Vous n’êtes pas des flocons de neige

 

On ne m’enlèvera pas l’idée que ce qui se passe aujourd’hui autour du droit d’auteur, du copyright, des brevets — et, par extension, ces débats sans fin qu’ils alimentent — a quelque chose à voir avec le syndrome de la célébrité et du blockbuster dont nous souffrons aujourd’hui. Nous sommes malades : nous souffrons de nous croire indispensables.

Le cinéma hollywoodien, les magazines, les prix qu’on attribue aux auteurs, aux acteurs, aux musiciens, les tempêtes que l’on baptise,  la frénésie du top 100, la télé-réalité et bien d’autres encore, ne sont que les dommages collatéraux d’une affliction profonde : l’époque nous a persuadés que nous étions irremplaçables. Le XXe siècle nous a chanté une berceuse, qui racontait qu’une idée brevetée pouvait nous rendre riches, que nous pouvions devenir des stars et que notre nom pourrait être gravé à jamais dans le marbre de l’Histoire ; et le XXIe siècle a repris cette berceuse pour la remixer en un morceau de heavy metal.

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À travers ce culte du verrouillage, c’est le moi que l’on célèbre : si Dieu nous a créé à son image, nous l’avons remplacé pour ériger notre propre image au pinacle. Nous cherchions une remède à notre crise existentielle, quelque chose qui balayerait la sinistre inutilité de nos existences propres dans un système mondialisé où nous ne sommes guère plus que des consommateurs, mais nous n’avons rien trouvé par nous-mêmes : nous avons laissé nos monstres nous dévorer. Alors, plutôt que de chercher des solutions pour améliorer notre sort global, nous avons créé des mythologies à la Hunger Games où il ne peut en rester qu’un. « Le monde marche dans la fange, mais certains d’entre vous pourront garder les pieds au sec et marcher sur la tête des autres. » Vous pensiez qu’il s’agissait de science-fiction. Vous vous êtes trompés : cela s’appelle le culte — voire même la culture — de la célébrité.

Mais je cite volontiers Tyler Durden en pareil cas :

« Tu n’es pas spécial. Tu n’es pas un flocon de neige unique et magnifique. Tu es fait de la même matière organique pourrissante que tout le reste. »

Fight Club — Chuck Palahniuk

Si l’ego est indispensable au processus de création artistique en tant que manifestation d’une pensée, d’une envie, d’un rêve, d’une réflexion, son excès conduit invariablement à l’inverse de l’effet originellement escompté : nous nous sentons happés dans une course dont nous ignorons la longueur, au cours de laquelle nos semblables ne coexistent plus avec nous : ils nous menacent. Nous avons peur qu’ils nous la volent, cette belle idée qui finira, nous en sommes certains, par nous rendre célèbres. Car nous ne souhaitons pas aux autres de s’élever : nous voulons seulement obtenir le privilège de les écraser. Et si nous n’y parvenons pas, il restera toujours la possibilité de vénérer comme des dieux antiques ceux qui y sont parvenus.

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La culture de la célébrité est une illusion : elle veut nous faire croire que nous concourons à l’immortalité. Mais dans un siècle, dans deux peut-être, nous aurons été oubliés corps et biens. À l’échelle du cosmos, des étoiles, nous n’aurons été qu’un hoquet dans la gorge de l’Univers, aussitôt né, aussitôt éteint. Triste ? Peut-être. Rassurant ? Certainement. Pensez-y : rien de ce que nous pouvons faire ou dire aujourd’hui n’aura encore d’importance dans un millénaire ou deux. Bien sûr, il y aura des exceptions. Mais nous ne pouvons pas en tirer une règle, et encore moins décider de devenir l’une de ces exceptions. Le collectif décidera pour nous, longtemps après notre disparition.

En attendant, nous pouvons travailler à rendre ce monde plus collaboratif, plus riche de sens, moins égoïste. En comprenant que nous ne sommes qu’un rouage parfaitement remplaçable parmi des millions d’autres, en intégrant que quelle que soit notre gloire, elle sera éphémère, en réalisant, enfin, que nos plus belles créations ne nous appartiennent pas à nous, mais à l’humanité tout entière, nous avons peut-être une chance de ne pas louper le train en marche, de ne pas nous détruire les uns les autres, et de construire un avenir viable à nos enfants. Car au final, ce sont eux qui resteront, et les enfants de leurs enfants. Et caetera.

Selfie - circa 1900
Selfie - circa 1900

Quelque part, ce processus d’oubli permanent dans l’enrichissement collectif me rassure. Je ne suis rien de plus qu’une poussière dans l’oeil des étoiles.