Touristes

Prisonnier d’un nuage de brume qui léchait les ailes et virevoltait autour des hublots, l’avion s’approcha du terminal. La carlingue du majestueux appareil fumait comme une braise plongée dans l’eau. Lukas, mains posées sur les hanches, casque anti-bruit sur les oreilles et mine consternée, adressa un signe de tête incrédule à l’hôtesse lorsqu’elle ouvrit la porte.

— Il n’aurait pas un problème, votre coucou ?

Le regard creux que la jeune femme lui servit, à la limite de la condescendance, lui fit passer l’envie de répéter sa question. Lukas n’était peut-être pas un technicien qualifié, mais il n’en était pas aveugle pour autant : des avions, il en avait vu atterrir un sacré paquet, mais jamais dans un tel état. Il approcha sa main du nez de l’appareil. On aurait pu y cuire un œuf.

— Nous avons traversé un orage, lui lança le pilote à travers la fenêtre ouverte.

Lukas hocha la tête et retourna se poster au pied des escaliers. Lui qui n’avait jamais compris pourquoi les cockpits étaient équipés de hublots amovibles — comme si les pilotes allaient, pendant le vol, profiter d’un petit courant d’air pour fumer une cigarette — avait sa réponse.

La passerelle grinça dans un claquement de talons nerveux. Lukas leva les yeux. Une seconde jeune femme, dont l’épaisse chevelure noire servait d’écrin à un regard bleu acier, le toisait du haut de son promontoire.

— Vous êtes le guide ?

Lukas s’inclina. Sa mère — une véritable sainte — lui avait appris à se montrer poli et respectueux en toutes circonstances, surtout envers les dames. L’inconnue aux jambes interminables descendit les escaliers avec une nonchalance tout à fait charmante.

— Le groupe ramasse ses affaires. Où est le véhicule de transport urbain ?

Lukas pouffa.

— Le mini-bus ? Garé sur le parking, terminal 4. On ne peut pas rouler sur les pistes avec un engin qui n’a pas d’agrément officiel. Enfin, sauf si vous êtes un chef d’État ou quelque chose du genre.

La jeune femme le gratifia d’un regard intense, comme si l’information revêtait une importance considérable à ses yeux. Qu’elle avait d’ailleurs jolis, vus de si près.

— Oh. Très bien. Bon à savoir, dit-elle sur un ton mécanique.

— Vous êtes… ?

— Nomi. Interprète.

Lukas sourit. C’était un prénom agréable et peu courant, comme il les aimait.

— J’ai révisé mon chinois, fanfaronna-t-il.

— Cela ne vous sera pas très utile : ils ne le parlent pas.

— Oh. Je croyais que…

— La Chine possède beaucoup de langues, de dialectes et d’idiomes inusités. Cessez de croire.

Nomi termina sa phrase avec l’assurance de ceux qui décident de clore une conversation, une initiative unilatérale dont Lukas aurait aimé négocier les termes. Mais au même instant, les premiers touristes pointèrent le bout de leur nez. Le guide les salua.

— Bienvenue en France !

Paul lui avait promis un groupe plus nombreux, mais l’accompagnateur ne laissa rien paraître de sa déception. Les voyageurs asiatiques n’étaient pas réputés pour être de très bons donneurs de pourboires, notamment ceux qui se déplaçaient en avion privé et bénéficiaient des services d’une interprète. Si, ajouté à cela, leur effectif se réduisait à une peau de chagrin, ses chances de gonfler ses poches de billets maigriraient à vue d’œil.

Lukas décompta le petit attroupement. Ils étaient sept, huit avec Nomi, une information qui pourrait se révéler utile au moment où il faudrait les récupérer au comptoir de détaxe des Galeries Lafayette. L’interprète pencha la tête sur le côté. Ses cheveux cascadèrent en boucles sur l’épaulette de sa veste cintrée.

— Nous sommes au complet, dit-elle. Nous pouvons y aller.

Sans un mot pour les autres, la jeune femme embraya le pas vers la sortie, suivie en silence par les voyageurs. L’interprète ne ressemblait pas aux touristes, ce qui ne manqua pas d’attiser la curiosité du guide. Mais Nomi dégageait quelque chose de si intimidant que le garçon préféra garder encore une fois ses questions pour lui. Il trottina pour poursuivre le chemin à sa hauteur.

— Je m’appelle Lukas, dit-il en lui tendant une main amicale.

La jeune femme lui adressa ce même regard absent avec lequel l’hôtesse l’avait salué plus tôt.

— Oh. Très bien. Bon à savoir, répéta-t-elle avant de se retourner pour tracer sa route dans un silence de plomb.

Arrivés sur le parking, les visiteurs grimpèrent dans le mini-bus pendant que Lukas enfournait les valises dans le coffre. Ces gens voyageaient léger, rien à voir avec ces touristes de bas étage qui débarquaient sur le tarmac avec d’immenses bagages vides destinées à engouffrer le fruit de leurs razzias au duty-free. Sans doute avaient-ils prévu de faire du shopping plus tard. L’un dans l’autre, cette option l’arrangeait : le temps que ses clients passaient à dévaliser les échoppes de luxe était à soustraire de celui consacré à la visite des mêmes sempiternels monuments parisiens, à répéter les mêmes anecdotes sur Louis XIV, Marie-Antoinette et Coco Chanel.

