Sénèque et la colère : comment un philosophe de l’Antiquité peut nous parler des réseaux sociaux

Notre époque est marquée par ses colères : où que nous regardons, nous trouvons mille raisons de nous laisser envahir par la fureur. Les causes ne manquent pas, et chacun trouve une excuse pour céder à la rage : mieux, cet emportement est valorisé socialement, notamment sur Twitter et plus généralement sur les réseaux sociaux et les espaces de commentaires. Plus nous ressentons et exprimons de la colère, plus nous apparaissons engagés dans une lutte contre l’objet de cette colère. Mais si par ce glissement nous cédions plus simplement à une pulsion égoïste et aveugle déguisée en vertu ?

Illustration : Cassidy Kelley, via Unsplash

Dans son texte De la Colère (trad. Joseph Baillard, domaine public), le philosophe romain Sénèque (4-65 ap. J.C.) expose à son frère Novatus son avis sur ce sentiment qu’il décrit comme « de toutes [les passions] la plus horrible et la plus effrénée ».

Armes, sang et supplices, voilà les vœux de son inhumaine frénésie ; sans souci d’elle-même, pourvu qu’elle nuise à son ennemi ; se ruant sur les épées nues ; avide de se venger, quand sa vengeance même doit la perdre.

En lisant Sénèque, je ne peux pas m’empêcher de faire le parallèle avec ce que je trouve souvent sur les réseaux sociaux. Pour lui, la colère est subie. Telle une maladie, elle n’est pas maîtrisable. En témoignent les spasmes corporels qui l’accompagnent : le cœur qui bat à tout rompre, les lèvres tremblantes, les dents serrées, la respiration qui s’emballe, le visage déformé, etc.

On doute alors si un tel vice n’est pas plus difforme encore que haïssable. Les autres peuvent se cacher, se nourrir en secret : la colère se fait jour, se produit sur le visage, et plus elle est forte, plus elle bouillonne et se manifeste.

Sénèque passe en revue les effets dévastateurs de la colère – et il faut dire qu’il y en a beaucoup. Bien sûr, la colère est un sentiment qui peut s’exprimer de façon « individuelle » – je suis en colère contre mon amie, contre mon patron, contre la boulangère, etc : bien que limitées, les conséquences n’en sont pas moins dramatiques ; insultes, coups, parfois même meurtres. Mais lorsque la colère gagne une ville, un pays, un empire, alors ses effets sont démultipliés : « des villes saccagées, des nations détruites tout entières, des chefs vendus au plus offrant par les leurs, et les torches incendiaires dont les ravages, non contenus dans l’enceinte des cités, propagent au loin leurs tristes lueurs et les vengeances de l’ennemi ». La colère se propage telle une passion contagieuse, et plus nous sommes nombreux à l’éprouver en même temps, plus ses fruits sont amers – jusqu’à l’absurde parfois.

Et d’où viennent ces emportements du peuple contre des gladiateurs, de ce peuple injuste qui se croit insulté s’ils ne meurent pas de bonne grâce, qui se juge méprisé, et qui par son air, ses gestes, son acharnement, de spectateur se fait ennemi ? Ce sentiment, quel qu’il soit, n’est certes pas la colère, mais il s’en approche. C’est celui de l’enfant qui, s’il est tombé, veut qu’on batte la terre, et souvent ne sait pas contre quoi il se fâche ; seulement il est fâché, sans motif et sans avoir reçu de mal ; toutefois il lui semble qu’il en a reçu, il éprouve quelque envie de punir. Aussi prend-il le change aux coups qu’on fait semblant de frapper, des prières et des larmes feintes l’apaisent, et une vengeance imaginaire emporte une douleur qui ne l’est pas moins.

