté ses traces. Une flèche siffla à son oreille. On la prenait pour cible.

— Attendez ! hurla June.

Les monstres se rapprochèrent d’un pas menaçant. Elle put alors distinguer leurs visages : une dizaine d’individus pas plus hauts que sa propre poitrine et au faciès relativement hideux transportaient en bandoulière arcs et flèches dans des carquois. D’affreuses massues sanglantes pendaient à leurs ceintures. Les créatures semblaient nées de l’hybridation contre nature d’enfants humains et de tortues : au lieu d’une bouche, un bec édenté s’ouvrait et se fermait en claquant, émettant des borborygmes qui ne lui disaient rien de bon. Leurs torses nus laissaient deviner des vestiges d’écaille, souvenirs d’une carapace que l’évolution les avait conduits à abandonner. Au sommet de leur crâne, une cuvette remplie d’un liquide noir trouait leur chevelure tonsurée. Ils secouèrent leurs têtes vides devant la voyageuse, qui voulut apaiser la situation.

— Je suis à la recherche de Gikaibo, dit-elle en mettant ses mains en évidence. Je ne souhaite de mal à personne.

L’une des créatures, un peu plus grande que le reste de ses congénères et qui devait être leur chef, émit un grincement las. June se pensa tirée d’affaire. Mais alors qu’elle s’apprêtait à faire un pas vers eux, le chef des hommes-tortues écarquilla ses immenses yeux en forme de soucoupes et la désigna d’une griffe crochue.

— Tuez-la !

Les monstres brandirent leurs massues et se précipitèrent vers la voyageuse, qui crut sa dernière heure arrivée. Mais les conseils de Joro-Gumo résonnèrent à ses oreilles.

Il faudra être polie, bien sûr…

Face à la meute qui se ruait sur elle, l’exploratrice joignit les pieds et s’inclina bien bas. Les créatures se figèrent et, dans un improbable élan de courtoisie, se courbèrent à leur tour, vidant sur le sol le contenu de la cuvette qui leur tenait lieu de crâne. Aussitôt, leur comportement se modifia et ils furent transfigurés. Désorientés d’abord, puis hébétés, ils finirent par se séparer faute de trouver tâche plus intéressante, les uns courant vers le volcan, les autres en direction de la forêt.

Face à June, seul se dressait désormais le chef des hommes-tortues. June eut un sourire victorieux.

— Dévoile-toi, Gikaibo.

Le monstre grogna, vaincu, leva ses mains griffues et les passa dans son cou. Dénouant les lacets de son masque, Gikaibo révéla son véritable visage : celui d’un enfant aux cheveux noirs et aux joues sales. Maintenant qu’il s’était débarrassé de son déguisement, l’enfant démasqué n’avait plus rien d’une créature hideuse.

— Tu n’aurais pas dû venir, dit-il. Le volcan se réveille. Il va nous emporter.

— Il ne se réveillera que si tu le décides.

— Je serai bientôt forcé de quitter l’île.

— Tu as encore beaucoup d’années devant toi, Gikaibo.

— Non !

Le cri du garçon se répercuta sur les flancs du cratère et grimpa le long des falaises, avant de plonger dans le bassin de lave. La terre trembla sous leurs pieds.

— Il faut partir, souffla la psychologue.

— Je veux rester.

— Viens !

Se ruant sur le garçon, la voyageuse lui attrapa la main et l’entraîna vers la forêt. L’enfant gémit, mais courut de bonne grâce. Derrière eux, les grondements du volcan redoublaient d’intensité.

— Il va nous manger ! glapit Gikaibo.

June voulut lui demander de s’expliquer, mais sa question lui resta coincée au fond de la gorge. Le sol se souleva littéralement, projetant un épais nuage de poussière qui les aveugla et les désorienta dans leur fuite.

— Il faut retourner sur la plage !

La déclivité de la pente aidant, ils parvinrent rapidement à la lisière de la forêt. June fit volte-face.

— Oh non ! s’exclama le petit garçon.