Le guide s’installa au volant et se tourna vers l’équipage. Tous affichaient une mine sévère, impassible et un silence mortifère planait dans le véhicule. Nomi, assise sur le siège passager, pointa la sortie du doigt.

— À l’hôtel, ordonna-t-elle. Nous sommes fatigués.

— Oh. Très bien. Bon à savoir, l’imita l’accompagnateur sur le même ton mécanique.

La plaisanterie ne dérida pas la charmante créature. Résigné, Lukas tourna la clef dans le contact.

 

Une fois le groupe déposé à l’hôtel, Lukas emprunta le périphérique pour rapporter le mini-bus chez Travels Deluxe. L’entreprise, depuis peu spécialisée dans le tourisme haut de gamme, n’en était pas moins domiciliée dans un quartier miteux. Le guide gara le véhicule sur le terrain vague qui servait de parking à la société, jeta un regard dépité à l’enseigne branlante et poussa la porte de la boutique.

Les yeux rivés sur l’écran de sa nouvelle console portable, Paul ne prit même pas la peine de saluer son employé. Lukas s’était fait aux manières de son patron. Paul était un vieil ami qu’il avait rencontré sur les bancs du lycée. Le garçon avait deux qualités : il n’hésitait jamais à se lancer dans une aventure vouée à l’échec et payait toujours en temps et en heure.

Sous ses airs de procrastinateur professionnel, l’entrepreneur était parvenu à rameuter des clients en distribuant des tracts à la sortie des boîtes de nuit et des restaurants chics. Le luxe s’était assez vite imposé comme la future fausse bonne idée du siècle : l’activité ne nécessitait par de courir après le menu fretin, il suffisait de viser le gros gibier de façon ponctuelle, ce qui lui laissait le loisir d’user les boutons de sa manette et de sa télécommande. Dans ses souvenirs embrumés par les pixels, il savait que Lukas avait toujours nourri une passion pour les voyages, aussi lui avait-il proposé le boulot sur le champ.

Le guide passa derrière le comptoir et suspendit les clefs dans une boîte clouée au mur.

— Ils sont bizarres, ces Chinois.

— Ah ouais ?

Paul se contorsionna sur sa chaise de bureau et tira la langue, avant de marteler de coups les commandes de son appareil. Une musique épique tonitrua dans les haut-parleurs, agrémentée d’effets sonores dignes d’une bataille médiévale. Bientôt, les trompettes de la victoire claironnèrent dans la console. Paul, dont le visage affichait la sérénité nouvelle de ceux à qui l’aube naissante rappelle une nuit de délices, déposa son instrument sur le comptoir, la poitrine palpitante comme s’il venait de courir un semi-marathon.

— Ce truc me rend dingue.

Lukas s’installa dans le canapé élimé dont la patine était un gage de sérieux selon Paul.

— Ils n’ont pas décroché un mot de tout le trajet. D’ailleurs, l’interprète n’a même pas daigné leur traduire mes explications.

Paul haussa un sourcil.

— Alors ?

— Alors quoi ?

— Fais comme si tu ne savais pas.

Lukas soupira, puis inspecta les environs à la recherche de quelque chose à balancer au visage de son patron et néanmoins ami.

— Bizarre. Mais jolie…

— Je m’en doutais, s’exclama Paul. Je l’ai su dès que j’ai entendu sa voix au téléphone.

— Mais bizarre…

— Le genre de nana froide et lointaine qui te glace dès la première poignée de main.

— Mais jolie.

Paul dodelina. Ses parents, d’origine indienne, lui avaient refilé ce tic d’expression, si bien que lorsque le garçon secouait la tête de cette façon, il était impossible de deviner le message qu’il voulait faire passer.

— Mais bizarre, conclut Lukas.

— Ils payent bien, c’est l’essentiel, et ce sont surtout nos premiers vrais clients depuis des lustres, alors je compte sur toi. Quel est le programme pour demain ?

— Trucs basiques : Tour Eiffel, Musée du Louvre, Montmartre et bateau-mouche.

— Les Chinois adorent ces conneries.

— C’est à deux doigts d’être raciste.

— Regarde ma tête et traite-moi encore une fois de raciste.

— C’est pas incompatible.

Lukas laissa Paul à ses jeux vidéo et dirigea ses pas vers la bouche de métro. Il repensa à Nomi, à ses yeux comme des galaxies, et enjamba un clochard qui dormait en travers du trottoir.

 

Assis au bord d’un gigantesque pot de fleurs sur le parvis de l’hôtel, Lukas ressassait ses fantasmes de voyage. L’exotisme auquel il avait aspiré toute sa vie s’était manifesté sous une forme inattendue, qui s’éloignait de ce qu’il avait pu imaginer à la lecture des aventures d’Arthur Gordon Pym, du professeur Lidenbrock ou de Gulliver. Ces fantaisies l’avaient convaincu que son caractère curieux ferait un jour de lui un bon explorateur. Mais ce boulot était lucratif et l’argent était le nerf de la guerre pour les baroudeurs. Avant de visiter des contrées lointaines et possiblement inexplorées, il devrait mettre de côté ses rêves de décalage horaire, d’aurores boréales et de mangrove humide, et prendre son mal en patience. En matière de patience, Lukas était sur la bonne voie : Nomi et son groupe étaient en retard d’une demi-heure sur le rendez-vous qu’ils s’étaient fixé.