La colère est d’abord un vœu silencieux : « nous entendons par colère le désir et non la faculté de punir. » Elle se comporte en moteur ; ainsi quand la colère se manifeste à l’égard des plus puissants, de celles et ceux qui nous dirigent, nous embauchent et nous ordonnent, « la colère a soif de vengeance. »

Un mal pour un bien ? Sénèque en doute. S’il note l’argument : « Ne doit-on pas l’accueillir pour les services qu’elle a souvent rendus ? Elle exalte les âmes et les aiguillonne ; et le courage guerrier ne fait rien de brillant sans elle, sans cette flamme qui vient d’elle, sans ce mobile qui étourdit l’homme et le lance plein d’audace à travers les périls », il  le rejette rapidement, rappelant qu’une fois gagnée par la colère, la raison menacerait à tout instant de céder le pas aux passions. Il ne vaut mieux pas mettre le doigt dans l’engrenage.

Le mieux est de dominer la première irritation, de l’étouffer dans son germe, de se garder du moindre écart, puisque sitôt qu’elle égare nos sens on a mille peines à se sauver d’elle car toute raison s’en est allée, dès que la passion vient à s’introduire et qu’on lui a volontairement donné le moindre droit. Elle agira pour tout le reste d’après son caprice, non d’après votre permission. C’est dès la frontière, je le répète, qu’il faut repousser l’ennemi ; s’il y pénètre et s’empare des portes de la place, recevra-t-elle d’un captif l’ordre de s’arrêter ? Notre âme alors n’est plus cette sentinelle qui observe au dehors la marche des passions pour les empêcher de forcer les lignes du devoir […].

Aristote disait que « la colère est nécessaire : on ne peut forcer aucun obstacle sans elle, sans qu’elle remplisse notre âme et échauffe notre enthousiasme. Seulement il la faut prendre non comme capitaine, mais comme soldat ». Le problème, c’est que c’est plus facile à dire qu’à faire.

Illustration : Morgan Basham, via Unsplash

Maîtriser sa colère demande une force morale peu commune, et nous sommes peu nombreux à pouvoir nous vanter d’y parvenir en toutes circonstances – moi le dernier. Pourtant Sénèque est clair : « Que jamais la raison ne prenne les vices pour refuge. L’âme avec eux ne peut goûter de calme sincère ». Même au combat, la colère est une fausse amie : « Elle dégénère trop vite en témérité ; elle veut pousser autrui dans le péril, et ne se garantit pas elle-même. Le courage vraiment sûr est celui qui s’observe beaucoup et longtemps, qui se couvre d’abord et n’avance qu’à pas lents et calculés ».

Pourtant nous vivons dans un monde où plus que jamais les raisons de se mettre en colère pullulent. Il suffit d’ouvrir un journal ou de jeter un œil aux tendances de Twitter pour en un quart de seconde trouver mille raisons de nous indigner sincèrement.

« Il est impossible, dit Théophraste, que l’homme de bien ne s’irrite pas contre les méchants. » De cette façon, plus on a de vertu, plus on sera irascible ? Vois, au contraire, si l’on n’en sera pas plus calme, plus libre de passions et de haine pour qui que ce soit. Pourquoi haïrait-on ceux qui font le mal, puisque c’est l’erreur qui les y pousse ? Il n’est point d’un homme sage de maudire ceux qui se trompent : il se maudirait le premier. Qu’il se rappelle combien il enfreint souvent la règle, combien de ses actes auraient besoin de pardon ; et bientôt il s’irritera contre lui-même. En effet, un juge équitable ne décide pas dans sa cause autrement que dans celle d’autrui. Non, il ne se rencontre personne qui ait droit de s’absoudre soi-même ; et qui se proclame innocent consulte plutôt le témoignage des hommes que sa conscience. Combien n’est-il pas plus humain d’avoir pour ceux qui pèchent des sentiments doux, paternels, de ne pas leur courir sus, mais de les rappeler ! Je m’égare dans vos champs par ignorance de la route : ne vaut-il pas mieux me remettre dans la voie que de m’expulser ? Employons, pour corriger les fautes, les remontrances, puis la force, la douceur, puis la sévérité ; et rendons l’homme meilleur tant pour lui que pour les autres, sinon sans rigueur, du moins sans emportement. Se fâche-t-on contre l’homme qu’on veut guérir ?

