Vivre tout en dedans

Marrant de constater à quel point on vit en nous-mêmes. Nous sommes des bêtes d’intérieur — je veux dire, des bêtes en notre propre intérieur. Rien de nouveau, d’accord : le marketing et la technologie conspirent à faire de nous des individus — au sens de l’individuation — toujours plus singuliers, personnalisés, customisés. On devrait tous lire des bouquins de marketing : c’est une bonne manière de prophétiser le monde. On ne te vend plus un produit, mais une expérience — quelque chose qu’il faut intérioriser jusqu’à se l’approprier. Il faut que ça se mélange à ton ADN, que ça contribue à ton propre moi-univers. Les marques, comme les discours politiques, bâtissent des murs en nous : nous sommes devenus leur chantier. On ne change plus le monde, mais ceux qui le construisent.

Dans ce contexte d’intériorité comme champ de bataille, j’ai juste l’impression que les écarts se creusent. Je suis, sans doute comme vous, ce type qui regarde les autres passagers scotchés sur leur smartphone dans le métro, les écouteurs vissés aux oreilles, qui s’en lamente et qui pourtant sait pertinemment qu’il fait exactement la même chose à d’autres moments, quelques stations plus tôt. On contemple ce spectacle avec l’intuition que quelque chose cloche, en sachant que notre propre comportement ne fait rien pour y remédier — même la déconnexion aujourd’hui est vécue en tant que rapport à la connexion, vécue pour mieux la raconter une fois reconnecté.

Tout ça pour dire qu’aujourd’hui, il y avait une manifestation sur Twitter. Oui oui. #JeSuisRépublicain, ça s’appelait. Peu importe de quoi ça causait, au fond : on pousse l’intériorité jusqu’à dématérialiser les évènements physiquement rassembleurs. La contestation virtuelle nous amollit : on se vide de nos colères sur le net comme si on criait dans un coussin, la nuit. On agrège nos intérieurs — sans les mélanger — pour créer une masse artificielle, qui n’a pas d’existence autre que dans l’addition des intériorités imperméables de chacun. Je suis peut-être un vieux con, mais je ne crois pas que ce soit comme ça qu’on fonde une société plurielle. Mais on va dans ce sens. On y court, même. Dans quelques mois, on portera le réseau dans nos vêtements, dans nos implants, dans nos systèmes de réalité virtuelle. Notre univers intérieur, celui que nous portons en nous et avec nous, s’élargit — de fait, il n’a jamais été aussi grand. Mais sans pouvoir réellement pouvoir mettre le doigt dessus, j’ai l’impression qu’il y a un problème d’interconnexion. Et ne me servez pas l’argument du web qui connecte les gens entre eux. Je ne nie pas la connexion. Je mets en doute son degré d’implication.

Et s’il y a un truc dont je suis convaincu, c’est bien que ceux qui nous impriment ces directions — ceux-là même qui s’asseyent dans les fauteuils des parlements ou des comités d’actionnaires, mais aussi la technologie elle-même en tant que système incréé —  n’ont aucun intérêt à ce que cette intériorité sans cesse grandissante soit brisée. Au contraire. Nous sommes les fils conducteurs de leur architecture.

Photo : Kate Ter Haar — Eggs Emoticons (CC-BY, via Flickr)