Finalement, les touristes surgirent de la porte à tambour, habillés comme la veille, la même mine blasée, le même visage sans lumière. L’interprète s’était parée d’une robe au rouge éclatant dont la coupe n’était pas spécialement heureuse. Sans décrocher un mot, le groupe se planta devant le guide, collés les uns aux autres comme des moutons craignant une attaque de loups.

— Ils ont peur de quoi ? demanda Lukas.

— De vous, dit l’interprète. Vous les impressionnez.

Pas certain de comprendre si Nomi plaisantait ou non, il laissa échapper un rire gêné et invita les visiteurs à monter dans le van. Le véhicule était suffisamment spacieux pour accueillir une dizaine de passagers et son toit avait été remplacé par une large baie vitrée. Ainsi, même par temps de pluie, il était possible de profiter des merveilles de la Ville Lumière. Ce dispositif était utile lorsque certains touristes, agressés par l’insupportable pollution, insistaient pour rester à bord de la voiture.

Nomi secoua la tête.

— Ils veulent prendre le métro.

— Hein ?

— Ils veulent prendre…

— J’ai entendu, mais… pourquoi ? Le bus est là, c’est un engin vraiment luxueux avec tout le confort, il y a même un mini-bar. En plus, à cette heure, les transports en commun sont blindés.

La jeune femme palabra avec le groupe. À cette distance, Lukas ne pouvait pas participer à l’échange, comme s’ils parlaient à voix basse et ne tenaient pas à être écoutés. Nomi finit par se retourner. Sa bouche s’étira en un sourire pincé.

— Ils veulent prendre le métro.

Vaincu, Lukas referma les portières du van. Les phares clignotèrent et le guide lut dans le regard de la voiture une certaine déception.

— Par ici, soupira-t-il.

Ils traversèrent le centre commercial qui jouxtait l’hôtel et empruntèrent les escaliers roulants qui descendaient vers la station. Là, Lukas acheta des billets et expliqua à chacun comment valider son titre de transport dans les tourniquets. Les touristes le dévisagèrent d’un air absent.

— Bon, peu importe.

L’accompagnateur passa en premier pour indiquer la marche à suivre. Nomi exécuta des gestes incohérents, désigna les tickets qu’ils tenaient dans leurs mains et assigna un tourniquet à chacun des visiteurs consternés. Après plusieurs minutes de lutte, tout ce petit monde se retrouva de l’autre côté et au terme d’une négociation incompréhensible, le groupe descendit sur le quai. Lukas nota qu’aucun d’entre eux n’avait pensé à emmener d’appareil photo alors que d’ordinaire, les clients asiatiques prenaient des clichés de tout et n’importe quoi. Le guide se ressaisit, conscient que cette réflexion en elle-même constituait un cliché. S’ils préféraient profiter de la visite pour renforcer leur mémoire visuelle, qui était-il pour leur conseiller le contraire ?

Toujours agglutinés les uns aux autres, les touristes se plaquèrent contre un distributeur de sucreries en attendant l’arrivée du métro. Si leurs bouches demeuraient closes, leurs yeux, eux, ne perdaient pas une miette du spectacle. Pour la première fois depuis la veille, Lukas croyait même y percevoir une légère lueur d’intérêt. Il n’y avait pourtant pas de quoi s’enthousiasmer. À cette heure, les quais étaient bondés. Il y avait néanmoins un avantage à cela : leur comportement grégaire passait inaperçu.

— Tour Eiffel ? demanda Lukas.

— C’est vous le guide, dit Nomi.

— Ils n’ont pas de préférence ?

— Ils veulent visiter la ville. Peu importe.

Les manières de l’interprète laissaient l’accompagnateur perplexe. Cette jeune femme lui faisait l’effet d’un fragment de banquise à la dérive en plein océan Arctique. Ses yeux revêtaient désormais moins l’apparence de deux joyaux scintillants que d’une paire de pics à glace.

— D’habitude, les touristes insistent pour voir la tour Eiffel, ajouta Lukas.

— Va pour cette… tour, alors.

Le cœur du guide trébucha d’une pulsation.

— Vous connaissez, n’est-ce pas ?

— Ce que je connais n’est pas très important, récita Nomi. L’essentiel, c’est la pleine satisfaction de nos visiteurs et leur retour en bonne santé.

Renversé par l’incongruité de la conversation, Lukas se mura à son tour dans le silence. La rame finit par arriver. Ses freins crissèrent sur les rails tandis que çà et là jaillissaient des gerbes d’étincelles. L’effet pyrotechnique parut raviver la curiosité du groupe. Après s’être arrêtés pour caresser le wagon suffisamment longtemps pour que le métro referme ses portes et reparte sans eux, les touristes grimpèrent dans le train suivant avec un certain enthousiasme.

