Une épée, un bouclier, et marcher droit devant

 

Ça n’a échappé à personne : l’automne est arrivé et avec lui, ses paniers remplis de feuilles mortes et de lassitude. Les semaines passent et malgré les nuits qui s’allongent et les jours qui rétrécissent comme une peau de chagrin, je continue de m’installer devant l’ordinateur, d’allumer la lampe et de taper des lettres les unes à la suite des autres. Quand elles sont bien lunées, elles forment des phrases, des paragraphes, des chapitres même, jusqu’à s’imbriquer en une histoire complète. Ça, c’est quand ça se passe bien. Le reste du temps, je continue d’écrire, persuadé que je ne suis bon à rien et que je ferais mieux de consacrer mon temps à autre chose.

2013-10-08-16.03

L’automne près de chez moi. Je sais que ça vous fait rêver.

La lassitude gagne les coeurs et le mien en premier. J’essaie de la combattre, feu contre feu, par tout un tas de subterfuges. Les réseaux sociaux sont une alternative très tentante, parce qu’ils sont une façon très simple de se comparer aux autres. Ainsi, on se console de sa propre improductivité au regard des âmes perdues (dont je fais partie) qui errent sur Twitter et Facebook. On échange, on se tient la main, on discute de tout et de rien, et pendant ce temps la journée s’écoule et apporte le soir, riche de « on verra ça demain ». Ce n’est pas comme ça que les choses avancent, bien sûr. Le meilleur conseil — et aussi le plus court — que j’ai jamais lu au sujet de l’écriture a été écrit par un certain Neil Gaiman. Ça tient en peu de choses. Deux mots.

Finish something.

Termine quelque chose. Quoi qu’il arrive, termine-le, ne le laisse pas tomber. Même si c’est mauvais, au moins ça existera. C’est exactement ce que j’ai voulu faire en commençant le Projet Bradbury. Faire quelque chose qui existe, qui ne soit pas qu’une idée jetée sur un carnet et jamais développée. Je ne dis pas que c’est facile. D’ailleurs, ça ne l’est pas. Passés les premiers jours d’excitation, voire même d’euphorie — euphorie qui est montée au stade de l’hystérie quand de grands médias se sont emparés de l’histoire et ont publié des articles — le show s’est calmé. Une fois que l’ardeur autour du Projet est retombée, il a fallu continuer d’avancer seul. Et c’est sans doute cela le plus difficile. Avancer, mais en solo désormais. C’est un peu l’histoire de ce voyageur qui part vers l’inconnu, que la foule vient saluer à la sortie de la ville et qui, repu de ce spectacle, fait les premiers kilomètres le sourire aux lèvres et la fleur au fusil. Mais une fois vécues les premières nuits sous la pluie ou au milieu des loups, on fait moins le mariole. On réalise qu’on avance dans le noir, en cherchant une main tendue.

Heureusement, il y a ceux qui vous accompagnent. Ils ne font pas tout le chemin avec vous, mais ils vous épaulent de temps en temps. Ce sont des gens que j’ai au téléphone, à qui je parle de vive voix, mais aussi des gens avec qui nous échangeons sur les réseaux et qui m’apportent leur soutien. Je ne saurais dire à quel point je leur en suis reconnaissant, et à quel point leur soutien m’est précieux. Mais quand il faut y retourner, devant ce fichu clavier, il n’y a que toi et le bruit de tes doigts. Et finalement, ce n’est pas plus mal. Je ne me plains pas. À défaut d’autre chose, le chemin m’appartient. Et s’il faut chanter, perdu au milieu de l’océan, j’ai toutes les raisons de continuer à le faire.

Je repensais à tout ça sur le chemin qui me menait au supermarché (j’ai une vie passionnante) lorsque je me suis rappelé un épisode de mon ancienne existence, avant Berlin, quand j’habitais Paris et que j’étais libraire. Je travaillais dans un grand centre commercial et chaque midi, je sortais pour aller acheter ma pitance (généralement un vieux sandwich) au Paul du coin. Pendant des mois, lors de cette sortie quotidienne, j’ai entendu quelqu’un jouer de la flûte.

Oui, ça peut paraître bizarre.

Les premiers temps, je n’y ai pas fait attention. C’était une mélodie qui s’englobait dans le brouhaha général, très légère et mystérieuse, un peu tribale, cannibalisée par les hurlements des hauts-parleurs qui égrenaient les annonces promotionnelles et les clients qui chahutaient dans les couloirs. Il a fallu plusieurs semaines pour que cette mélodie monte jusqu’à mon cerveau, pour que je me mette à l’entendre consciemment. Et lorsque finalement, je l’ai repérée, je ne pouvais plus entendre que cela.

