Victor Hugo et le domaine public payant

Dans la guerre opposant le moindre chaînon de l’industrie du livre, les politiques, les nouvelles sociétés de distribution et les institutions européennes, Victor Hugo est devenu bien malgré lui la bannière brandie en étendard dans les débats sur le droit d’auteur. Presque une mascotte, en somme.

Il faut dire que dans la relation — quelquefois à sens unique — que partagent les auteurs et les éditeurs de ce siècle encore jeune est de plus en plus houleuse : paupérisation alarmante des créateurs, prélèvements sociaux iniques avec la réforme du RAAP, pourcentages anormalement bas, avances en berne… l’argent manque, et plus spécialement dans la poche des auteurs. Alors il faut chercher des solutions. Bien sûr, une idée évidente vient à tête immédiatement : négocier de meilleurs contrats avec les éditeurs, exiger de meilleurs pourcentages et des avances justes. Mais comme le rapport de force est clairement en défaveur des auteurs et qu’il n’est pas toujours facile de demander une augmentation à son patron (“Vous savez, mon p’tit Lambert, il y a des centaines de gars comme vous pour prendraient votre poste avec un salaire inférieur, alors vous feriez bien de retourner au turbin…”), d’aucuns proposent des solutions alternatives pour venir en aide aux auteurs dans le besoin. Et notamment le domaine public payant, cher à Victor Hugo. Continuer la lecture de « Victor Hugo et le domaine public payant »

Victor Hugo : le swag ultime

Il paraît que Victor Hugo n’a pas la cote, qu’il n’est pas swag, et il y en a même qui le défoncent, du genre à lui foutre le seum sur Twitter en sortant du bac de français. D’un côté, t’as ceux qui disent que les mômes ne respectent plus rien et de l’autre, les hipsters qui te disent que la poésie, c’est pour les boloss et que ça ne sert à rien. Et pourquoi le lycée continuerait à faire lire des trucs qui ne servent à rien ? On se demande.

 

Il paraît que Victor Hugo n’a pas la cote, qu’il n’est pas swag, et il y en a même qui le défoncent, du genre à lui foutre le seum sur Twitter en sortant du bac de français. D’un côté, t’as ceux qui disent que les mômes ne respectent plus rien et de l’autre, les hipsters qui te disent que la poésie, c’est pour les boloss et que ça ne sert à rien. Et pourquoi le lycée continuerait à faire lire des trucs qui ne servent à rien ? On se demande.

Moi, j’ai une autre idée : je me dis que si t’as rien compris à Hugo, c’est qu’on t’a mal expliqué. Que ton prof s’est planté, que tes parents n’en ont rien à faire et qu’en gros, ils préfèrent que tu les suives sur le chemin de l’ignorance plutôt que tu te fasses ton idée par toi-même.

À quoi ça sert de lire des bouquins de types qui sont morts depuis des siècles, qui ne connaissaient pas l’iPhone, qui n’avaient pas Snapchat et n’avaient même pas vu la dernière saison de Dexter ? Faut prendre le problème autrement : les bouquins, ce sont des machines à remonter dans le temps. Tu connais Doc Brown et Marty McFly dans Retour vers le Futur ? C’est pareil : les bouquins, c’est la DeLorean du pauvre, pas besoin de rouler à 88 miles à l’heure et de carburer au plutonium. À travers les bouquins, des types morts depuis des siècles — ou des types vivants, mais qui n’habitent pas chez toi — te causent : ils te parlent à travers le vide, ambiance téléportation, et ils t’expliquent ce qu’ils pensent.

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Regarde le poème de Victor Hugo. Le mec est mort depuis 1885 et il arrive encore à te foutre la rage : costaud, non ? Mais plutôt que de se battre contre lui — Hugo était du genre baraque, à te coller sa main sur la gueule et à te faire faire trois tours dans ton jean — c’est peut-être l’occasion d’écouter ce que, depuis sa machine à remonter le temps, le type a à nous dire. Oui, à l’époque, ils employaient d’autres mots, faut se remettre dans le contexte. Mais les gens qui disent que tu n’es pas assez intelligent pour comprendre, à mon avis, cherchent à te pourrir : ils veulent que tu rates ta vie, si tu veux mon avis. On va les oublier cinq minutes et relire ce poème, parce que Hugo, mince, c’est l’un de mes héros et ça me chagrine que personne n’ait réussi à te le faire piger.