 

Emprunter les transports en commun s’avéra être une excellente idée. Alors que d’habitude, il passait une bonne partie du temps dévolu aux visites à batailler dans les embouteillages en étouffant des jurons, Lukas réalisa avec plaisir qu’il pouvait focaliser son attention sur le groupe, non plus sur le planning ou sur les conditions de déplacement. Ce traitement était censé conférer aux clients de Travels Deluxe un véritable sentiment de supériorité sur les autres touristes, qui n’avaient pas les moyens de se payer un chauffeur privé et un guide personnel pour les accompagner dans leurs tribulations. Mais puisque le contact de la plèbe n’avait pas l’air de gêner la fine équipe — qui, au contraire, manifestait une certaine forme de joie à chaque fois que l’occasion se présentait de se mêler aux autochtones —, autant donc continuer sur cette lancée.

Lukas escorta les visiteurs jusqu’au parvis du Trocadéro, où ils purent à leur guise admirer la tour Eiffel. Le guide, qui n’était jamais à court d’anecdotes, raconta à son public distrait la folle épopée de l’Exposition universelle de 1889, pourquoi le monument avait été érigé à titre temporaire et à quel point la question de sa préservation avait déchiré le peuple comme ses élites. Les touristes ne manifestèrent qu’un intérêt limité pour l’histoire du lieu et se contentèrent de balayer d’un vague coup d’œil la Dame de Fer, préférant de loin s’absorber dans la contemplation de danseurs de rue en plein spectacle. Deux énergumènes en survêtement faisaient des toupies sur leurs têtes au son huileux d’un sound system.

— Vous leur traduisez ce que je vous raconte, au moins ?

— Quand ça les intéresse, répondit Nomi.

Hypnotisée par les mouvements saccadés des breakers, la jeune femme ressemblait à une statue grecque sous le péristyle du Parthénon.

— Mais comment vous êtes au courant que ça les intéresse ?

— Je le sais.

Ils quittèrent rapidement le Champ-de-Mars et se dirigèrent vers le centre historique. Leur parcours les entraîna sous les arches de la Place des Vosges sur les traces de Victor Hugo, dans la Cour Carrée du Louvre dans les pas de François Ier, sur le parvis de l’Hôtel de Ville à l’ombre de l’inquiétante guillotine ou encore à la poursuite du pinceau de Toulouse-Lautrec, sur les pentes de la Butte Montmartre et devant le Moulin Rouge. À chaque fois, Lukas rivalisa d’imagination pour ressusciter l’Histoire. À chaque fois, ses tentatives désespérées se soldèrent par de retentissants échecs. Les touristes étaient sans conteste bien plus intéressés par la signification des panneaux de signalisation routière — Nomi l’interrogea plusieurs fois à ce sujet — et par les menus des brasseries. Las, le guide cessa de gaspiller sa salive et se contenta de répondre aux questions lorsqu’on lui en posait.

La partie culinaire de la visite s’avéra en revanche un peu plus excitante. Décidés à goûter aux spécialités locales, les touristes prirent plaisir à tester de nouvelles saveurs. Pour être exact, ils engloutissaient davantage qu’ils savouraient. Lorsqu’ils franchirent en sens inverse les portes de la Tour d’Argent — le forfait incluait cette étape —, Nomi glissa en aparté à Lukas que les voyageurs avaient trouvé leurs assiettes trop vides et leur nourriture pas assez salée. Le kebab, en revanche, remporta un franc succès.

La visite prit fin devant la cathédrale Notre-Dame, à l’ombre de la statue de Charlemagne. Même si le soleil se couchait et que ses pieds le faisaient souffrir, le guide parvint tout de même à s’émerveiller du spectacle qu’offrait la façade gothique aux promeneurs du monde entier. Mais son propre groupe avait décidé de faire bande à part. Intrigués par une ribambelle de gosses aux torses dénudés occupés à faire virevolter des flambeaux au rythme des tambours, les touristes avaient décroché de son ultime tentative d’explication depuis un bon moment.

— Pourquoi est-ce qu’ils font ça ? demanda-t-il sur un ton désespéré. C’est parce qu’ils sont riches, c’est ça, ils veulent m’humilier ?

La traductrice fronça les sourcils et tapota doucement sur son épaule. Le geste était si gauche qu’il n’avait rien de naturel, comme si elle l’avait appris par cœur dans un cours de mime.

— Ils sont très contents, dit-elle.

— Vraiment ?

— Ils aimeraient que vous puissiez nous accompagner sur la durée du séjour.

— C’est prévu, ne vous en faites pas. Demain, nous ferons une escale sur les Champs-Élysées avant de visiter le cimetière Montparnasse, puis nous…

Nomi l’interrompit.

— Nous avons vu ce que nous voulions voir : nous quittons Paris demain. L’aéroport de Londres nous attend.

Un peu plus loin, des adolescents explosèrent de rire. Les touristes, désireux d’imiter les danseurs, singeaient leurs gestes avec maladresse mais application au milieu d’une foule mi-attendrie mi-consternée.

— Qu’est-ce qu’ils foutent ?