À compter de cet instant, je tendais l’oreille à chaque fois que je passais à l’intérieur du centre commercial. Le plus souvent, je n’entendais pas le joueur de flûte. Mais quelquefois, la mélodie retentissait au loin et je m’arrêtais, interloqué. Qui pouvait être ce mystérieux musicien qui répétait inlassablement le même air, depuis des mois, toujours sur le même ton ? Je me figurai une sorte de sage Zen qui, caché dans un recoin du centre — peut-être un SDF, ou un fou — répétait sans arrêter sa lente mélopée, en quête d’une perfection illusoire qui n’existerait jamais.

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Oui, voilà, un truc un peu comme ça (crédits : Grégoire Lannoy - CC BY 2.0)

Cela a duré des semaines. Je laissai mon imagination divaguer à chaque fois que j’entendais la douce mélodie derrière le tumulte. L’image du joueur de flûte me hantait et j’enviais sa quête de la perfection. Pourtant, je ne m’étais jamais convaincu d’élucider le mystère par mes propres moyens. J’invoquai le manque de temps à la pause, le manque d’intérêt aussi (ce qui était à peu près le contraire de ce que je ressentais), la peur aussi (j’aurais pu tomber sur un malade qui m’aurait coincé sa flûte dans la gorge, sans sous-entendus graveleux).

Un jour pourtant, je décidai de résoudre le mystère et, alors que je venais d’entendre la mélodie se détacher de l’ambiance sonore, je m’écartai de mon chemin habituel et en cherchai l’origine. Bientôt, je débouchai sur un long couloir, puis sur un escalier qui descendait dans les entrailles du centre commercial. Le son de la flûte se faisait plus présent à chaque marche descendue. J’étais sur la bonne voie. Je m’apprêtai à rencontrer le mystérieux joueur de flûte dont la mélopée m’étourdissait depuis des semaines.

Arrivé au bas des escaliers, je tournai la tête. J’étais face aux toilettes du centre commercial. Un gros monsieur faisait sécher ses mains dans une souffleuse, au-dessus de laquelle était suspendu un haut-parleur. De ce haut-parleur, filtrait la mélodie du joueur de flûte. C’était un CD d’ambiance, dont un certain passage — probablement parce que les notes vibraient de la bonne manière — remontait en écho jusqu’à la galerie principale à intervalles réguliers. J’avais résolu mon mystère. Et j’étais un peu déçu, il faut bien le dire.

Mais vous savez quoi ? C’est plutôt encourageant. Ça veut dire qu’il aurait pu s’agir d’un véritable joueur de flûte isolé, seul avec son art, décidé à se perfectionner en répétant sans arrêt les mêmes gestes, les mêmes notes, les mêmes mots. Et finalement, un jour, quelqu’un comme moi serait descendu pour le féliciter. Tout ça grâce à sa persévérance.

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Pour avancer dans la vie comme dans les jeux vidéo à la Zelda, il faut trois choses.

  • une épée : parce qu’il faut bien quelque chose avec quoi se battre… l’épée peut revêtir la forme d’un clavier, d’un stylo, d’une flûte à bec, d’un pinceau, d’une scanneuse de code-barre ou d’une calculatrice, peu importe.
  • un bouclier : parce que vous aurez besoin de vous protéger. Peu importe ce que vous faites : si vous le faites suffisamment longtemps, vous allez rencontrer des obstacles. On va vous détester. On va vous empêcher de « terminer quelque chose ». N’y prêtez aucune attention. Ou plutôt, levez votre bouclier.
  • un chemin à suivre : le chemin peut avoir un but, ou il peut simplement être un chemin à suivre. En règle générale, le chemin s’appelle persévérance. Il est ce pour quoi vous vous battez, ce en quoi vous croyez.

Si vous suivez le chemin assez longtemps, et même si le chemin est long et que vous perdez vos forces et vos soutiens sur la route, il y a tout à parier qu’un jour, quelqu’un entende tout de même la mélodie et descende les escaliers.

***

Le bonus « je me la pète » du jour vous est offert par Neil Gaiman et par ma femme qui, un jour que je travaillais (et que j’allais donc rater une dédicace avec le dit-auteur, à mon grand dam) est allée faire la queue pour moi et m’a rapporté ce livre signé. Au passage, je traversais une crise existentielle et je me demandais si j’allais un jour réussir à me remettre à écrire. La photo se passe de commentaires.

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P.S. : n’oubliez pas ! La prochaine nouvelle du Projet Bradbury, à paraître vendredi, sera gratuite 🙂