Il conviendrait donc de recadrer sans haine, de remettre calmement sur le droit chemin et d’expliquer sans s’emporter. Mais nous savons bien qu’il y aura toujours des incorrigibles, des malhonnêtes – des trolls aussi, quitte à continuer l’analogue avec Twitter. Comment s’en dépêtrer ? Sénèque a sa solution, qui ressemble fortement à un blocage ou à un signalement.

Eh bien, rayez de l’humaine association ceux qui gangrèneraient ce qu’ils touchent : coupez court à leurs crimes par la seule voie possible, mais toujours sans haine. Quel motif aurais-je de haïr l’homme à qui je rends le plus grand des services, en l’arrachant à lui-même ? A-t-on de la haine contre le membre qu’on se fait amputer ? […] Rien ne sied moins que la colère à l’homme qui punit, le châtiment ayant d’autant plus d’efficacité lorsqu’il est imposé par la raison.

Bien sûr, il est illusoire de s’imaginer agir en robots, justes, calmes et impartiaux. Pourtant c’est vers cet idéal qu’il faut tendre selon Sénèque, car parfois la colère s’immisce là où on l’attend le moins : dans les procédures de justice. Rappelant l’histoire de Pison, consul romain ayant condamné à mort trois soldats accusés à tort, pour ne pas perdre la face :

Oh ! que la colère est ingénieuse à se forger des motifs de sévir ! « Toi, je te condamne, parce que tu l’es déjà ; toi, parce que tu es cause de la condamnation d’un camarade ; et toi, parce que, chargé d’exécuter l’arrêt, tu n’as pas obéi à ton général. » [Pison] trouva moyen de créer trois crimes, faute d’en trouver un.

Pour Sénèque donc, la colère n’a jamais rien de beau : elle peut bien se draper dans l’habit de la vertu, elle n’en restera pas moins une très mauvaise conseillère – « même quand elle paraît le plus véhémente, qu’elle affronte les dieux et les hommes, il n’y a rien de grand, rien de noble. […] Peu importe à quel point toutes ces passions se développent et s’étendent : elles sont toujours étroites, misérables et basses. La vertu seule est élevée, sublime ; et il n’y a de grand que ce qui en même temps est calme ».

Les réseaux sociaux sont construits par leurs architectes pour générer de l’interaction : en somme, Facebook et Twitter ont tout intérêt à exciter notre colère. C’est donc tomber dans le panneau des impératifs commerciaux des réseaux sociaux que de céder à la tentation, face à un post offensant ou un tweet ignorant, de  nous transformer en juges et bourreaux. Et de rappeler, un peu plus loin, que notre goût pour l’immédiateté peut avoir des conséquences dangereuses :

Et quand on se laisse entraîner non pas même par des rapports, mais par des soupçons ; quand on s’irrite contre un air de visage ou un sourire inoffensif mal interprétés ? Plaidons contre nous-mêmes la cause de l’absent, et tenons en suspens notre courroux. Car un châtiment différé peut s’accomplir ; accompli, c’est l’irrévocable.

On peut s’amuser – ou justement s’irriter – du caractère monolithique de la pensée de Sénèque : pour lui toute colère est à étouffer dans l’œuf, à bannir aussitôt les premiers signes ressentis. C’est là le propre des philosophes que de proposer des modèles auxquels nous sommes libres d’adhérer ou non : l’éthique qu’il propose ici semble bien difficile à tenir dans un environnement sur-connecté comme le nôtre, où les tentations de céder à nos pulsions sont nombreuses :

Ne te permets rien dans la colère ; pourquoi ? parce que tu voudrais tout te permettre. Lutte contre toi-même : qui ne peut la vaincre, est à demi vaincu par elle. […] Il nous en coûtera de grands efforts : car elle veut faire explosion, jaillir des yeux en traits de flamme, bouleverser la face humaine ; or, dès qu’elle s’est produite à l’extérieur, elle nous domine.

