Vivre vite pour ne pas voir

Ce qui tient notre monde, c’est la vitesse à laquelle nous y marchons. Bêtement, je pensais que nous ne regardions pas au bon endroit, que le salut de notre raison était à ce prix, que nos œillères étaient des barricades.

Mais nous voyons. Rien ne nous échappe. Nous savons que nous jouons un jeu de dupes, que personne n’ignore l’existence de l’homme qui mendie dans le couloir du métro, il est là, nous entendons ses mots. 

Ce matin je regardais un trottoir que j’emprunte depuis des jours, le même, toujours. Pour la première fois, j’ai remarqué combien il était sale et défoncé, maculé de boue et de traces d’excréments. Je l’avais vu avant, bien sûr, mais je l’avais écarté, mis dans une boîte. J’ai ralenti l’allure, levé la tête. J’ai vu des mines blafardes, des yeux sombres et beaux qui se riaient du monde, un ciel métallique comme seuls les matins endormis savent en peindre.

Marcher vite, c’est ce qui nous reste pour feindre l’ignorance. Et en nous dépêchant, nous espérons semer le monde derrière nous. Dès lors nous prions pour qu’il ne remarque pas notre stratagème.

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5 pensées sur “Vivre vite pour ne pas voir”

  1. Ton billet me fait paradoxalement penser à ce qu’écrit Balzac (relevé par François Bon dans « Notes sur Balzac »), « toute poésie procède d’une rapide vision des choses ». Je n’avais pourtant pas l’impression que les poètes sont aveugles au monde, au contraire.

  2. « Marcher vite, c’est ce qui nous reste pour feindre l’ignorance » à l’exception du mépris, de la condescendance, de l’hypocrisie, du racisme, de la pauvrophobie, de la ce-que-tu-veux-phobie d’ailleurs, qui nous invitent toutes sournoisement à adopter une posture d’ignorance délibérée.

    Plus prosaïquement, je pense que les gens marchent vite pour ne pas être « contaminé », que ce soit physiquement, socialement, spirituellement, par ce qui les entoure et n’est pas en adéquation avec leurs valeurs, leurs espoirs, leur réalité fantasmée.

    Un réflexe primal dont nous n’avons pour la plupart pas conscience.

  3. Je n’ai pas l’impression que la condescendance, le racisme etc, soient des mécanismes où l’on ignore l’autre, au contraire : ce sont des déclarations de guerre, ouvertement agressives. Le contraire de feindre d’ignorer en somme.

  4. Ce sont des mécanismes d’ostracisme, de rejet, de mise à l’écart. C’est en ce sens qu’ils conduisent à l’ignorance de ce qui ne fait pas partie de leur univers fantasmé. C’est du moins ainsi que je l’entendais 🙂 La « déclaration de guerre » me parait être une extrême perverse de ces mêmes mécanismes, pas l’essence même. Mais je perçois ton point de vue 🙂

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