La vraie raison pour laquelle personne ne veut publier ton roman

Les manuscrits proposés chaque année aux différents comités de lecture des maisons d’édition sont si nombreux que si on les réunissait en un seul endroit, on couvrirait de papier la surface d’une planète équivalente à Saturne. Non, je schématise, cette comparaison n’a aucun fondement scientifique. En revanche, ils pèseraient l’équivalent des population de l’Inde et de la Chine réunies. Non, je rigole, ça non plus ce n’est pas avéré. N’empêche qu’on n’a jamais autant produit de romans de toute l’histoire de l’humanité et que tout le monde est bien emmerdé, à commencer par les auteurs des manuscrits en question qui galèrent de plus en plus à voir leurs écrits publiés, et par les maisons d’édition qui n’en peuvent plus de déblayer chaque matin l’entrée de leur bureau au chasse-neige — commodément transformé façon Agence Tous Risques en chasse-papier. Ils ont beau en publier de plus en plus, les tables et les murs des libraires ne sont pas extensibles et la Fnac va bientôt devoir louer des barnums pour exposer toute la production littéraire (bonjour la facture de chauffage en hiver). En somme, c’est pas la joie.

D’aucuns le savent, je ne suis pas qu’un auteur : il m’arrive d’éditer des confrères, et cette activité de marchand de culture me permet d’aborder ici un sujet délicat : pourquoi est-ce que personne ne veut de ton foutu roman ?

Je vais t’épargner les rengaines du style « Envoyez-nous votre manuscrit uniquement par voie postale et les jours impairs, en corps de texte 12, interligne double, relié à la main sur du papier 80g ». Les éditeurs qui exigent encore aujourd’hui de tels standards de propositions m’apparaissent comme anachroniques. Bien sûr, si le seul fait d’avoir imprimé ton manuscrit en corps 11 te disqualifie de la course, tu ne pourras pas dire qu’on ne t’avait pas prévenu. Mais je penche davantage pour des questions de confort de lecture qu’autre chose. Outre la catastrophe écologique que constituent de telles exigences, je plains les poignets de ces pauvres assistants d’édition contraints de manipuler des briques de 4kg à longueur de journée, mais passons (et puis ça fait tourner la Poste, vu les tarifs d’expédition — eh ouais, tout le monde n’a pas le luxe d’habiter à Paris pour venir déposer son manuscrit en main propre). Mais je m’égare. Pourquoi est-ce que tout le monde refuse ton manuscrit. Parce qu’il doit bien y avoir une raison.

J’envisage deux hypothèses.

La première, c’est que ton livre est mauvais. C’est possible. Ça arrive et j’en vois tous les jours. Cependant — et c’est une constatation objective — j’en reçois de moins en moins. Avec la démocratisation des outils d’édition et de correction, la banalisation des beta-lectures et tout simplement notre culture dramaturgique qui grandit d’année en année (bé oui, internet a mis à notre portée tout un paquet d’œuvres dont on n’aurait sans doute pas profité autrement), je reçois de moins en moins de manuscrits objectivement mauvais. Pas toujours bons, loin de là, mais des mauvais mauvais… Je le concède, Walrus se situe dans un créneau ultra spécialisé qui lui épargne de recevoir des quantités d’immondices littéraires dont je ne nie absolument pas l’existence… mais quand même.

Bref, si personne ne veut de ton livre, c’est peut-être qu’il est mauvais. Soit. Modifie-le (c’est compliqué, surtout si les retours que tu reçois se cantonnent à des longs silences sans fin ou à des lettres du type « ce manuscrit ne correspond pas à notre ligne éditoriale ») ou écris-en un autre (c’est plus raisonnable).

Mais j’ai une seconde hypothèse, qui me semble elle beaucoup plus plausible. Si personne ne veut de ton livre, ce n’est pas parce qu’il est mauvais. Rassure-toi, ton livre n’est pas si mal que ça. En fait, il est même plutôt bon. C’est juste que tu te confrontes à l’absurde et au chaos inhérent à notre très chère existence. Ok, c’est un peu court. Je vais développer.