Le cratère du volcan explosa comme une bouteille de champagne gonflée de magma, expulsant aux quatre coins de l’île de gigantesques blocs de pierre fondue. Des fleuves de feu dévalèrent le long des escarpements. Hors de souffle, Gikaibo désigna la montagne d’un doigt tremblant :

— Gashadokuro ! s’écria-t-il.

Surgi du volcan, un titan d’une taille inimaginable s’arracha au maelström et masqua la moitié du ciel. Le Gashadokuro était un squelette cyclopéen trempé de lave en fusion. Son sourire grinçant glaça d’effroi la psychologue, pourtant habituée aux fantaisies des cerveaux malades.

— Cours !

Les deux compagnons disparurent dans le bois et dévalèrent le chemin aussi vite que leurs pieds, meurtris par les éclats de roche et les épines, pouvaient les porter.

— Il nous croquera la tête s’il nous attrape ! gémit l’enfant, qui ne cessait de trébucher sur les racines.

Les pas de Gashadokuro secouaient la terre à mesure que le squelette se rapprochait. Les fuyards n’auraient sans doute pas le temps de gagner le rivage, même à vive allure. Leur seule chance résidait dans le toit de feuilles qui masquait leur fuite au regard du géant. Une ombre couleur de flamme surgit alors d’un bosquet.

— Suivez-moi ! s’écria le Kitsune à neuf queues.

Poursuivant le renard, la femme et l’enfant quittèrent le sentier et slalomèrent entre les arbres. Les branches leur griffèrent le visage.

— Dans le terrier ! ordonna l’animal.

Creusé dans l’humus, un trou suffisamment large pour s’y engouffrer béait de ténèbres. Sans réfléchir, Gikaibo sauta les pieds en avant et disparut dans le gouffre. Réalisant qu’elle ne réussirait jamais à se faufiler dans le terrier avec son sac à dos, la thérapeute abandonna son attirail et se tourna vers leur sauveur.

— Je reviendrai.

— J’en doute, répondit l’animal.

Un craquement formidable tonitrua derrière eux. Ivre de colère, Gashadokuro arrachait tous les arbres de la forêt comme les pétales d’une marguerite.

— Adieu, dit le Kitsune.

Le renard détala. Sans regret, la psychologue plongea dans le gouffre. La pente l’entraîna à toute vitesse dans les ténèbres, comme sur un toboggan. Elle hurla tandis que Gashadokuro laissait échapper un cri de rage, qui sonna à ses oreilles comme un vieux réveil-matin à cloche.

Au terme d’une glissade qui lui parut ne jamais devoir finir, la voyageuse aperçut une tache de jour grandissant sous ses pieds à mesure qu’elle filait vers la sortie. Elle émergea du terrier sous un soleil radieux. Ses pieds s’enfoncèrent dans le sable de la plage.

— Vite ! la pressa le petit garçon. Les frères Naga ont préparé notre bateau.

Les deux échassiers aux membres informes se tenaient sur le rivage, l’un fermement agrippé au bastingage de l’embarcation, l’autre prêt à la propulser grâce à ses jambes musculeuses.

— Les écureuils doivent se dépêcher ! s’écria Te-Naga.

Ils levèrent l’ancre en un éclair. Les frères Naga les poussèrent aussi loin que possible sur l’océan. Une fois lancés, la voile prit le relais.

— Nous sommes sauvés, dit June.

Dans un assourdissant fracas de bois, Gashadokuro — qui n’avait pas dit son dernier mot — fit exploser la forêt et traversa la plage en deux enjambées. Le titanesque squelette hilare écrasa sous son pied la maison sur pilotis, la réduisant à l’état d’allumettes.

— Non !

La chimère plongea dans l’océan et continua la poursuite avec de l’eau jusqu’à la taille. Figés sur le rivage, les frères Naga, effarés, n’osaient plus faire un geste. Un formidable nuage de vapeur s’arracha de la mer tandis que les os brûlants du démon refroidissaient au contact de l’onde.

— Il approche ! hurla Gikaibo, cramponné au mât.