Mais à bien l’écouter, Sénèque n’est pas dupe : en témoigne sa conclusion, plus nuancée et en tout cas ouvrant sur une autre perspective : celle qu’au fond nous avons peut-être tout simplement mieux à faire.

Notre vie ne s’exhale-t-elle pas à mesure que nous respirons ? Tant que nous sommes parmi les humains, sacrifions à l’humanité ; ne soyons pour personne un objet de crainte ou de péril : injustices, dommages, apostrophes injurieuses, tracasseries, méprisons tout cela, et soyons assez grands pour souffrir ces désagréments d’un jour. Nous n’aurons pas regardé derrière nous, et, comme on dit, tourné la tête, que la mort sera là.

Si Sénèque avait eu Twitter, il aurait probablement fini par désinstaller l’application de son smartphone. Ce qui me fait penser que certains philosophes contemporains très présents sur les réseaux sociaux feraient peut-être bien de s’en inspirer.

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Le piège sucré des réseaux sociaux… mal employés

 

Nous sommes nombreux à avoir un compte Facebook. Quelques autres ont un compte Twitter, et une proportion non négligeable de la population est équipée des deux. Les réseaux sociaux font partie de notre quotidien : nous les utilisons presque chaque jour et nous nous en servons pour rester en contact avec nos proches et nos amis, pour dénicher de nouvelles opportunités, nous amuser et nous informer. Grâce à ces services, le monde est devenu plus petit. Il s’est aussi accéléré et de nombreux articles — dont je ne vais pas me faire le perroquet — soulèvent l’addiction qu’ils peuvent susciter. Oh, si, allez, juste un peu.

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Est-ce que vous saviez cela ? Des chercheurs ont déterminé que de l’endorphine était sécrétée à chaque fois qu’une nouvelle notification apparaissait sur notre barre d’actualité. Chaque fois que nous sommes cités dans un tweet, chaque fois qu’un nouveau message apparait dans notre boîte mail, chaque fois qu’on nous poke sur Facebook, en fait chaque fois que quelque chose nous impliquant directement fait irruption sur notre smartphone ou notre ordinateur, notre cerveau délivre une décharge d’hormones. C’est en cela que nous devenons des junkies des réseaux sociaux : nos cerveaux se dopent à la surprise, à la notification, au poke.

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Bonjour. Je m’appelle Neil Jomunsi et il m’est arrivé d’être addict aux réseaux sociaux. Peut-être cela peut-il encore se reproduire, parfois.

Je suis accro par phases : lorsqu’il m’arrive — c’est de moins en moins le cas — de m’ennuyer, je suis capable de rafraîchir dix fois ma boîte de réception ou ma page Facebook, histoire de voir si quelque chose de nouveau s’est produit, si quelqu’un a pensé à moi, si j’ai des amis. Ces moments, s’ils déclenchent d’abord une certaine frénésie, dérivent rapidement vers l’apathie, puis la déprime lorsqu’il ne se passe rien. Alors c’est le gouffre.

Ce phénomène d’addiction s’est ensuite manifesté par une espèce de gêne dans mon index droit, comme un genre de cal ou d’ampoule. J’ai compris rapidement qu’il s’agissait du doigt qui soutenait mon smartphone lorsque, du pouce, je rafraîchissais le flux des nouvelles. Ça devenait absurde.

