D’ici à l’éternité : pourquoi les Torajas d’Indonésie n’ont pas peur de la mort

La mort fait peur à l’Occident. Nous cachons soigneusement nos défunts, confions le traitement des dépouilles à des entreprises funéraires impersonnelles et aseptisées et n’entrons en contact avec des corps morts qu’avec réticence – quand ce n’est pas du dégoût. Même les séries et le cinéma placent le mort qui revient hanter les vivants au sommet de l’échelle de ses frayeurs. Quant à nos aspirations, elles tendent le plus souvent vers la mort de la mort : ainsi notre société manifeste-t-elle un engouement immodéré pour le transhumanisme, ce mouvement, technologique autant que philosophique, qui promet grâce aux progrès de la science l’immortalité prochaine – du moins sur le papier.

Car ne vous emballez pas : seuls les plus riches pourront s’offrir un tel luxe. Les pauvres, eux, continueront de mourir comme avant. Ils seront enterrés dans des caveaux rarement visités, ou bien incinérés dans de grands fours fermés aux regards, et leurs cendres soigneusement stockées dans des réceptacles scellés avant oubli et recyclage. Death as usual. Les morts gênent car ils rappellent à notre société pressée, avide de sensations fortes, que nous les rejoindrons bientôt. La question d’acheter ou non le prochain iPhone se fait soudain moins pressante lorsqu’on prend conscience qu’on ne l’emmènera pas avec soi dans l’au-delà. Pas étonnant que le capitalisme veuille tenir les morts à l’écart.

Partant de ce sinistre constat, Caitlin Doughty s’est mise en tête d’aller voir ce qui se passait au-delà de nos frontières, dans d’autres cultures. Lasse des pratiques stériles qui transforment aujourd’hui la mort en une sorte de dernière étape-formulaire d’une vie régie de façon administrative, cette praticienne mortuaire américaine a tiré de ses voyages un livre passionnant, From Here to Eternityoù elle expose la manière dont d’autres peuples traitent leurs morts et leur rendent hommage. Et le contraste est saisissant : du Mexique à l’Espagne en passant par le Japon, l’Indonésie, la Bolivie, et même la Californie et le Colorado, d’autres pratiques témoignent d’une autre manière d’envisager la place des morts parmi les vivants. Certaines sont empruntes d’un symbolisme poétique, comme au Mexique avec le Día de los Muertos, et d’autres plus explicites.

Comme par exemple ce qui se passe dans les montagnes du Sud Sulawesi, une petite île de l’archipel indonésien, et plus spécifiquement à Tana Toraja. Là-bas, certains peuples autochtones – en l’occurence les Torajas – ont pour tradition de sortir régulièrement les morts de leurs tombes pour leur parler, les nettoyer et leur prodiguer des soins. Leur religion animiste se nomme le « Aluk to Dolo » (« la voie des ancêtres »), et même si les colons néerlandais y ont introduit le christianisme dans les années 1900, les Torajas demeurent fidèles à ces pratiques séculaires.

Une famille se prend en photo avec le corps momifié d'une défunte

Une famille se prend en photo avec le corps momifié d’une défunte | Landis Blair ©

Ainsi les morts sont-ils disposés dans des grottes ou des caveaux, accompagnés d’effigies en bois les représentant. Certains s’y décomposent tranquillement, mais puisque les Torajas pratiquent la momification de façon rituelle – autrefois uniquement de manière naturelle, aujourd’hui parfois avec des injections de fluide d’embaumement, comme la formaline –, la plupart des corps ressemblent à des momies.

Effigies Toraja en bois sculpté, alignées à flanc de montagne | Landis Blair

Effigies Toraja en bois sculpté, alignées à flanc de montagne | Landis Blair ©

Accompagnée dans son voyage par son ami Paul, pour qui ce n’est pas la première visite, Caitlin Doughty raconte :

À Toraja, pendant la période qui sépare le décès de la cérémonie funéraire, on garde le corps à la maison. Dit comme ça, ça n’a pas particulièrement l’air choquant… jusqu’à ce que je vous dise que cette période peut durer plusieurs mois, voire plusieurs années. Pendant ce laps de temps, la famille prend soin du corps, le momifie, lui apporte de la nourriture, change ses vêtements et lui parle.

La première fois que Paul a visité Toraja, il a demandé à Agus s’il était inhabituel qu’une famille conserve le corps d’un proche décédé à la maison. Agus a ri de sa question. « Quand j’étais enfant, nous avons eu mon grand-père à  la maison pendant sept ans. Mon frère et moi dormions dans le même lit que lui. Le matin, nous lui enfilions ses vêtements et le dressions contre le mur. La nuit, il retournait au lit. »

Tel qu’il y a assisté, Paul décrit la mort à Toraja comme quelque chose qui ne serait pas une « frontière impénétrable », un mur infranchissable entre les vivants et les morts, mais une frontière qui peut être transgressée. Selon leur systèmes de croyances animiste, il n’y a pas non plus de barrière entre les aspects humains et non-humains du monde naturel : les animaux, les montagnes, et même les morts. Parler au cadavre de son grand-père est une manière de bâtir une connexion avec l’esprit de la personne.