June s’accrocha à la poupe du navire et contempla le spectacle — aussi fascinant que terrifiant — du squelette fondant sur eux. Dans un instant, il abattrait ses phalanges rongées de lave sur la coquille de noix et les réduirait en purée.

— Ne regarde pas ! ordonna June.

Le monstre s’arracha à la pesanteur et bondit sur les flots, créant un tsunami qui faillit retourner l’embarcation. Lorsque June rouvrit les yeux, Gashadokuro était sur eux. Ses orbites vides fixaient l’enfant. Un rire strident cliqueta dans ses côtes léchées par l’eau de mer. Le démon brandit une main en l’air.

— C’est la fin, dit June.

Une ombre colossale passa sous le bateau et frappa de plein fouet le squelette qui, hurlant, manqua de briser les tympans des fuyards.

— Bake-Kujira ! triompha l’enfant.

Une baleine gigantesque venait de faire surface et de percuter le géant en pleine cage thoracique. Sa peau, couverte de pierres scintillantes, se détachait par endroits en lambeaux putrescents. Le cétacé n’en était pas à sa première bataille.

— Tu as des amis utiles, souffla la psychologue en redressant la voilure.

Et tandis que le squelette se débattait avec la baleine, June et Gikaibo laissèrent le bateau les emmener vers l’horizon.

 

Lorsqu’elle reprit conscience, June était étendue sur le sol du salon. Asuka, les yeux ronds, la considérait d’un air incrédule.

— Tout va bien ?

— Je crois, oui.

La psychologue se redressa, puis s’assura que tous ses membres se trouvaient bien à l’endroit où elle les y avait laissés.

— Votre sac à dos… ?

— J’ai dû l’abandonner.

— Pardon ?

— Oui, désolée. Ça arrive. Mais c’est bien moins dangereux que d’oublier une compresse dans le corps d’un patient après une intervention chirurgicale. Il ne devrait même pas s’en rendre compte.

Encore trempée d’embruns, June se releva et contourna la table basse. Le vieillard n’avait pas bougé. Cependant, ses épaules frémissaient sous le joug d’un séisme interne.

— Il n’a pas dit un mot… et maintenant, on dirait qu’il refait surface, chuchota la jeune fille.

La thérapeute s’agenouilla devant le grand-père et chercha à attirer son regard. Sous les paupières avachies, elle décela une étincelle qu’elle n’y avait pas vue plus tôt et reconnut l’enfant déguisé en vieil homme.

— Ton plus beau masque, dit la psychologue. Allons, il est temps de sortir et de profiter du soleil.

June s’empara du pinceau de calligraphie et le glissa délicatement entre les doigts du vieillard. Sa mâchoire se crispa, comme si l’outil servait de clef à une porte fermée depuis des années.

— Gikaibo, souffla June, reviens.

Leurs regards se croisèrent. Comme s’il les retenait depuis des siècles, des larmes dévalèrent les fossés de ses joues et lui rougirent les yeux. Le ruisseau se transforma en cascade et de lourds sanglots lui soulevèrent le torse. Asuka se précipita sur lui pour l’étreindre.

— Merci ! s’écria-t-elle.

Le vieil homme leva la tête et trouva le courage de sourire, avant de bégayer une phrase en japonais.

— Il dit qu’il était perdu, traduisit Asuka.

— Ça arrive à tout le monde.

June laissa le père et sa fille célébrer leurs retrouvailles et, après avoir enfilé ses chaussures, s’éclipsa sur la pointe des pieds. Il serait toujours temps de leur envoyer la facture plus tard, par courrier, lorsque le moment serait mieux choisi. Il n’était pas exclu que, quand tout serait réglé, elle retourne faire un tour dans les landes intérieures de Gikaibo. Après tout, elle y avait laissé plus qu’un peu de sueur et ne désespérait pas de récupérer un jour son sac à dos. Peut-être que les frères Naga et le renard à neuf queues l’aideraient dans sa tâche.

La psychologue savoura la morsure du soleil sur sa peau tandis qu’elle remontait la West-Fourth Street en direction de Washington Square. Demain, une longue journée de consultations l’attendait.

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©