J’ai donc pris des mesures draconiennes pour éviter de sombrer dans l’addiction totale et mener à bien mon Projet quoi qu’il arrive. Je ne peux pas me payer le luxe de vérifier en temps réel — même si c’est tentant — l’impact de chaque tweet, de chaque statut Facebook, de chaque newsletter envoyée. Je n’en ai tout simplement pas le temps.

smartphone

D’abord, j’ai coupé toutes les notifications de mon téléphone portable : ne me parviennent que les SMS et les appels téléphoniques. Tout ce qui est message privé sur Facebook, citation sur Twitter, etc, ne déclenche plus de vibrations ou de popup lumineuse. Bien sûr, c’était valorisant de voir mon téléphone se mettre à danser la samba à chaque fois que je postais quelque chose sur le net. Mais lorsque la déferlante se brisait sur les rochers, alors je perdais mon temps à attendre qu’elle reprenne, comme une réplique après une secousse sismique.

Ensuite, j’ai désactivé les commentaires sur mon blog personnel. Que l’on s’entende, j’aime passionnément vos commentaires, surtout quand ils sont élogieux. Bien sûr il y a les critiques, quelquefois les insultes, mais il y a un débat qui peut — quelquefois — être intéressant.

Mais si les commentaires sont valorisants, leur absence est beaucoup plus difficile à gérer. En fait, elle est carrément terrible. D’un coup, on imagine parler dans le vide (ce que l’on fait aussi très certainement quelquefois). J’ai pourtant laissé les commentaires actifs sur le blog du Projet Bradbury : il s’agit d’un site aimablement hébergé par Actualitté dont je ne saurai modifier le fonctionnement.

Mais il n’y a pas que les commentaires de blog : il y a aussi les statuts Facebook, les tweets et tout le reste. L’absence de réponse met alors mes nerfs à rude épreuve, et je ne doute pas que vous êtes nombreux dans mon cas, à poster une vidéo sur Facebook en espérant qu’elle déclenche l’hilarité générale et un nombre de Like digne du Livre des Records. Je ne peux pas couper les commentaires ni les partages sur Facebook, et ils sont d’ailleurs absolument indispensables pour que le Projet Bradbury prenne de l’ampleur. J’essaye simplement d’y faire moins attention. Je ne dis pas que c’est facile. Mais juste un peu moins.

like

La frustration que génèrent les réseaux sociaux est peut-être supérieure au plaisir et au bénéfice que nous pouvons en tirer, lorsque nous les utilisons mal. Je ne prétends donc pas avoir de solution : il existe autant d’expériences que d’individus. En ce qui me concerne, j’essaie d’avoir une utilisation modérée des réseaux sociaux.

J’imagine — et spécialement lorsque l’on est auteur autopublié et que l’on doit soi-même gérer tous les aspects de sa promotion — que les réseaux doivent forcément occuper une place importante dans la communication. C’est, comme on dit, un mal nécessaire. Mais je ne veux pas non plus que mon compte Twitter se transforme en répéteur professionnel, uniquement là pour asséner à coups de massue une promo sans cesse rabâchée. Il est vraiment difficile de trouver le juste milieu. Car le risque qui guette, c’est de penser que l’impact sur les réseaux sociaux est comparable à l’impact que peut susciter notre prose. Il ne faudrait pas devenir esclave de l’image que nous renvoient ces formidables outils… et finir par en oublier d’écrire.

Comme le disait Neil Gaiman :

« J’ai compris qu’il y avait un problème le jour où je suis devenu quelqu’un dont le travail était de répondre à des mails, des tweets, et qui n’écrivait que comme s’il s’agissait d’un hobby. »

Depuis, l’auteur de Neverwhere et de Coraline a fait le voeu pieux de moins se consacrer au net, et davantage à son écriture. Il y a sans doute une leçon à tirer de son expérience.

Le réseau social peut vous envahir progressif : il peut rogner petit à petit sur notre temps pour finir par le grignoter entièrement, sans que l’on s’en soit rendu compte. Il s’agit donc d’utiliser ces formidables outils non pas comme des interfaces de matraquage promotionnel ou comme des miroirs forcément déformants, mais comme une exceptionnelle passerelle entre l’auteur et son lecteur, qui peuvent désormais échanger sans autre intermédiaire.