— Ils remercient les habitants. C’est bien ce que vous nous avez exposé ce matin, devant la tour de fer, non ?

— Je ne crois pas avoir dit ça.

— Oh. Très bien. Bon à savoir.

La jeune femme fendit la masse et explique la situation au groupe, qui retrouva rapidement son calme olympien.

— Merci, dit-elle. Je ne maitrise pas toutes les subtilités de votre langue et il m’arrive de faire des erreurs de transcription.

— Je… pas de problème.

— Aucune offense n’a été constituée, n’est-ce pas ?

— Non, mais…

— Nous retournons à l’hôtel. Pouvons-nous compter sur vous demain ?

— Je ne parle pas anglais.

— Ce n’est pas un souci.

Incapable de répondre, Lukas brossa une vague description de la rosace de la cathédrale avant de renoncer, puis tira de sa poche une poignée de tickets de métro.

— Vous êtes des extraterrestres, c’est ça ? Vous visitez notre planète pour étudier nos faiblesses et nous réduire en esclavage…

Pour la première fois, Nomi lui adressa un sourire franc.

— Vous êtes drôle.

 

Lorsqu’il pressa la sonnette, Lukas tremblait. Pas vraiment de peur, plutôt d’excitation. Paul ouvrit la porte en robe de chambre. Son accoutrement, sa mise et sa coiffure s’accordaient pour lui donner l’air d’un dément en cavale.

— Tout se passe bien, vieux ?

— Je démissionne.

Paul, sans trahir de surprise, se contenta de récupérer une crotte de nez dans sa narine.

— Tu ne veux pas entrer ?

— On m’a fait une meilleure proposition.

— Ne me dis pas que ces abrutis de Vacances Diamant t’ont débauché, sinon je fais un esclandre et je débarque chez eux avec le fusil de mon père.

— Ton père a un fusil ?

— Il pourrait en avoir un.

— Je pars avec les Chinois. Ils m’offrent un tour du monde, comme dans Jules Verne, mais en jet privé. C’est mon rêve, vieux.

Paul fronça les sourcils. Derrière lui, la télévision meuglait le générique d’une série médiévale.

— Mince, ça recommence. Brienne a capturé le Régicide, je ne peux pas louper ça. Tu ne veux pas venir à l’intérieur ?

Lukas secoua la tête.

— Je dois rentrer à la maison. Londres demain.

Ennuyé à l’idée de rater le début de son émission, Paul afficha une mine gênée.

— Ça m’embête de te dire ça, mais notre contrat stipule que tu ne peux pas démissionner. Jamais.

— On n’a signé aucun contrat, Paul.

Le garçon passa une main dans ses cheveux gras.

— Si c’était le cas, il comporterait cette clause.

— Au revoir, vieux. Je t’appelle quand je rentre.

Paul trépigna.

— Des tocards comme toi pour faire visiter Paris, j’en trouve dix quand je veux.

Lukas eut un regard amusé.

— J’en doute pas.

Un silence embarrassé s’installa entre les deux hommes, avant qu’électrisé par le résumé des épisodes précédents, Paul ne se décide à mettre un terme à la conversation.

— De toute façon, c’est payé d’avance : qu’ils aillent aux galeries Lafayette ou chez Harrods, ça m’est bien égal. Bonne chance, mon pote. On se voit à ton retour.

Paul, comme sur une autre planète, lui referma la porte au nez. Il avait probablement déjà oublié la visite de Lukas qui, encouragé par cette bénédiction, descendit les marches d’un pas guilleret.

Le lendemain matin, le groupe embarqua sans manifester de joie particulière à constater la présence du guide dans l’avion. Nomi seule lui adressa quelques amabilités lorsqu’il déposa son sac dans le compartiment idoine.

Il se sangla au siège en vue du décollage. Jamais il n’était monté dans un coucou aussi minuscule et il en concevait à présent une certaine anxiété. Plus les appareils étaient petits, moins ils avaient l’air taillés pour de longues distances. Si Londres était proche de Paris, New York — la prochaine étape — l’était un peu moins. Il hésita à interroger l’interprète, mais celle-ci était plongée dans la lecture d’un livre qui, à bien y regarder, s’avéra être la notice d’utilisation d’un four à micro-ondes. Le tarmac défila sous leurs yeux tandis que l’avion se présentait sur la piste. Quelques minutes plus tard, l’appareil décolla sans que quiconque ne pipe mot, pas même l’hôtesse qui, du fond de sa banquette, scrutait l’accompagnateur d’un œil méfiant. Dorénavant, Lukas était l’étranger.

 

Lukas découvrit Londres avec l’excitation d’un écolier parti pour la première fois en voyage scolaire. Pour quelqu’un de si enthousiaste à l’idée de traîner ses baskets hors de ses frontières, le guide n’avait pas beaucoup bourlingué : à vingt ans passés, la seule incursion à l’étranger qu’il s’était permise remontait à une visite éclair du Parlement Européen, avec le collège. Les voyages coûtaient si cher, et les cours et le boulot ne laissaient pas beaucoup le temps aux explorateurs, aventuriers et autres baroudeurs de l’extrême de satisfaire leurs dévorants instincts d’ailleurs. Mais maintenant qu’il était en route pour le périple de sa vie, il espérait bien en profiter.