De ma propre expérience, les raisons de refuser un manuscrit sont multiples (et quelquefois même contradictoires). Qui pense encore qu’on peut juger un manuscrit sur des critères purement objectifs ? Personne ne sait ce qu’est un bon roman. Personne ne sait le définir. Si on le pouvait, les comités de lecture n’existeraient plus : ils auraient été remplacés par des logiciels depuis longtemps (et on s’épargnerait d’aller à la Poste tous les deux mois avec un chariot rempli d’enveloppes A4 prêtes à craquer). Bien sûr, on entend régulièrement du côté de Saint-Germain-des-Prés qu’un bon roman ne peut pas échapper à un comité de lecture sérieux. Qu’il peut y avoir des malentendus, quelquefois des oublis, mais qu’on est suffisamment pointus pour dénicher la perle rare sans risquer de la laisser filer. Soit. J’entends cette tentative de vaincre l’absurdité et le chaos par l’argument d’autorité. Mais demandons à J.K. Rowling combien de fois elle s’est faite refuser le manuscrit de son premier Harry Potter et interrogeons-nous vraiment sur l’inanité de telles affirmations.

Voilà la vérité. Bien sûr, votre manuscrit se fera parfois refuser sur des critères objectifs. Mais parfois, souvent peut-être, il sera rejeté pour des motifs qui n’auront rien à voir avec ses qualités et ses défauts. Nous sommes des humains, pas des machines, et des kilotonnes de stimulations extérieures — étrangères à nous-mêmes — orientent nos choix à chaque instant.

  • le lecteur s’est fait plaquer la veille et n’a aucune envie de lire votre histoire d’amour aujourd’hui -> refus
  • le lecteur a passé une mauvaise nuit, ses enfants en bas-âge l’ont empêché de dormir et les lignes se croisent devant ses yeux. Orf, de toute façon, ce roman est d’un ennui mortel -> refus
  • le lecteur a vu une pub dans le métro ce matin qui lui a fait penser à un film qu’il a vu il y a une éternité, mais dont il ne se souvient que partiellement ou de manière erronée. Il n’y aurait jamais pensé sans cette pub, d’ailleurs. Manque de pot, ce matin, sa mémoire et ton manuscrit entrent en conflit et il juge que les deux se ressemblent trop, que c’est du déjà-vu -> refus
  • ton manuscrit est juste trop long et après une longue journée, il ne se sent pas la force de l’affronter frontalement. Il a pourtant promis de l’examiner. Mais il se contentera d’une lecture rapide des trois premières pages, en diagonale. On lui a appris à juger un manuscrit en quelques secondes, qu’il dit (ça aussi, c’est un poncif qui a la vie dure). Il rate la moitié de l’intrigue. -> refus
  • c’est la quatrième histoire de vampires de la journée, ou la dix-huitième dystopie totalitaire. Il ne l’examinera qu’au prix d’intenses efforts et de préjugés immenses. -> refus
  • ton manuscrit ne lui parle tout simplement pas ici et maintenant, à ce moment-là de sa vie : combien de fois avons-nous feuilleté un livre, peut-être même l’avons-nous commencé, avant de ressentir un violent ennui et de l’abandonner ? Des tonnes de fois. Et il arrive que quelques années plus tard, on réessaye. Et on trouve ce même livre extraordinaire. Le bon endroit au bon moment.

Je pourrais continuer ad nauseam. Un livre publié, c’est une rencontre entre deux esprits qui parviennent, par un miracle qui nous échappe, à se synchroniser. Ça ne fait pas de ces gens qui refusent de mauvais professionnels, juste de véritables êtres humains. Il faut être conscient de nos limitations, de nos biais. Pourquoi est-ce qu’on dit que seuls ceux qui insistent finissent par y arriver ? Parce que c’est comme la loterie : plus on joue, plus on a de chances de gagner. Même si les chances restent infimes, c’est toujours plus d’opportunités que d’abandonner au premier refus.

