Tant qu’on a de la voix, parler

Hier soir, j’avais été très gentiment invité à parler du Projet Bradbury au micro de Gramofon FM, une web radio franco-allemande. Si l’enregistrement en lui-même n’a duré qu’une quinzaine de minutes (j’imagine qu’il sera bientôt disponible en podcast), les personnes présentes ont contribué à faire de cette soirée un très agréable moment plein de drôlerie et de discussions enthousiasmantes.

Au-delà de la partie promo (je me suis surpris à répéter plusieurs fois, de façon délibérée, le nom du Projet Bradbury, afin que les potentiels auditeurs de l’autre côté s’en souviennent, oh mondieu-mondieu, je me transforme en monstre) et des rencontres, l’expérience a été intéressante à plus d’un titre. Il n’y avait pas assez de casques pour me permettre d’avoir un retour, si bien que seul l’animateur et la personne qui me posait des questions entendaient ce qui se disait. Comme l’enregistrement avait lieu dans un endroit relativement bondé, avec de la musique, de la fumée de cigarette et qu’il faisait assez chaud, j’essayais de garder un semblant de concentration. Pas facile. J’ai fait ce que j’ai pu.

Au milieu de l’entretien, la ressemblance de ce bar avec internet m’a frappé. J’étais au milieu de ces dizaines de personnes qui ne nous regardaient pas, qui ne nous écoutaient pas et qui faisaient la fête (la radio n’était pas retransmise dans le bar, ce que j’ai trouvé étrange, mais bon, au moins, les gens présents n’eurent pas à subir mes blagues éculées et mes moments d’hésitation), et mon esprit a glissé. J’avais l’impression d’être sur Twitter et, plus généralement, sur le net.

The Fifties in 3D

Au milieu de la foule (petite foule, hein, n’exagérons pas), je parlais dans mon micro. Je m’entendais à peine, et j’entendais encore moins les questions qu’on me posait, et j’essayais de rester concentré avec ce chahut autour de moi, tous ces gens qui riaient, buvaient autour de moi, et j’étais comme dans une bulle de verre percée de quelques trous. En définitive, je faisais hors clavier ce que j’essaye de faire d’habitude devant mon écran. C’était une pensée étrange, qui ne m’a pas quitté tout au long de l’entretien. Pourtant, j’étais bel et bien là, au milieu du monde et parmi ces gens. Je n’étais ni invisible, ni absent. Ma voix ne portait pas assez fort pour que l’on m’entende, c’est tout.

J’ai trouvé ce sentiment rassurant, presque réconfortant. Plus que jamais, nous sommes des îles, chacun à notre façon. Mais ces îles ne sont plus celles de John Donne (ou plutôt John Donne avait raison d’un certaine manière façon quand il disait “Aucun homme n’est une île”) : elles sont reliées entre elles par des ponts, comme des synapses par lesquelles transite l’information, le datalove. Le net nous permet quelque chose de formidable : tant qu’un hiver nucléaire ne frappera pas ou que de grandes compagnies ou des états ne réduiront pas sa portée, nous ne serons plus jamais seuls. Nous parlerons quelquefois dans le vide, dans un micro peut-être même pas branché, au coeur d’une foule bruyante composée d’autres personnes qui, comme nous, cherchent à se faire entendre, mais nous trouverons toujours une oreille — peut-être une seule, mais une oreille quand même — pour nous entendre.

Je n’aurais pas voulu naître à une autre époque que celle d’aujourd’hui. En étant un « écrivain du net », un partageur de données, un passeur de datas, j’ai l’impression de faire partie d’un tout qui bouge et grandit avec moi.

Contrairement à ce que j’ai souvent été tenté de croire, je ne suis pas naufragé au milieu d’un océan.

Je suis l’océan.

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