L’étang mystérieux, suaire aux blanches moires,
Frissonne; au fond du bois la clairière apparaît ;
Les arbres sont profonds et les branches sont noires ;
Avez-vous vu Vénus à travers la forêt ?

Bon, déjà, le mec se paume au milieu d’une forêt sombre, manque de pot, il n’a pas de réseau et ne peut pas se géolocaliser, d’ailleurs, les portables n’existent même pas, on n’est pas dans la merde. Il regarde autour de lui : un étang, des branches noires, ça ne va pas l’aider à retrouver son chemin. Mais est-ce que Victor est vraiment paumé, ou est-ce qu’il se balade ? Si ça se trouve, il veut juste qu’on lui fiche la paix cinq minutes et il est parti se promener dans les bois, peinard. M’est avis que c’est plus l’ambiance, parce que Victor est du genre contemplatif (d’ailleurs, le recueil s’appelle Les contemplations, c’est pas pour rien) et qu’il aime bien se promener juste pour jeter un oeil, ça l’inspire. Et toi, est-ce que tu as vu Vénus ? Vu comme les arbres sont serrés, ça m’étonnerait.

Avez-vous vu Vénus au sommet des collines ?
Vous qui passez dans l’ombre, êtes-vous des amants ?
Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines;
L’herbe s’éveille et parle aux sépulcres dormants.

Bon, Victor insiste avec Vénus, c’est que ça doit être important. Vénus, c’est une planète, mais c’est aussi la déesse de l’amour chez les Romains et connaissant Victor, il doit plutôt parler de ça : le mec est du genre romantique. Il se planque derrière un arbre et voit passer des gens : il se demande si ce sont des amoureux, parce que pour venir se planquer dans la forêt, soit ils ont du shit à couper, soit ils sont comme lui et ils veulent se retrouver seuls. D’ailleurs, l’ambiance est plutôt propice : sentiers pleins de mousseline blanche, forêt, étang, c’est plutôt sympa pour un rendez-vous. Mais Victor est vieux et les trucs de couple, c’est un peu de l’histoire ancienne pour lui. Alors il regarde ça d’un oeil à la fois fasciné, curieux et un peu envieux. Quand on est âgé, on se retourne sur son passé et on repense à ce qu’on aurait pu mieux faire, ou faire autrement… Alors le poète décide de laisser les amants tranquille, se pose quelque part et commence à gamberger. Il gamberge si fort qu’il imagine un dialogue entre un brin d’herbe et une tombe. La tombe, il n’en est pas loin, et le brin d’herbe, c’est le témoin silencieux. En gros, c’est le dialogue que personne d’autre que lui n’a envie d’écouter.

Que dit-il, le brin d’herbe ? et que répond la tombe ?
Aimez, vous qui vivez ! on a froid sous les ifs.
Lèvre, cherche la bouche ! aimez-vous ! la nuit tombe;
Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.

Et là, Victor se lance : du haut de son grand âge, il proclame que la vie ne vaut que pour aimer. Les gars, c’est une déclaration d’amour ! Pour résumé, Victor s’adresse à toi, depuis son XIXème siècle, oui, à toi, le lycéen qui est en train de lire ses lignes : depuis son passé révolu, il s’adresse à toi directement. Et que te dit-il ? Il t’explique dans dans la tombe, on a l’air malin avec nos regrets et que tant qu’on a de la peau sur les os, il vaut mieux employer son temps à être amoureux plutôt qu’à gamberger comme il le fait, lui. Parce que l’horloge tourne, il le sait, puisqu’il est vieux, et que la nuit tombe… Si on était dans Game of Thrones, on dirait que l’hiver arrive. Alors plutôt que de te morfondre, sors, vis, cours, aime ! La vie passe trop vite pour qu’on la gâche. Parce quand il dit « on a froid sous les ifs », il ne parle pas de son pull qu’il a oublié à la maison, mais de la tombe dans laquelle il sera bientôt enterré. Pour lui, l’amour, c’est fini : il se contente de regarder les jeunes qui s’aiment avec envie, pensif qu’il est.