Ton livre n’est pas mauvais. Pas nécessairement. Il se confronte juste à l’absurdité du hasard des rencontres. Ce n’est pas nécessairement un mal. Quelque part, ça peut te soulager un peu. T’encourager à autopublier ton roman, aussi, parce qu’il faut savoir passer à autre chose et écrire le suivant quand il te semble avoir fait le tour des éditeurs potentiellement intéressables.

Pourtant, je reste convaincu que tous nos petits hasards forment une trame cohérente.

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14 pensées sur “La vraie raison pour laquelle personne ne veut publier ton roman”

  1. “La vraie raison pour laquelle personne ne veut publier ton roman” ?
    Parce que tu ne l’a pas fini !

    Occupé à t’interroger sur le pourquoi du comment. Si tu n’as pas écrit celui-ci trop vite, s’il est susceptible de répondre à la ligne éditoriale d’une maison d’édition, s’il est en avance sur son temps, si au contraire il est trop en retard, s’il est compréhensible pour une clientèle « jeunesse », s’il met suffisamment en avant une philosophie qui serait partagée avec tes lecteurs, si, si, si….

    Tant d’interrogation mène aux doutes et ceux-ci sont néfaste pour l’écrivain qui doit déjà se battre avec lui même pour arriver trouver la motivation et le talent lui permettant d’achever son ouvrage.

    Vous avez fini un ouvrage et peinez à le vendre auprès des professionnels. Détachez-vous de lui, diffusez-le auprès des professionnel avec le même automatisme dénué d’empathie qu’ils mettront à vous envoyer des lettres de refus et passez à autre chose.

    C’est à dire une nouvelle histoire, un nouveau paradigme géographique et temporel qui vous permettra de faire grandir votre art et « Finissez-le » !

    Prendre à cœur les rejets et les doutes intrinsèques qu’ils induisent dans votre esprit (rarement motivés par une quelconque raison factuelle, comme l’indique Neil) est totalement destructeur pour votre art. Pourquoi vous infliger une telle torture ?

    Votre manuscrit est mauvais, le prochain sera meilleur et au bout des fameuses 10 000 heures d’écriture vous attend forcément des œuvres littéraires d’une certaine qualité.

    Votre manuscrit est bon, il sera édité lorsque vous vous serez fait connaître avec de nouvelles œuvres scripturales vendues, ou après votre mort élevant ainsi votre nom d’auteur à la postérité. Vous offrant une éternité que vous n’avez pas eu la chance de toucher du doigt lors de votre vivant.

    Ne vous laissez pas stopper par les doutes et finissez votre prochaine histoire.

  2. Ou alors, le livre est bon mais il n’est pas vendable.
    Se présenter à une maison d’édition avec un recueil de nouvelles, même excellent, c’est savoir déjà qu’on va se faire dire « vous êtes bien gentil, mais les gens n’achètent pas de recueils d’illustres inconnus ».

  3. Tu veux dire que l’appréciation de la beauté de l’Art ne peut être que subjective, c’est ça ? 😉 Blague à part, c’est comme quand je vois un appel à texte qui dit : « Et surtout, que votre texte soit original ! » J’imagine alors les soutiers du WI, transformés pour l’occasion en lecteurs compulsifs de tout ce qui a été écrit depuis l’invention de l’écriture (et du théâtre et du cinéma et et et), déterminant que oui (ou non) le texte reçu par le grrrrrrrand (ou petit) éditeur est original. Ils n’y parviennent pas toujours ^^

  4. Moi, j’ai une autre réponse (je suis éditrice aussi) : on n’a pas l’argent pour. En effet, si nos moyens financiers étaient infinis, on en profiteraient certainement pour publier tout ce qui nous passe entre les mains, histoire de ne pas rater le possible Harry Potter qui se trouve dans le lot. Mais l’argent est le nerf de la guerre, comme toujours.

