Wonderbook (1) : l’imagination comme matière première

Il y avait longtemps que j’avais envie de lire le Wonderbook de Jeff Vandermeer, un auteur que j’avais découvert il y a plusieurs années avec La Cité des Saints et des Fous, paru en 2006 dans l’excellente (et défunte, à ma plus grande tristresse — mélange de détresse et de tristesse) collection Insterstices, chez Calmann-Levy.

 

livres-la-cite-des-saints-et-des-fous-66Il y avait longtemps que j’avais envie de lire le Wonderbook de Jeff Vandermeer, un auteur que j’avais découvert il y a plusieurs années avec La Cité des Saints et des Fous, paru en 2006 dans l’excellente (et défunte, à ma plus grande tristresse — mélange de détresse et de tristesse) collection Insterstices, chez Calmann-Levy. Je vous en conseille d’ailleurs chaleureusement la lecture : ce livre-univers m’a marqué par son inventivité et le talent que déployait son auteur à donner naissance de toutes pièces à une ville imaginaire aux dimensions lovecraftiennes. J’imagine qu’on doit toujours pouvoir le trouver ici ou là. J’ai également lu il y a quelques semaines, du même auteur, le premier volet de la trilogie Southern Reach, intitulé Annihilation… et la vache ! — je vous le conseille aussi. Bref. Jeff Vandermeer, vous pouvez y aller, c’est du très bon. Et pour ne rien gâcher, pour peu que vous lisiez en anglais, son écriture est vraiment très belle, raffinée et vaporeuse comme je les aime, et pourtant quelquefois très organique.

Wonderbook-largeLe Wonderbook n’est pas un ouvrage de fiction, mais un Illustrated Guide to Creating Imaginative Fiction : en somme, c’est un livre qui parle de l’acte d’écrire des livres, et plus spécialement de la fiction fantastique / fantasy / SF, même si l’auteur nous rappelle régulièrement que les conseils prodigués peuvent servir pour beaucoup d’autres genres littéraires et artistiques. Ce que j’aime dans ce livre est qu’il prend les habituels conseils à rebrousse-poil : ici, pas d’énoncé péremptoire, pas de commandements à ne jamais transgresser, pas de règles prédéfinies. C’est une approche très organique du travail de l’écrivain, qui se base sur le bon sens, mais aussi sur une certaine liberté de création. L’ouvrage se veut autant être une mine de conseils (il est truffé de témoignages d’autres auteurs, et c’est ce qui fait aussi sa richesse, car il ancre les conseils dans des situations très précises) qu’une invitation à la flânerie imaginative (il est parsemé de nombreuses illustrations surréalistes) : en somme, n’importe quel auteur peut vouloir l’ouvrir pour simplement s’y promener au fil des pages et, peut-être, y trouver l’inspiration.

Le premier chapitre commence par la base de la base : l’imagination. Il se découpe en de nombreux témoignages d’auteurs ayant eu à subir des blocages, mais aussi de petits trucs très pratiques pour enrichir son imagination et s’entraîner à la faire grandir. La curiosité demeure le maître-mot. Il faut savoir s’ouvrir sur l’extérieur, être le plus réceptif possible et savoir reconnaître une bonne idée — ou peut-être juste une bribe d’idée, une situation, une phrase entendue dans la rue, un visage étrange, un paysage inspirant — pour pouvoir la réutiliser. Transporter un carnet et un crayon avec soi est indispensable, Vandermeer est très clair à ce sujet : les téléphones portables se déchargent, s’effacent, là où le papier fonctionne partout et tout le temps, pour peu qu’on pense à se munir de stylos qui fonctionnent. Noter est important, car il permet non seulement de se souvenir, mais d’intégrer, de graver dans son subconscient. Souvent, les meilleurs idées naissent d’associations : noter permet quelquefois de faire ressurgir une vieille idée, un souvenir qui attendait dans l’ombre de notre mémoire, et de le combiner avec une situation nouvelle qui, au final, donne naissance à quelque chose de complètement nouveau. Vandermeer critique aussi l’originalité : celle-ci n’est pas forcément inhérente à la création, et ne doit pas être vue comme un obstacle. En étant honnête avec soi, en écrivant à propos de ce qui nous intéresse, de ce que nous connaissons ou de ce dont nous avons fait l’expérience (pas obligatoire, contrairement à ce que beaucoup de manuels d’écriture disent), de ce qui nous fascine, nous fait peur ou nous effraie, nous toucherons une certaine forme d’originalité personnelle qui se suffit à elle-même. Il ne faut pas avoir peur de sortir de sa zone de confort : un écrivain est un explorateur, qui ne craint pas de s’intéresser à tout et de grapiller son matériau un peu partout.

Je me permets de vous traduire les quelques mots de la conclusion, dans laquelle l’auteur récapitule ce que, selon lui, le lecteur devrait absolument  retenir du premier chapitre consacré à l’inspiration et l’imagination :

  • Méfiez-vous des conseils des gens qui affirment que vous avez trop d’imagination. Trop d’imagination, ça n’existe pas.
  • N’auto-censurez pas ces flashs d’imagination qui peuvent vous frapper brusquement au motif qu’ils vous apparaîtraient stupides, légers, bizarres ou même déstabilisants. Même si vous ne faites pas usage de ce matériau, vous êtes en train d’expliquer à votre subconscient que vous êtes tout à fait prêt à croire que des ours ont emménagé dans l’appartement voisin.
  • Demeurez ouvert aux possibilités de jeux créatifs à plusieurs. L’écriture créative est une manière de muscler votre imagination. En l’exerçant à plusieurs, vous permettez aux autres de se muscler aussi.
  • Ne ressentez pas d’impatience face au temps qu’un roman ou une histoire exige pour prendre forme dans votre esprit avant la rédaction. Prendre le temps de mettre en forme dans sa tête avant d’écrire est une partie importante du processus d’écriture.
  • N’excluez pas d’incorporer des éléments autobiographiques dans vos travaux de fiction, même fantasy  : cela sauvera souvent ce qui autrement paraîtrait comme de la matière inerte.
  • Protégez férocement votre imagination et nourrissez-la.

Le Wonderbook de Jeff Vandermeer est un livre très enthousiasmant, et j’aurai l’occasion de vous en parler encore lors de prochains billets. En attendant, je vous conseille également la lecture du Manuel d’Écriture et de Survie de Martin Page (éditions du Seuil), un ouvrage en forme de dialogue avec une jeune auteure que j’ai dévoré et qui, lui aussi, contient bon nombre de conseils pratiques et de considérations générales sur le métier d’écrivain.

 

Une réflexion sur « Wonderbook (1) : l’imagination comme matière première »

  1. Commandé.
    Merci pour la mention.
    J’aime ce que dit Kraus de l’imagination :
    « La bêtise n’est pas l’absence d’intelligence, mais d’imagination. »
    Et le fait qu’il voit l’imagination comme quelque chose de politique.
    J’aime souvent les livres anglo-saxons sur l’écriture, le côté pratique, combattif etc. J’en ai pas mal. Mais souvent manque un aspect politique et social. Ça reste le grand tabou.
    Wonderbook n’est pas traduit en français, mais comme tu as commencé tu pourrais proposer de le traduire pour Bragelonne par exemple.
    Comme je te le disais sur Twitter : Lewis Hyde est excellent.

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