Dieu veut qu’on ait aimé. Vivez ! faites envie,
O couples qui passez sous le vert coudrier.
Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,
On emporta d’amour, on l’emploie à prier.

C’est pas faute de le répéter, même dans la Bible, le Talmud, le Coran, tout ce qu’on veut, y a pas un texte religieux qui ne dit pas autre chose : aimez-vous, bordel, surtout tant que vous êtes jeunes et beaux comme un arbre à peine éclos, parce que ce sera moins facile après. Victor Hugo vous donne carte blanche, c’est open bar. Vous aurez le temps de vous morfondre quand vous serez vieux, que vous aurez déjà un pied dans la tombe et que vous aurez remplacé l’amour par autre chose : regret, prière, amertume, bref, vous voyez le tableau.

Les mortes d’aujourd’hui furent jadis les belles.
Le ver luisant dans l’ombre erre avec son flambeau.
Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles,
Le brin d’herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.

Là, Victor insiste sur le caractère éphémère de la beauté. Lui, c’est un cas particulier : jeune, il était plutôt moche, et l’âge l’a rendu plus sexy. Mais pour la majorité des gens, plus tu vieillis, plus tu t’enlaidis (bon, sauf George Clooney éventuellement). Le temps est une roue qui tourne toujours dans le même sens : on ne peut pas l’arrêter. Victor se trouve déjà de l’autre côté, il est au bout du rouleau et il erre avec les ombres, au milieu des tombes sur lequel souffle le vent. Dieu se frotte les mains : bientôt un nouveau client. On ressent davantage l’imminence du jugement quand on a quatre-vingt ans que quand on en a vingt, c’est sûr. Ça doit être un peu pesant, à force.

La forme d’un toit noir dessine une chaumière;
On entend dans les prés le pas lourd du faucheur;
L’étoile aux cieux, ainsi qu’une fleur de lumière,
Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur.

Et voilà, toujours la même chose : pendant que certains s’amusent, il y en a qui bossent : le faucheur, avec son pas lourd (le mec marche sûrement avec des sabots), il a du taf ! À moins qu’il s’agisse encore d’une image (la poésie, c’est aussi et surtout des images) et que Victor nous parle de la Mort, sous son capuchon noir avec sa grande faux… ce serait bien le genre. Faut dire que quand tu es la Mort, il y a toujours du boulot, ça ne s’arrête jamais. Les étoiles ont beau briller, le ciel rayonner, les amoureux s’aimer, la Mort, elle, continue son travail. Ça peut tomber sur n’importe qui.

Aimez-vous ! c’est le mois où les fraises sont mûres.
L’ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents,
Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures,
Les prières des morts aux baisers des vivants.

Alors qu’est-ce qu’on attend ? La vie est trop courte pour ne pas la vivre à fond. On aura le temps de regretter quand on sera vieux, ou pire, quand on sera morts. Dans un siècle, dans un millénaire, tout cela n’aura plus d’importance : nous aurons été oubliés, et nos soucis avec. Profitons du printemps de notre existence, quand les fraises sont mûres, pour croquer dans le fruit à belles dents. Morts, vivants, nous faisons tous partie du même monde : nous naissons, aimons, mourons, et il s’agit seulement de ne pas se tromper dans l’ordre. Voilà ce dont je parlais quand je disais que grâce aux livres, les morts conseillent les vivants. Victor Hugo, lui, n’a qu’un conseil et il est plutôt simple : aimez pendant que vous en êtes capables. Notre monde est suffisamment gris… et il n’y a pas de plus belle manière de faire passer un message que de l’exprimer en poésie. Finalement, le poème de Hugo ne dit qu’une chose : YOLO.