    Mettons que j’ai assez d’argent pour publier quatre romans en 2017. Si je reçois cinq romans, à priori, un seul manuscrit sera recalé, tandis que si j’en reçois cent, c’est quatre-vingt-seize qui vont essuyer un refus. Alors que si j’ai assez d’argent pour en publier dix, hop! par magie, les chiffres changent. Vous étiez le numéro 5 dans ma liste de préférences (entièrement subjective, bien sûr, mais c’est moi qui vais me taper les cent heures de correction dessus, alors mieux vaut que l’histoire ne me fasse pas trop ch**r), tout à coup le refus se transforme en acceptation. Pourtant le manuscrit est le même, sa qualité n’a pas changé du simple fait que l’éditeur a du budget ou pas.

    Bien sûr, cette présensation est schématique; plus la maison est grande, plus le budget est découpé en petites cases, ça dépend de la politique de l’éditeur et où il souhaite mettre ses sous (par exemple, on peut enlever du budget à la correction pour pouvoir publier plus de titres, parce que plus de titres = plus de ventes alors que la correction tout le monde s’en fout — tiens, d’ailleurs, on en revient à la démarche de DWS évoquée dans le billet d’hier, le type qui se vante de publier ce qu’il a écrit le jour même sans se corriger ou se relire, et *tu m’étonnes* que son business marche bien! il a tout compris, dans le marché capitaliste du livre quantity trumps quality every time).

    Il y a dix ans, c’était la croix et la bannière pour faire passer une romance chez un éditeur francophone; il fallait la maquiller, et tomber sur un éditeur qui saurait comment la déguiser encore plus de manière à ce que personne ne se doute que ça puisse être une romance. Aujourd’hui, les collections et éditeurs de romance se multiplient, on ouvre des gros budgets juste pour ça alors qu’avant, c’était 0 % qui était alloué pour exactement les mêmes manuscrits. On peut parler d’effet de mode, mais vu que la romance se vend très bien depuis des décennies sous sa forme traduite, il faut reconnaître qu’il y a avant tout volonté très explicite des éditeurs : oui, on édite, ou non, on n’édite pas. Ça n’a rien à voir avec vos manuscrits.

    Du coup, je n’aime pas du tout la métaphore de la loterie pour parler de l’édition. Je trouve qu’elle est profondément trompeuse; on peut jouer toute sa vie à la loto et ne jamais gagner. Pour l’édition, finalement les étapes sont simples et il suffit de les suivre. En tout cas, je n’ai jamais vu une seule personne prendre l’écriture un peu sérieusement et ne pas finir publiée, plus souvent tôt que tard d’ailleurs. Tout le monde autour de moi est publié, je ne connais personne qui ne le soit pas, c’est tellement facile d’être publié, en fait ça devient difficile de ne pas l’être. Il faut vraiment le faire exprès.

  5. Jeanne : Tu as tout à fait raison pour les considérations financières – ça avait été relevé sur Twitter aussi – qui pèsent beaucoup dans le choix d’un manuscrit plutôt qu’un autre.
    Je considère que ma métaphore de la loterie tient toujours, mais parce que je vais la préciser (et j’aurais dû le faire en rédigeant cet article) : oui, tu as raison, être édité est assez simple au fond, il faut juste un peu insister. Mais se faire éditer dans les conditions que l’on souhaite, c’est une autre paire de manches. On finira toujours par tomber sur quelqu’un qui veut bien accueillir un texte, mais pas nécessairement quelqu’un parmi la liste des 3 ou 4 éditeurs qu’on estimait parfait pour lui. C’est important que l’exigence soit partagée des deux côtés je crois. Je ne tiens pas à publier mes romans n’importe où ou dans n’importe quelle condition - pour avoir longtemps travaillé en librairie je sais à quel point se faire éditer n’est que le commencement, à quel point la signature d’un contrat ne veut pas dire que des lecteurs vont tomber sur ce livre, etc. Alors c’est difficile dans ces conditions-là – mais on a du mal à imaginer des auteurs exigeants aujourd’hui, quand être publié est censé être la faveur ultime. 🙂