Les détails logistiques réglés et les bagages confiés au comptoir de l’hôtel — bien moins luxueux que celui de Paris mais tenu par des compatriotes aussi peu expressifs qu’eux —, les touristes firent savoir par la bouche de Nomi qu’ils voulaient se rendre au London Eye, une grande roue colossale dressée sur les rives de la Tamise. Une fois dedans, la brochure disait qu’on pouvait embrasser toute la ville d’un seul regard.

Après avoir manqué de se faire écraser — la circulation ici était un piège mortel —, Lukas héla un taxi et tâcha de lui expliquer dans un anglais hésitant la destination qu’ils souhaitaient atteindre. Le rouquin à moustache, dont la casquette enfoncée accentuait l’air féroce, maugréa dans un sabir de province qu’il n’entendait pas prendre en charge un si grand groupe, et que de toute façon aucun taxi ne les accepterait, et que s’ils n’étaient pas contents, ils n’avaient qu’à retourner dans leur pays, là où on pouvait s’entasser à quinze dans une voiture sans risquer un contrôle de police. L’interprète intervint avant que Lukas n’encastre son poing dans la figure du conducteur et fit la preuve de sa parfaite maîtrise de la langue de Shakespeare. Ils décidèrent d’emprunter le bus à impériale, dont l’intérieur singulier ne manqua pas d’intéresser l’impassible troupeau. L’un des touristes caressa même une barre métallique avec un plaisir non dissimulé.

— Je ne vous suis pas d’une grande utilité : je parle à peine la langue et je suis aussi perdu que vous, dit Lukas en consultant un plan de la ville.

Nomi rangea la carte bancaire avec laquelle elle avait payé les tickets et planta son regard réfrigérant dans celui du guide. Lukas avança le menton et sourit.

— Je crois que nous descendons là. Vous pouvez… ?

Il désigna le bouton lumineux qui permettait d’indiquer le prochain arrêt au chauffeur et attendit que Nomi le presse, mais l’interprète se contenta d’imiter son geste et de hausser les épaules.

— Quoi ?

— Appuyez sur le bouton.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il le faut. Sinon le conducteur ne s’arrêtera pas.

Nomi eut un rictus amusé.

— Ce n’est pas comme dans le métro.

— Non, c’est différent.

La traductrice dodelina.

— Vous voyez que vous êtes utile.

De la même manière qu’ils avaient exploré Paris, les touristes visitèrent Londres d’un œil distrait, sans manifester de joie ou de surprise. Au mieux s’intéressèrent-ils aux murailles de la Tour de Londres, non pour l’aspect historique des vieilles pierres mais pour les mauvaises herbes qui poussaient dans les fissures et dont la contemplation les monopolisa pendant une bonne heure. La Cathédrale Saint-Paul ne les dérida pas plus que le palais de Buckingham, le Tower Bridge, la Tate Gallery ou la colonne de Nelson, si bien qu’à la fin de la journée, Lukas se sentit gagné par une lassitude familière. Sa présence avait néanmoins été utile à deux ou trois reprises, notamment lorsqu’il avait fallu se servir des baguettes au restaurant laotien.

— Mais ils ne sont pas censés être au courant ?

— Ils mangent avec les mains, d’habitude.

— Oh. D’accord. Bon à savoir.

— Vous vous moquez de moi ?

Lukas secoua la tête.

— Ils sont très contents de vous.

— Ils ne le montrent pas.

— C’est comme ça. Ils ne sont pas expansifs.

— Le moins qu’on puisse dire.

Un peu plus tard, Nomi et Lukas, accoudés au bar de l’hôtel, discutèrent ensemble des modalités du voyage du lendemain. Les touristes s’étaient couchés tôt et sans dîner, ce qui n’était pas vraiment étonnant si l’on considérait le fait qu’ils passaient leurs journées à se gaver. L’accompagnateur trouva enfin le moment de poser une question qui lui chatouillait le bout de la langue depuis deux jours.

— Vous venez d’où ?

— Comment ça ?

— Vous n’êtes pas chinoise.

— Non.

— Alors comment vous êtes-vous retrouvée à jouer les interprètes ?

— Pour les mêmes raisons qui vous ont poussé à devenir guide, j’imagine.

— Ce n’était pas mon objectif.

— Moi non plus. Mais l’opportunité s’est présentée et ils payent convenablement.

— Ça ne répond pas à ma question.

Nomi rejeta son épaisse chevelure noire en arrière, plaça ses coudes sur la table et posa son menton au creux de ses paumes jointes.

— Pas d’ici.

— Pas d’ici ?

— Ni de là-bas.

— Oh. Je vois. Vous vous moquez.

— Un peu.

— C’est une bonne nouvelle. Ça veut dire que vous avez un peu d’humour.

— Je ne coucherai pas avec vous pour autant.

— Oh. Très bien. Bon à savoir.

Une fois qu’ils eurent tout planifié, la traductrice prit congé du guide et s’isola dans sa chambre. Quelques instants plus tard, elle frappa à sa porte.

— Je n’ai pas d’adaptateur.