Crédits photo : Bandeau par Images of Money,
Perroquet par LonhHornDave,
Pilules par epSos.de,
Funny Smartphone par Jacob Botter,
Like par Sean McEntee 

Chirpify: les réseaux sociaux suscitent de nouveaux comportements d’achat

Je suis tombé sur ce nouveau service un peu par hasard, comme tout le monde, grâce à un tweet qui se balade, rebondit jusqu’à vous et interpelle le chaland. Mais cette fois-ci, ce n’était pas un hasard: c’était une stratégie commerciale.

Chirpify: was ist das?

Chirpify est un service né d’une alliance: comme toutes les idées excellentes, il est le mélange de deux idées très bonnes, à savoir d’un côté Paypal (une solution de paiement facile et à vocation universelle) et de l’autre côté les réseaux sociaux à tendance virale, type Instagram et Twitter.

Mettez ces deux-là dans un shaker, remuez: c’est Chirpify qui en sortira! Chirpify est un service qui permet, grâce au simple ajout d’un hashtag dans un commentaire, d’acheter un bien ou un service. C’est rapide, sans douleur et surtout parfaitement intégré aux nouvelles pratiques de zapping culturel. En cela, il est probable que Chirpify — ou l’un de ses dérivés futurs — puisse connaître un bel avenir.

Voir ici la présentation de Chirpify en vidéo: http://vimeo.com/51356204

Une idée pour les auteurs?

David Wolman, auteur chez le magazine Wired, a justement craqué pour ce service il y a quelques jours, proposant l’achat de son dernier livre via le service Chirpify.

Pari réussi: le buzz est créé et les ventes — certainement aussi motivées par la dimension inhérente au test technique et la nouveauté — ont certainement été au rendez-vous. Comme le dit Wolman “imaginez que Twitter devienne une librairie”. Et il n’a pas tort de l’envisager.

Aujourd’hui, nous avons la capacité d’attention d’un chaton face à une baballe: nous zappons d’un sujet à l’autre très rapidement, incapables de nous arrêter sur l’un ou l’autre, naviguant d’un article à l’article, réagissant, rebondissant et commentant. Justement, c’est bien là qu’est l’intérêt: en déplaçant l’achat directement DANS la promotion, en fusionnant les deux (diffusion + distribution), on peut faire d’une pierre deux coups.

Dans un monde pas si futur que ça, on fera la promotion d’un livre, d’un disque, d’un service en même temps qu’on l’achètera. EN MÊME TEMPS! Encore une manière d’en gagner, du temps, et de rationnaliser nos actes.

Et ce n’est qu’un début: j’y vois aussi beaucoup d’avenir dans le domaine du fundrising caritatif et humanitaire.

Comment Facebook et Twitter t’ont transformé en scénariste de ta propre vie

Il y a encore quelques centaines d’années, les histoires étaient une chasse gardée. Originellement racontées par les vieux, les chamans et quelques illuminés dans les temps les plus anciens, essentiellement dévolues à la transmission du savoir et de l’expérience, les histoires ont progressivement déplacé leur champ d’action: les dramaturges s’en sont emparés. La notion de divertissement est apparue, depuis la mythologie jusqu’à la chanson de geste, en passant par les légendes, pour finir par aboutir au roman moderne à la Flaubert / Beigbeder (même combat).

De fait, les histoires ont toujours été considérées comme une chasse gardée. Quelque chose d’artistique, d’unique, dont l’élaboration n’était réservée qu’à une élite intellectuelle et artistique, seule capable de transcender le genre et de lui donner du souffle.

Ce qui est encore, en partie, vrai.

Mais quelque chose est en train de changer. Hé ouais. Un bouleversement sans précédent.

Tout le monde se met à raconter des histoires.