  6. Autour de moi, il y a beaucoup d’auteurs confirmés qui ont du mal à faire publier certains textes (sans parler des auteurs non publiés). Un de mes livres récent a aussi été difficile à faire publier. En littérature jeunesse, par exemple, il y a un vrai problème de censure à propos de certains sujets. En littérature adulte, ce n’est pas toujours simple non plus. Surtout pour un auteur qui est identifié (à tort souvent) comme faisant tel type de livre et qui semble prendre un virage.
    Et puis, l’histoire littéraire est pleine d’exemples de textes aujourd’hui reconnus comme importants qui ont été refusé. Ça a été le cas de Si c’est un homme de Primo Levi, de La Ferme des Animaux, d’Orwell. Et au moins un auteur s’est suicidé suite à des refus généraux et constants : John Kennedy Toole.
    Être écrivain demande une grande capacité à l’obstination (dans le travail et dans la recherche d’une maison qui nous conviendrait).
    Neil écrit « Ton livre n’est pas mauvais. Pas nécessairement. Il se confronte juste à l’absurdité du hasard des rencontres. »
    Ça tient aussi au fait que le milieu littéraire n’est pas très ouvert aux outsiders.
    Sur l’autopublication, je suis sceptique (je ne le serai pas si on était aux Etats-Unis). J’ai écrit quatre romans tous refusés (j’ai une collection de lettres de refus épaisse de plusieurs centimètres), puis un jour un éditeur a fait le choix de publier un de mes romans. Entre mon premier roman écrit à 18 ans et la publication à 25, 7 ans donc. 7 ans de refus, d’échec et de doute, de travail, de retravail, de remise en cause, d’obstination, d’apprentissage. L’autopublication n’existait pas comme elle existe aujorud’hui, donc la question ne se posait pas, heureusement, car j’aurais pu prendre cette direction. Pas sûr que ça aurait été une bonne idée. Pour mon travail, et pour la diffusion.
    Je travaille avec plusieurs maisons d’édition, et parfois je publie des textes dans la structure éditoriale que j’ai créé avec ma compagne (Monstrograph). Avoir les deux, ça me semble pas mal.
    Mais encore une fois : comme le dit Neil, pas facile d’être publié dans une maison d’édition qui pourra bien diffuser notre travail. L’édition est un monde dur avec heureusement des personnes extras.
    Je pense qu’il y a de grands écrivains qui se sont découragés face aux refus et qui n’ont jamais publier. C’est bien triste.

  7. Une blague faite régulièrement : on envoie un livre de Marguerite Duras à ses éditeurs, sous un autre nom, on a changé le titre. Et refus type.
    Être publié question de chance, d’acharnement, de talent, (et toutes les raisons données par Neil), et de connaissances. Beaucoup de manuscrits publiés ne sont pas passés par la poste. Et il faudrait parler d’endogamie du milieu littéraire français aussi, c’est un milieu très homogène socialement (et c’est un problème).
    Et difficulté supplémentaire : si on quitte la veine réaliste, pyschologique, plus difficile d’être publié.
    (navré idées un peu jetées comme ça, je profite d’un moment où mon fils joue seul 🙂 )

  8. Merci @Jeanne d’avoir recentré le débat sur la réalité économique de l’édition. Effectivement si l’offre s’étend de jour en jour, la demande est loin de connaître la même progression exponentielle. C’est ce que j’appelle une « logique implacable ».

    Mais d’un autre coté cela démontre aussi que le marché va se révéler dans le futur bien plus exigeant. Tous ces apprentis écrivains et experts en narration en tout genre vont être bien plus sensibilisés sur la qualité des produits littéraires qui seront mis sur le marché. Les romans moyens voire de faible qualité vont se vendre bien plus difficilement que par le passé.

    C’est un phénomène que l’on voit dans le domaine des séries télévisées ou les simples modèles d’aventure répétitives sans complexes sont devenu obsolètes au profit de narrations imbriquées d’arc et de twists programmés allant même jusqu’à tuer des personnages principaux ou modifier le modèle de l’histoire. Combien de séries qui ont bercé notre enfance pourraient dépasser aujourd’hui le stade du pilote (voire même du scénario) ?

    Le problème est le même en littérature romancée ou des écrivains comme « Georges RR Martin » ou « JK Rowling » ont imposé des nouveaux standards au marché qui rendent la littérature de papa bien fade en comparaison.

