La Commune que nous portons en nous : « Toxoplasma », roman-révolution

Montréal n’est plus tout à fait Montréal ce matin : ce n’est plus vraiment la ville, mais l’idéal de la ville – ou en tout cas un certain idéal, porté par une poignée de révolutionnaires qui ont décidé de couper les ponts avec le monde extérieur. Ce n’est pas une image : située sur une île fluviale, la métropole ne communique avec les terres qu’au travers de ses ponts tendus entre elle et le reste du monde. Dès lors, pour peu qu’on dispose d’une milice équipée et bien motivée, s’isoler d’une planète devenue un enfer est à portée de main. Construire une utopie cesse d’être un rêve.

Dans le roman de Calvo on ignore peu ou prou ce qu’il s’est passé dehors. On sait que c’est terrible, on sait que beaucoup de gens sont morts. On sait que les États-Unis sont devenus dangereux, que des murs ont été dressés, que l’armée a subi de lourdes pertes et que s’il s’agit bien encore de notre monde, celui-ci est défiguré à tout jamais. Les communications, elles aussi, ont été coupées : internet n’est plus qu’un vague souvenir, et les nerds entretiennent l’esprit révolutionnaire en piratant l’ersatz de réseau dématérialisé recréé par les entreprises pour communiquer entre elles.

Alors Montréal flotte dans un rêve éveillé. Un rêve où l’on peut encore louer des VHS, où on se débrouille comme on peut, et où l’héroïne, Nikki, gagne un peu d’argent en courant après les chats égarés. L’existence est en suspens. Chacun sait ici que ça ne peut pas durer, que bientôt l’armée déversera le feu de sa rage sur la ville, et qu’elle sera reprise, cette ville… c’est une certitude. On attend. Il y a de la lenteur dans Toxoplasma, un sentiment d’attente toujours en mouvement. On contemple l’arrivée de l’inévitable tout en essayant de l’ignorer, de faire comme si on croyait qu’on pouvait s’en tirer. Comme si la Commune était pérenne, et que rien ne la fera dérailler…

Perdue entre deux eaux, Nikki rêve. Elle rêve d’une forêt dévastée, d’une silhouette qui danse entre les troncs brisés. Elle rêve d’une silhouette à tête de ruche, et d’un passé qui ne dit pas son nom. Et peu à peu le rêve prend corps, il s’immisce dans la vie – à un tel point qu’il serait difficile de dire où il commence et où il s’arrête. Et puis il y a ces animaux retrouvés morts aux quatre coins de la ville, ces petits cadavres fracassés, démembrés, à côté desquels on a peint d’étranges signes tribaux – comme pour laisser un message, ou prévenir de l’imminence d’une catastrophe. Nikki enquête, moitié curieuse, moitié pour tuer le temps – il n’y a pas grand-chose à faire dans la Commune de Montréal, à part bosser dans un vidéo-club désert ou écumer les fêtes de fin du monde. La déconnexion a fragmenté l’existence, mais elle l’a recréée autrement. Et les nerds, peu à peu, de constater une chose étrange : le rêve contamine le réseau (à moins que ce ne soit l’inverse).

Toxoplasma se raconte difficilement : d’abord parce qu’il s’y passe beaucoup et rien, mais aussi parce que c’est un roman tactile, émotionnellement dense, où les mots sont importants – pas forcément d’ailleurs par leur sens direct, mais par la sensualité qu’ils véhiculent, et qu’ils instillent en nous à la lecture. Toxosplama regorge de néologismes, d’argot québécois, de trouvailles nerd. C’est un bain de langage dans lequel l’on se plonge, un fleuve qui entraîne émotions et idées sans leur donner de bords, une explosion poétique. L’autrice le résume d’ailleurs très bien, dans un tweet épinglé à son profil : « Pour le droit à l’existence poétique ».

Car dans Toxoplasma, la Commune est dehors, mais dedans aussi : elle est le reflet de nos ambitions déçues, de nos vies renoncées, de nos espoirs portés à bout de bras, de nos désirs de transformation et de changement. Nous la portons en nous. Elle s’exprime à chaque main touchée, à chaque bouche embrassée, à chaque frôlement désespéré. Chaque instant perdu, chaque seconde passée à éviter de justesse l’inévitable, regorge de poésie. Tout est tension.

J’ai eu beaucoup de mal à lâcher Toxoplasma. D’abord parce que son autrice me touche, mais aussi et surtout parce que ça faisait des années que je n’avais pas eu l’impression de perdre pied dans un roman – de m’y abandonner. J’ai relu certains passages plusieurs fois, par plaisir mais aussi pour être sûr de ne rien rater, de tout comprendre (ou plutôt d’être sûr de n’avoir pas tout compris et que c’était normal), et puis j’ai pris mon temps. Je ne voulais pas que ça finisse, parce que c’est un roman en suspens et que comme tout roman en suspens, ça finit par finir – n’est pas L’Histoire sans fin qui veut. « Ça pourrait boucler et recommencer », se dit-on pour se consoler d’avoir tourné la dernière page.

Si j’insiste sur la prose (très) poétique, c’est parce qu’il me semble qu’il est aujourd’hui rare d’en trouver de si belle au service d’une histoire qui, par ailleurs, n’a rien à envier aux meilleurs thrillers de science-fiction cyberpunk. Non seulement Calvo raconte quelque chose, et elle a la politesse de le raconter bien. C’est une bouffée d’oxygène. Et c’est assurément l’un de mes coups de cœurs de l’année, toutes lectures confondues.

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2 réflexions sur « La Commune que nous portons en nous : « Toxoplasma », roman-révolution »

  1. Oui oui oui ! Un roman qui re-politise de facto la SF dystopique, pas si futuriste mais carrément à la pointe de ce qui se fait déjà aujourd’hui : le langage online, le hacking, l’hybridation hors des carcans normatifs de tous poils. Thématiques essentielles et malheureusement un peu délaissées par les auteurs (ou éditeurs ?) aujourd’hui.

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