Et même les informations basiques qui ne nécessitaient pas de passer par la fiction auparavant… se fictionnalisent.

Sans le vraiment savoir, l’humanité se dirige progressivement vers le règne de la narration absolue.

***

Raconter des histoires, ce n’est pas nouveau.

Je veux dire que nous nous sommes tous retrouvés dans des soirées ennuyeuses. Le genre de soirée où on nous pose toujours les trois mêmes questions, toute la nuit: « c’est quoi, ton nom?”, « tu bois quoi? » et … « tu fais quoi dans la vie?”. Car oui, pour décrire un individu socialement, le plus simple est encore souvent de lui demander le métier qu’il exerce. En partie, c’est vrai, parce que partir direct sur la politique ou la religion est légèrement casse-gueule en soirée mondaine. Ça peut vite finir en pugilat.

Et là, le drame: est-ce que je raconte la vérité crue (et bien écoute, je travaille au McDo pour payer mes loyers, j’habite dans la chambre de bonne d’un pote, ça pue et il n’y a même pas de douche… et mes parents ont renié mon existence) ou bien… est-ce que j’en rajoute un peu? Est-ce que je joue l’omission? Est-ce que j’embellis?

Ne nous mentons pas: les trois quarts du temps, nous embellissons un peu. 

Au final, ça donne:

« Alors là, je suis sur un projet, un truc artistique vachement fou, enfin je suis en train de le monter, ouais, avec peut-être Karl Lagerfeld, il doit me répondre… »

Réponse polie de l’intéressé:

« Ha ouais, cool! »

Personne n’est dupe. Tout le monde en rajoute un peu, ou omet de livrer certains détails… parce que la vérité n’est pas belle. Pour tout dire, elle est même très ennuyeuse. Aussi pardonnerons-nous, au nom de la beauté universelle, ces quelques écarts à la vérité vraie.

Mais il ne s’agit que de storytelling de base, d’histoires quotidiennes… Auparavant, nous restions cantonnés à la discussion de comptoir, au dîner entre amis, et tout le monde s’en satisfaisait… Les histoires circulaient, plus ou moins rapidement, plus ou moins déformées, les rumeurs se créaient avant d’être oubliées… Et surtout elles n’étaient pas figées comme peut l’être un roman. Elles restaient dans l’oralité.

On va dire, comme le fait très bien le troubadour Paolo Coelho, que c’était du domaine de la légende personnelle.

Et voilà que les réseaux sociaux arrivent. Et en particulier l’ami Facebook.

 ***

Et pas scénariste de n’importe quel navet hollywoodien, non! Le film pour lequel vous postulez n’est autre que celui de votre propre vie.

Cela a commencé avec les fameux statuts que tout le monde aujourd’hui utilise volontiers. C’est même devenu une habitude pour la plupart d’entre nous: dès que quelque chose de plus ou moins intéressant nous arrive, clac! Je rédige un statut sur Facebook.

En vérité, cela donne quelquefois certaines perles:

  • « Oulala, qu’est-ce qu’il fait froid dans ce pays! » (un de mes propres statuts Facebook des derniers jours, dont je suis particulièrement fier)
  • « 30 heures d’avion, puis 5 heures de train, puis 6 heures de marche jusqu’au check-point. L’Everest, c’est beau mais c’est loin! » (ou comment placer négligemment que l’on voyage et qu’on est un aventurier)
  • Pas le moral ce soir, pas envie de parler… (pourquoi tu viens le mettre sur Facebook, si tu veux que personne ne vienne te parler?)
  • Puff Daddy est trop sympa, franchement! (ma vie avec les stars, oui, je suis un mâle alpha puissant et dominant, les vedettes m’accostent au Baron)
  • J’aime les frites (lire: “J’ai besoin de montrer que j’existe, mais je n’ai rien à dire et je vais faire passer ça pour du 2nd degré »)

Les exemples s’égrènent à l’infini, et vous comme moi, nous ne sommes pas mieux que tous ceux qui composent note liste d’amis: ces comportements, nous les avons tous ponctuellement.