  9. Ouais enfin, l’auto-indulgence entretient aussi pas mal le ressentiment et le sentiment d’injustice, plutôt que de stimuler l’énergie et le travail. Ne pas s’accabler c’est bien, mais on ne peut pas non plus se dire que c’est juste la faute à pas-de-chance et que si on avait envoyé son manuscrit une semaine plus tard, il aurait été pris. Il y a aussi de grandes chances que ce qu’on a écrit soit sans intérêt. D’ailleurs, un bon test c’est de se relire six mois à un an après avoir bouclé ce qu’on croyait être la version définitive d’un roman tout à fait valable : très souvent, j’ai envie de me cacher la tête dans les mains tellement j’ai honte. Ce n’est pas seulement que mon style a évolué et que je ne m’y reconnais plus, c’est qu’avec le recul, les approximations, le flottement de l’intrigue, le relâchement de l’expression, les longueurs, les naïvetés et les prétentions mal placées me sautent aux yeux, et je me dis : « mais tu comptais vraiment présenter ça à un éditeur généraliste, et tu croyais que ça finirait un jour dans une librairie aux côtés de Giono ? » C’est ça qui me fait honte : me rendre compte que j’ai géré le truc en dilettante, et que j’aurais moi-même du mal, en tant que lecteur, a apprécier ce que j’ai écrit voire même à le terminer. Il y a très peu de textes dont je sois encore satisfait des années après.

    J’ai une copine qui a longtemps bossé au Diable Vauvert, et qui se tapait la lecture des romans envoyés par la poste. Elle les lisait en entier, et devait produire une fiche de lecture à la fin. D’après elle, 95% de ce qui était reçu était à jeter, purement et simplement nul, écrit n’importe comment, sans tenue, sans rien du tout. Sur les 5% restants, il y avait du touchant ou du pas mal, du moyen, du lisible, mais jamais rien de vraiment bon : or au Diable Vauvert, selon son expression, ils cherchaient la perle rare. Je lui avais fait lire, un peu angoissé, une novella que j’avais écrite pour un concours, et demandé honnêtement si elle en aurait fait un commentaire positif si elle lui était tombée entre les mains, au Diable. « Sans doute, parce que tu sais écrire. » Tu sais écrire. C’est une des réponses qui m’ont le plus aidé à progresser dans mon ambition : je sais écrire, c’est à dire que je peux sortir un truc qui tient la route et qu’on peut lire sans s’arracher les cheveux. Mais c’est tout. Qui peut se contenter de ça ? Je ne peux pas me dire « super, je sais écrire » : c’est la satisfaction du dilettante. Tant que je ne saurai qu’écrire, je ne pourrai pas m’étonner de ne jamais passer la porte des éditeurs de romans. Et d’ailleurs, je n’en ai même pas envie : la pire chose qui puisse m’arriver serait qu’un roman moyen, le roman d’un type « qui sait écrire », soit publié quelque part, et que je finisse par avoir honte de sa médiocrité l’année suivante. Que je n’arrive même pas à le lire. Etre accepté sur quelque chose que l’on sait moyen, c’est un malentendu sur sa propre ambition.

  10. @Martin : Merci de ce partage d’expérience, ça fait aussi du bien à lire.
    @Julien : Mais c’est aussi le meilleur moyen de ne jamais rien envoyer, et donc une manière de temporiser, de différer le moment où l’on devra être mis face à son texte — en bien comme en mal. C’est donc aussi se protéger un peu des avis extérieurs. En passant, je me demande, parmi les auteurs et autrices légendaires de l’Histoire, combien avaient honte de leurs premiers écrits (que nous tenons pourtant pour des chefs-d’œuvre).