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La poésie, c’est la vie en mieux : c’est la flash mob sur laquelle tu rêverais de tomber dans la rue, parce que quand les gens se mettent à danser dans une gare ou à chanter en plein cours, le quotidien a quand même une autre gueule. La poésie, c’est du gris sur lequel on applique nos propres couleurs : pas forcément avec un petit pinceau en tirant la langue pour faire attention à pas dépasser les lignes, mais aussi à la bombe, à l’extincteur, la poésie ça tache, et comme la peinture, ça peut laisser des marques. Des tas de gens pensent que les adolescents ne sont pas assez intelligents pour lire du Victor Hugo — pour lire des classiques en règle générale. Ils disent que l’école n’est plus en phase avec la réalité du monde et des arts, qu’on ferait mieux d’oublier Electre et Madame Bovary pour s’intéresser à ce qui fait vraiment tourner la planète aujourd’hui, du genre les maths ou l’économie. Je n’ai jamais rien rien compris aux maths, mais je sais une chose : les adolescents ne sont pas des idiots, et s’il y a un problème quelque part, c’est peut-être du côté de certains profs un peu blasés qui n’arrivent plus à transmettre le feu sacré et des rires moqueurs qui s’élèvent dès que tu veux penser un peu en dehors de la boîte.

Parce que la poésie, c’est ça : des gens qui pensent en dehors de la boîte, des mecs et des filles sur qui la réalité n’a pas de prise — ou alors elle en a tellement qu’ils n’arrivent pas à la vivre comme tout le monde et qu’ils sont obligés de la filtrer, comme d’autres font de la musique ou se cachent derrière le viseur d’un appareil photo. La réalité n’est pas toujours agréable, et je suis d’accord, c’est la seule qu’on ait, mais il y a différents moyens de se la prendre en pleine figure : on peut soit tendre la joue et accepter les baffes sans broncher, soit enfiler un casque et la voir comme on a envie de la voir. La poésie, c’est la main qu’on te tend pour t’aider à sortir de la merde dans laquelle tu baignes tous les jours.

C’est pas étonnant que les adultes n’aient pas envie de te faire aimer la poésie. Déjà, ils ne comprennent pas que ça peut être bien de ne pas comprendre les choses, des fois, c’est comme une chanson triste qui te touche même si tu ne comprends pas les paroles, ou une image qui te rappelle un souvenir sans que tu réussisses à mettre le doigt dessus. C’est aussi une manière de te mettre à la place de quelqu’un, comme dans le film Dans la peau de John Malkovitch : quand tu lis un vers de Victor Hugo, de Verlaine, de René Char ou de Musset, tu vois le monde à travers leurs yeux, comme si tu enfilais leur peau et que tu te cachais à l’intérieur. Ça peut être utile de savoir ce que les gens ressentent au fond d’eux-mêmes : ça entraîne un truc qui s’appelle l’empathie. C’est la faculté de se mettre à la place des gens, de les comprendre et de s’en enrichir. La poésie oblige ton cerveau à fonctionner autrement, à penser autrement, à accepter de ne pas tout saisir : en gros, la poésie, c’est la salle de sport du cerveau. Elle élargit ton vocabulaire, nuance tes pensées, enrichit tes couleurs, en gros, elle te rend plus intelligent et les adultes n’ont surtout pas envie de voir des mômes leur piquer la vedette. Parce que les adultes qui te disent que la poésie ne sert à rien n’en lisent pas, ça les ennuie et quand un truc les ennuie, ils préfèrent le pourrir pour tout le monde.

La poésie, c’est une révolution perpétuelle, c’est pas pour rien que Rimbaud a écrit ses plus beaux poèmes entre seize et vingt ans.  C’est aussi une manière de dire merde. En fait, il n’y a rien de plus subversif.

Ne te laisse pas voler : si tu renonces à ce qui fait la beauté du monde — c’est à dire aussi bien les événements en eux-mêmes que la manière dont tu les vois — alors ne t’étonne pas de vivre une vie grise, tu l’auras méritée. Mais ne laisse pas les autres choisir pour toi.