Transformer les promenades en sources d’inspiration

 

Un écrivain ne vit pas cloîtré chez lui, bien au contraire. Même si la tentation de la réclusion est grande, il faut se forcer à aller prendre le pouls du monde et reprendre des forces et des idées pour les prochains textes. Se ressourcer, en somme.

Lorsque je suis en phase d’écriture « intense » — un premier jet par exemple, qui ne laisse pas beaucoup de place à autre chose qu’à une écriture frénétique, ininterrompue et quasi désespérée — je m’astreins à sortir une fois dans la journée, en général aux alentours de 16h. J’aime assez cet horaire : les enfants sortent de l’école, il y a des cris joyeux, les adultes ne sont pas encore sortis du bureau et la circulation est plutôt calme, particulièrement à Berlin. Dans le jardin, on peut entendre les arbres chanter et danser lorsqu’il y a du vent (soit à peu près tout le temps) et leurs voix, croyez-moi, sont toutes différentes.

Depuis quelques jours et suite à la lecture d’un article passionnant sur l’excellent site Brain Pickings, j’essaie de mettre à profit ces promenades quotidiennes pour enrichir ma base de métaphores.

Ray Bradbury avait coutume de dire que les métaphores qu’il gardait dans sa tête étaient ses antennes. Cette base de métaphores s’était construite au fil des années et des lectures, notamment de ses lectures de poésie, et contribuait à enrichir son style en créant des associations d’idées inattendues et audacieuses. Afin de de constituer mon propre stock de métaphores, je lis bien entendu (de tout, et pas forcément de la fiction: essais, poésie, articles de journaux, etc ) et je profite de ces balades pour engranger les informations. Le problème étant que je ne m’éloigne pas beaucoup de l’appartement et que du coup, les trajets sont limités : je vois à peu près toujours les mêmes choses… du moins c’est ce que je me disais jusqu’à ce que je réalise que je ne regardais peut-être pas de la bonne façon.

walker

J’ai développé un petit système qui me permet de rendre ces promenades non seulement distrayantes à chaque fois, mais aussi particulièrement utiles pour mes sessions d’écriture.

D’abord, je choisis un thème avant de sortir. il peut y en avoir plusieurs. Le but de la sortie n’est pas d’ouvrir ses yeux en grand mais d’enfiler des oeillères imaginaires et de se focaliser sur un point en particulier. Par exemple :

  • les couleurs (et à quoi elles nous font penser),
  • la forme des lettres trouvées sur les affichages (pas le message écrit, juste la forme des lettres et ce que nous évoque la typographie, sans notion de sens),
  • les sons (il y a tout un tas de sons auxquels on ne fait pas attention au milieu du brouhaha quotidien),
  • l’expression des visages des passants,
  • les vêtements des gens,
  • leur démarche, leur vitesse, l’attitude qu’ils dégagent,
  • les animaux (c’est assez facile à Berlin, la ville grouille littéralement de vie),
  • les odeurs (à quoi elles nous font penser, où les trouver)
  • etc

Ce ne sont bien entendu là que des exemples : il y a mille autres sujets sur lesquels plancher lors de vos prochaines promenades ou, plus simplement, la prochaine fois que vous effectuerez ce trajet en transport en commun que vous ne pouvez plus voir en peinture car vous le faites quotidiennement depuis des années, jusqu’à en avoir la nausée. Se focaliser sur une seule donnée est une manière simple de reposer son cerveau créatif mais aussi, et surtout, de l’enrichir.

Je reviendrai en détail sur On Looking, le livre d’Alexandra Horowitz que je compte bien lire d’ici peu. Le principe est assez fascinant : l’auteur a fait appel aux services d’experts très pointus et leur a demandé de faire avec elle la même promenade dans son quartier. Bien entendu, le point de vue d’un géologue était différent de celui d’un ornithologue ou d’un architecte et à chaque fois, l’auteure redécouvrait son quartier sous un angle nouveau. Je pense qu’il s’agit là d’une occasion unique pour un écrivain d’enrichir son style et, pour tous les autres, du lecteur au simple promeneur, d’échapper à la frénésie ambiante.

Le paradoxe est joyeux : il s’agit de mieux capter le monde en fermant (à moitié) les yeux…

Crédits photo : bandeau par James Emery (CC BY 2.0),
marcheur par Stefano (CC BY 2.0)