— C’est la seule excuse ce que vous avez trouvée pour me voir en pyjama ?

— Je n’ai vraiment pas d’adaptateur. Pourriez-vous me prêter celui que vous avez acheté cet après-midi ? Je suis fatiguée et je n’ai pas le cœur à jouer aux devinettes.

Lukas lui tendit l’adaptateur de prise électrique — en branchements comme en tout autre sujet, les Britanniques ne pouvaient pas faire comme tout le monde — et verrouilla la porte après le départ de l’interprète. Le jeune homme en voulait davantage, quelque chose bouillait en lui, mais la séduisante traductrice ne semblait pas intéressée. Dommage.

Le lendemain matin aux aurores, ils quittèrent Londres pour New York.

 

Ils voyagèrent de New York à Chicago avant de faire escale à Las Vegas où, au grand étonnement de Lukas, ils demeurèrent deux jours. L’atmosphère était amicale, expliqua l’interprète, et les cailloux du désert les fascinèrent au plus haut point. La corpulence de certains autochtones ne manqua pas non plus de leur tirer de vagues rictus.

— Ils voudraient savoir pourquoi les gens sont gros.

— Parce qu’ils mangent trop.

Après traduction, le petit groupe décontenancé se réunit en conciliabule.

— Ils ne comprennent pas qu’on puisse devenir si gros en mangeant.

— Ils sont de saine constitution, alors, parce que d’ordinaire, c’est ce qui arrive quand on boit trop de sodas et qu’on s’empiffre de sucreries. Ou qu’on a une maladie. Ça peut aussi expliquer. Mais pas ici. Les gens mangent juste trop.

Il fallut à Lukas une bonne dose de patience pour détailler les tenants et les aboutissants de la nutrition occidentale, mais les touristes finirent par intégrer l’essentiel.

Le surlendemain, ils quittèrent les casinos et les sosies d’Elvis Presley pour visiter le Machu Picchu, au Pérou. De là, ils volèrent jusque sur l’île de Pacques, où les statues millénaires aux orbites vides plongèrent les voyageurs dans la consternation. Ils apprécièrent néanmoins le concert de musique traditionnelle qu’on donna en leur honneur dans le hall de l’hôtel et frappèrent même dans leurs mains, une fois que Lukas leur eut montré comment faire. Finalement, le groupe disparut dans les étages, laissant à Nomi le soin de s’occuper du programme du lendemain.

— Alors, Shanghaï, Oulan-Bator, Sydney ? Ou peut-être la Nouvelle-Zélande ? demanda Lukas.

Penchée sur son ordinateur portable, Nomi esquissa un sourire.

— Il s’agissait de la dernière étape. Ils rentrent chez eux demain matin.

La mâchoire de Lukas manqua de tomber par terre. Paniqué et à l’autre bout du monde, il songea à sa mère, à Paul et à son compte en banque désespérément vide.

— Je fais comment pour retourner chez moi ?

— Nous sommes en mesure de vous offrir un billet pour Paris.

— Mais je pensais que nous allions continuer le voyage !

— Ils en ont assez vu.

— Comment peut-on en avoir assez vu ? Ils n’ont pas profité d’un centième des merveilles que cette planète propose. Je ne comprends pas comment des gens manifestement si riches peuvent faire preuve d’un si mauvais goût. Ils sont blasés, c’est ça ?

Nomi arqua les sourcils.

— Vous êtes loin du compte.

— Tout au long du trajet, ils se sont montrés insultants, ne se sont intéressés qu’à des détails sans contempler le panorama dans son ensemble. Quelquefois, j’ai eu honte. C’était comme… laisser un Picasso dans les mains d’un enfant avec une boîte de feutres.

Nomi autorisa un silence à s’installer tandis que Lukas reprenait son souffle.

— Vous l’aimez, n’est-ce pas?

— De qui ?

— Votre planète.

Lukas recula d’un pas.

— Je m’en doutais.

Nomi s’approcha du guide.

— Attendez d’écouter leur offre.

Lukas essaya de prendre la fuite, mais il était trop tard : derrière lui, les touristes surgis du néant lui bouchaient toute retraite. Il voulut ouvrir la bouche et crier, mais Nomi posa une main sur son épaule et lui en fit passer toute envie.

 

La fermeture de la porte de l’avion lui inspira un vague regret. On ne l’avait bien entendu pas contraint à accepter l’offre des touristes, mais il fallait bien avouer qu’il aurait été stupide de refuser un tel boulot : c’était le genre de poste qu’on ne trouvait qu’une seule fois dans une vie. Lukas avait retourné le problème sous tous les angles. Le travail ne différerait pas beaucoup de son précédent poste. Seuls les clients changeraient. Il n’avait pas grand-chose à perdre.

Le jet s’immobilisa sur la piste d’envol. Lukas colla son front contre le hublot. On distinguait encore, dans la brume matinale, les silhouettes impassibles des Moaï. Leurs visages de concombres évidés saluaient le départ du groupe avec une certaine indifférence.

— Attachez votre ceinture, ordonna l’hôtesse.