Outre leurs rituels funéraires complexes et le rapport qu’ils entretiennent au quotidien avec les corps de leurs défunts, les Torajas célèbrent aussi le ma’nene’ : certaines années, ils ouvrent les tombeaux des morts plus anciens et les exposent au grand jour, pour mieux les habiller, les nourrir, leur offrir des cigarettes, et surtout leur témoigner d’une affection jamais éteinte.

Une famille déshabille le corps de son défunt | Landis Blair

Une famille déshabille le corps de son défunt | Landis Blair ©

Ainsi, Caitlin Doughty assiste aux « secondes funérailles » d’un cadavre qui, non seulement affublé de lunettes d’aviateur, ressemble étrangement à son ancien professeur de maths.

Un jeune homme a redressé la momie tandis qu’à l’aide d’une paire de ciseaux un autre découpait sa veste militaire, puis son pantalon, jusqu’en bas, dévoilant le torse et les jambes. Considérant que ce gentleman était mort depuis huit ans, il était remarquablement bien conservé, sans aucune entaille ou cassure visible dans sa chair. […]

Le corps ne portait plus rien d’autre qu’un caleçon et ses lunettes d’aviateur. La momie fut allongée par terre, avec un oreiller sous sa tête. On plaça un cadre 18x25 contenant le portrait du défunt – de son vivant – juste à côté. Il y ressemblait beaucoup moins à mon prof de maths qu’il ne lui ressemblait aujourd’hui, au terme de huit années de momification.

Les Torajas brossent alors son corps, enlèvent la poussière, lui changent ses vêtements.

Illustration : Landis Blair

Illustration : Landis Blair ©

Les laissant à leurs soins, Caitlin et Paul quittent le groupe et prennent la direction d’un autre site. Là, ils découvrent une quarantaine de corps à l’air libres, plus ou moins bien conservés, certains même emballés dans des couvertures Hello Kitty ou Bob l’éponge.

Une mère a déballé son fils, mort à seulement seize ans. Au début, on ne pouvait en voir qu’une paire de pieds racornis. Les mains ont émergé, et elles semblaient assez bien conservées. Des hommes de l’autre côté du corps ont tiré un peu dessus, histoire d’éprouver s’ils pouvaient le soulever sans qu’il s’effondre en morceaux. Ils ont réussi à le redresser à la verticale, et bien que son torse ait été préservé, son visage n’était plus que celui d’un squelette, à l’exception de ses dents et de ses épais cheveux bruns. Sa mère n’a pas eu l’air de s’en soucier. Elle était si contente de revoir son enfant, même pour un bref moment, même dans un tel état… Elle lui a pris la main et a caressé son visage.

Malgré l’aspect rebutant du spectacle aux yeux des occidentaux que nous sommes – même si je le trouve assez émouvant à titre personnel, celui-ci dit une chose importante à propos de la relation qu’entretiennent les Torajas avec leurs défunts : ils ne sont pas oubliés. Ils restent avec eux, dans leurs cœurs bien sûr, mais aussi physiquement.

Illustration : Landis Blair

Illustration : Landis Blair ©

Les villageois de la région sont des taxidermistes amateurs du corps humain. Mais considérant que les Torajas utilisent désormais des procédés chimiques similaires à celles qu’emploient les Nord-Américains pour embaumer leurs défunts, je me suis demandée pourquoi les occidentaux se montraient si horrifiés par cette pratique.  Peut-être que ce n’était pas cette préservation extrême qui les offensait, mais plutôt que le corps d’un Toraja ne se laissait pas enfermer dans un cercueil scellé ou emmurer dans une forteresse de ciment sous la surface du sol. Au lieu de ça, il osait rester encore un peu plus longtemps parmi les vivants.

Le livre de Caitlin Doughty From Here to Eternity est une salutaire invitation à la réflexion, sur la place que nous laissons aux morts et qui dit aussi beaucoup de la manière dont nous envisageons notre vie. Car à occulter l’inévitable, on se condamne à la fuite en avant.

couverture From Here to Eternity

L’ouvrage, magnifiquement illustré par Landis Blair, n’est malheureusement pas encore traduit en français (j’espère qu’il le sera), aussi sa lecture sera-t-elle pour le moment réservée aux personnes qui lisent l’anglais – un anglais simple et accessible cependant, à la portée de toutes les personnes ayant de bonnes notions de la langue. On peut en revanche trouver traduites chez Payot ses Chroniques de mon crématorium.

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Photo d'illustration: Mathew MacQuarrie, via unsplash.com