Et il s’agit déjà d’une scénarisation. En racontant sa vie au quotidien, on y induit une notion de dramaturgie qui n’existait pas auparavant, puisque les statuts sont conservés, voire même archivés. On choisit des points d’accroche (comme pour écrire un scénario ou un roman) et on fait des ellipses: on ne raconte que ce que l’on pense utile.

Mais on se demandait jusqu’alors pour quelle raison l’ami Zuckerberg gardait dans ses disques durs cette masse d’information inintéressante, car très personnelle. La réponse est venue avec la Timeline.

 ***

D’une part, la « time line » est un terme emprunté à l’audiovisuel. Cette « ligne temporelle”, sorte de frise chronologique, est utilisée par les monteurs au cinéma et à la TV. Elle s’étire du point 0 mn au point 1h30, et à sa surface s’égrènent les plans montés dans l’ordre pour composer le film.

Facebook a donc gardé toutes nos infos pour les placer sur une timeline personnelle. Une frise chronologique qui part de la “naissance » et qui va jusqu’à aujourd’hui. En cliquant sur la partie droite de l’écran, on peut donc accéder au contenu posté il y a 6 mois, 1 an, 10 ans… et remonter le cours de l’histoire.

En somme, on rembobine la cassette.

Je vous le donne en mille. Qu’est-ce qui, à part la vie:

  1. commence à un point zéro ( une naissance, une situation, un évènement à partir duquel plus rien ne sera comme avant) ?
  2. est émaillé de conflits, de combats, de rencontres, de résolutions et surtout, s’afflige d’un but à atteindre ?
  3. se termine par la résolution de tous les conflits (le héros trouve l’épée, la fille trouve un mari, etc) ?

Et ouais. C’est une histoire.

Nous sommes en train de construire l’histoire de notre vie, de la matérialiser sous une forme écrite afin de l’exposer, de la léguer même… Vision narcissique, certes, mais surtout extrêmement parlantedans une époque où tout va très vite, de laisser des traces de son passage sous une forme ou une autre. On imagine qu’à terme, la timeline se clôturera avec la mort de l’utilisateur, laissant sur le net un mausolée garni de petits témoignages, de commentaires, de statuts, de photos, de géolocalisations, etc… une biographie numérique, en sorte. Un blog parfait, en somme, sur lequel on pourra même venir se recueillir, pour se souvenir. Pour qu’on nous raconte l’histoire encore une fois.

 ***

Il faut bien se le dire, toutes les histoires ainsi produites n’entreront pas au Panthéon des récits inoubliables. Tout bêtement parce que nous ne pouvons pas tous avoir des vies extraordinaires, et que les gens qui ont une vie vraiment trépidante n’ont pas toujours le temps de se poser sur Facebook pour la scénariser: d’autres s’en chargeront à leur place.

Mais il est assez parlant de constater que la construction des histoires, auparavant réservée à une élite, se démocratise. Elle devient familière, parce que nous regardons des films, lisons des livres, écoutons les infos (très scénarisées aussi)… Nous connaissons les codes qui régissent la dramaturgie classique sans même nous en rendre compte.

Ce n’est pas pour rien qu’est apparu le terme de personal branding, qui consiste à appliquer les codes du marketing (et donc aujourd’hui, du storytelling) aux individus. Nous nous vendons perpétuellement, et les histoires (ou tout du moins la scénarisation) sont devenues essentielles pour exister publiquement. Les histoires, intéressantes ou pas, deviennent l’affaire de tous.

Quelque part, c’est une bonne chose, non?  Sauf quand ça vire au personal branling (l’avantage du personal branling, c’est qu’à défaut d’être intéressantes, les histoires en deviennent vraiment marrantes).

 

Crédits photo: http://www.flickr.com/photos/ambuj/ (CC)