Lukas s’exécuta. Il avait beau mesurer deux têtes de plus qu’elle, ce dragon en tailleur bleu clair l’impressionnait. Elle lui décocha pourtant un sourire.

— Bienvenue à bord.

Le guide tourna la tête. Nomi, plongée dans la lecture d’un nouveau mode d’emploi, s’était isolée. Les touristes, sanglés sur leurs sièges, affichaient le même visage figé qu’ils avaient arboré tout le long du séjour.

— Combien de temps va durer le vol ?

Nomi leva le nez.

— Ça dépend des conditions. C’est assez variable.

L’avion lança ses moteurs à plein régime et subit une forte poussée d’accélération qui colla les passagers dans leurs fauteuils. Lukas se concentra sur le tarmac qui défilait sous la carlingue. Lorsque l’engin atteignit la vitesse souhaitée, il quitta le sol pour s’élever à toute vitesse vers le zénith. Le guide inspira une grande goulée d’air. Il avait retenu sa respiration tout le temps du décollage.

— Détendez-vous, dit Nomi, on dirait que c’est la première fois que vous prenez l’avion.

Trente minutes plus tard, la consigne lumineuse s’éteignit. Les passagers détachèrent leurs ceintures, à l’exception de Lukas.

— Vous devriez l’enlever, conseilla Nomi.

Sans chercher à protester, le garçon actionna la boucle de sa sangle qui retomba dans un bruit mat. Au même moment, la voix du pilote grésilla dans le haut-parleur. Lukas ne comprit pas un traître mot du soliloque. Un voyant clignota au plafond et un bourdonnement entra en résonance avec l’appareil.

— Qu’est-ce que…

— Nous approchons du seuil, dit Nomi. Tranquillisez-vous.

Lukas jeta un regard paniqué à son environnement et crut avoir la berlue. Les parois s’écartaient, comme si le sol s’étirait autour de lui. Bientôt l’avion doubla, puis tripla de volume. Les angles s’arrondirent dans un sifflement désagréable et les hublots gonflèrent comme des ballons sans que cela émeuve en quoi que ce soit les passagers. Lukas prit son courage à deux mains et crapahuta jusqu’à la plus proche fenêtre. La Terre s’éloignait sous leurs pieds à vitesse grand V.

— Vous sentirez peut-être un léger malaise. Nous appelons cette phase l’accélération quantique. Inutile de vous l’expliquer, vous n’y comprendriez rien. En revanche, il est possible qu’elle vous donne la nausée.

— Je n’ai rien mangé. Et vous, comment vous faites pour supporter ça ?

L’interprète laissa échapper un rire aérien. Lukas tendit l’oreille. Il lui avait semblé entendre un léger cliquetis mécanique en arrière-plan.

— Je n’ai pas à subir ce genre d’inconvénient. Je peux bien vous le dire à présent, je…

— Oh mon Dieu !

Le visage de Lukas se figea dans une expression de terreur brute. Là où quelques minutes plus tôt se tenait encore le petit groupe de touristes asiatiques, ondulaient les créatures les plus étranges et, pour tout dire, les plus laides qu’il ait jamais eu l’occasion de voir, même au zoo. À leurs pieds — ou plutôt sous leurs pseudopodes — reposaient les restes de leurs enveloppes humaines, chiffonnées comme des boules de linge sale. Maintenant qu’ils quittaient l’atmosphère pour retourner chez eux, la coquetterie était superflue.

— Vous vous y ferez, dit Nomi.

Lukas repoussa l’envie de vomir qui lui comprimait la gorge et se tourna vers la traductrice. Nomi n’avait pas l’air de vouloir changer de forme, ce qui était une bonne chose. La jeune femme était d’une constance rassurante. Il s’apprêtait à lui expliquer le fond de sa pensée, lorsqu’elle leva la main pour l’interrompre.

— J’ai failli oublier de vous redonner votre adaptateur.

La traductrice lui rendit l’appareil, retroussa l’une de ses manches et fouilla dans son sac.

— Je ne suis pas sûr d’en avoir besoin, dit Lukas.

Sans plus faire attention au jeune homme, Nomi plongea les doigts dans son avant-bras et ouvrit une trappe sous laquelle crépitaient des branchements électriques. Elle tira un câble de l’accoudoir de son fauteuil et l’introduisit dans une conduite prévue à cet effet sous sa peau synthétique.

— Je peux me recharger toute seule maintenant.

L’émotion souffla Lukas, qui s’effondra sur son siège. Et alors qu’à travers le hublot, il voyait sa planète d’origine rétrécir dans l’infinité du cosmos, il rassembla ses esprits. Passée la surprise initiale, son nouveau boulot n’aurait rien de compliqué : une fois sur Zeta Reticuli, il agirait en qualité de tour operator pour les touristes d’outre-espace désireux d’arpenter la Terre. Tous les mois, une navette de ce modèle les transporterait, le groupe, Nomi et lui, jusqu’au système solaire. Il aurait alors le loisir de rendre visite à sa mère et à ses amis, s’il le souhaitait.

Le garçon repensa à Arthur Gordon Pym, à Gulliver et au professeur Lidenbrock. Au loin, à travers le hublot, la Terre venait de disparaître dans l’obscurité.

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©