  11. A vrai dire (je poursuis ma réflexion), rien ne m’a jamais autant aidé à progresser que les retours négatifs et parfois violents sur ce que j’avais écrit. J’ai morflé sur le coup, mais chaque fois, aiguillonné par la fierté et même une certaine rage, j’ai remis en question ma façon de faire et la qualité de mon écriture s’est radicalement améliorée. La première fois, c’est un ami de mes parents, à qui j’avais parlé d’un roman que j’écrivais, qui avait voulu y jeter un oeil, et contrairement à ce que j’espérais (gonflé de prétention par les retours bienveillants et indulgents de ma famille) m’avait dit : « je trouve qu’on dirait de la bande dessinée, tu ne fais que des descriptions d’actions, il fit ceci, il fit cela, tu vois, c’est écrit de façon très superficielle ». Putain de choc, d’autant que je m’attendais à être brossé dans le sens du poil. « Superficiel » ? Mais quoi ?? J’ai accusé le coup, et passée la déception, j’ai commencé à me demander ce que ça pouvait bien signifier « on dirait de la bande dessinée ». J’ai fait plus attention à la façon dont les romans que j’aimais étaient écrits. Petit à petit, je me suis ouvert au style, à la profondeur spécifique de la littérature, à ce qu’elle a de particulier par rapport à tous les autres mediums, et j’ai commencé aussi à « penser » mon roman de façon littéraire plutôt que de façon cinématographique (ou de façon « bande dessinée »). Quand je pense à ce que j’écrivais avant, et ce que je me suis mis à écrire après cette réflexion, l’écart est vertigineux. Il y a eu un après. Personne ne m’avait jamais parlé comme ça.

    La deuxième fois, c’était un excité sur un forum de littérature. Le type que plus personne n’écoutait tellement ses avis étaient insultants et radicaux. Tout était de la merde, donc autant ne pas en tenir compte et chercher plutôt les « avis constructifs ». Mais un jour, je ne sais pas pourquoi, il a fini par me toucher, en démolissant mon style. L’intrigue on s’en fout, tout le monde est capables d’avoir des idées d’intrigue, mais si c’est pour écrire de façon si relâchée, tu ferais mieux d’aller vendre des merguez. Suivaient quelques exemples, des phrases tirées de ce que j’avais écrit. Et merde, j’ai trouvé qu’il avait raison. C’était subtil, mais c’était vrai  : mes phrases étaient moyennes, je ne faisais pas attention au sens précis des mots, je répétais des clichés passés dans le langage populaire. Ca m’a grattouillé aux entournures. Je me suis agacé. J’ai tout repris. A cause de ce type qui faisait rigoler tout le monde avec ses insultes, mais qui avait visé juste. Je l’ai pris au sérieux, et là encore, quand je pense à avant et après, il y a un gouffre.

    Et même encore aujourd’hui, quand je me relis six mois à un an après ce que je crois être une version définitive, je me trouve trop indulgent avec moi, pas assez sévère, pas assez carré. Ce n’est pas que je veux être un styliste. Je ne veux pas être Balzac, je ne veux pas faire de la poésie en prose : mais je veux écrire juste. Je ne veux pas que mes textes soient au niveau d’un article de Libé sur internet, écrit en trois minutes par un stagiaire. Je veux que ce soit sincère, et la sincérité c’est bien plus difficile que ce qu’on croit, ce n’est pas la spontanéité : quand on est spontané on ment, on parle avec les mots des autres, on utilise les clichés du langage populaire. Et ça donne quelque chose qui se lit, peut-être, si on « sait écrire », si on sait arranger la progression d’une intrigue. Mais Stephen King, par exemple (pour montrer que je ne suis pas un taré du style, que je m’en fous de « faire du style »), Stephen King ne fait pas qu’arranger des intrigues : il écrit des romans. La différence n’est pas facile à saisir, mais à la fin, elle est fondamentale.

  12. 99% des textes que produit un écrivain sont refusés, c’est la vie d’un écrivain. Il reste 1%, l’écrivain obstiné travaille pour ces 1%. L’autoédition ou l’édition restrainte (une maison d’édition qui publie qu’un seul auteur ou une poignée) est une aubaine pour l’écrivain obstiné, qui connaît la valeur de son travail. Le reste n’est que bonnes excuses pour arrêter d’écrire 😉

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