Comment écrire un roman en 3 jours ?

Longtemps, j’ai cru qu’il existait des formules pour écrire une bonne histoire, tout ça sans doute à cause de mes cours de scénario quand j’étais étudiant et du monomythe de Joseph Campbell (est-ce un hasard s’il s’appelle comme une célèbre marque de soupe en boîte ?). J’ai pris du recul avec tout ça, mais bien que je n’applique presque jamais les règles d’écriture des autres, je reste fasciné par leur lecture : c’est comme s’il y avait une formule mathématique, non-soumise aux prosaïques règles du temps de l’espace des hommes, figée dans le monde des Idées de Platon, pour fabriquer un récit qui fonctionnera à tous les coups sur l’ensemble des lecteurs.

Dans la réalité, les choses sont un peu plus compliquées. Les recettes ne fonctionnent pas à tous les coups, et quand les conseils sont bons, ils sont parfois mal appliqués, compris de travers, pas maîtrisés. Je pense qu’il n’existe aucun Méthode pour rédiger une bonne histoire : en revanche, il existe une flopée de méthodeS dans lesquelles nous pouvons, en tant qu’auteurs, faire notre petit shopping. À travers cette exploration des trucs d’écriture de nos pairs, nous bâtissons notre propre structure, notre propre squelette, que nous assemblons patiemment au fil des années pour finalement obtenir un modèle qui fonctionne pour nous. De ce modèle, certains s’inspireront peut-être et donneront naissance à de nouveaux modèles. Il y a autant de modèles que d’auteurs. Continuer la lecture de « Comment écrire un roman en 3 jours ? »

Why so serious : l’histoire démente de la promotion secrète du film « The Dark Knight »

Une de mes dernières lectures est un ouvrage paru chez Sonatine, une maison d’édition que je recommandais chaleureusement pour la qualité de ses productions et de ses auteurs lorsque j’étais libraire et que je continue à soutenir en tant que lecteur. Et jusqu’ici, Sonatine ne m’a (presque) jamais déçu.

Buzz est un livre écrit par Frank Rose, un journaliste qui a collaboré avec des très grands noms tels que le New York Times, Vanity Fair, Rolling Stones et Wired — et qui se définit lui-même comme un anthropologue du numérique. Spécialiste des univers parallèles de la geek culture  et des nouvelles technologies, il revient pour nous sur les nouvelles manières qu’ont les distributeurs de contenus (comprenez principalement les chaînes de télévision, les producteurs de cinéma et les publicitaires) de créer le buzz — en bon français de faire parler d’eux, et de vous donner envie, vous spectateur, d’attendre avec impatience la prochaine série d’HBO ou le prochain film de Christopher Nolan. Et l’une des manières les plus simples reste encore de… raconter une histoire.

Les histoires parlent à notre cerveau émotionnel et permettent aux informations de s’ancrer plus profondément dans notre imaginaire: rien d’étonnant donc à ce que les chargés de promotion décident de s’en emparer pour faire la promotion de leur produit. Mais ce qui est plus étonnant, ce sont les manières novatrices et inventives qu’ils ont de le faire.

Ainsi, lorsqu’en 2008 s’apprêtait à sortir en salle le futur blockbuster de Christopher Nolan The Dark Knight (un film dans l’univers de Batman dont on retient surtout le grand méchant Joker, interprété brillamment par Heath Ledger et qui le hissa au rang des meilleurs villains cinématographiques de l’histoire), une étrange campagne de promotion virale se répand comme une trainée de poudre sur le net. Son nom de code: “Why so serious ?”

409738509Frank Rose explique, en introduction à son chapitre consacré à la narration transmédia judicieusement intitulé “Le Conteur dyslexique”:

Quand un soir de 2007, plusieurs milliers de personnes reçoivent un message énigmatique et tout à fait inapproprié de ressourceshumaines@whysoserious.com, ils y lisent ceci: “Écoute bien, le clown! Demain, dernière épreuve avant l’embauche, plus question de reculer: Arwoeufgryo.”

Les destinataires les plus perspicaces détectent tout de suite qu’une allusion au “plus vieil ennemi de Batman, le Joker” traîne dans le contenu du message, et des petits malins devinent qu’en prenant le dernier mot du mail, en en détachant chaque lettre et en le tapant sur un clavier en décalant d’une lettre à chaque fois avant de l’ajouter en suffixe à l’URL de l’envoyeur, ils peuvent accéder à un site internet étrange (www.whysoserious.com/steprightup) qui rappelle l’univers de la fête foraine… juste en un peu plus angoissant.

Évidemment, tout le monde sait que The Dark Knight va bientôt sortir. Les fans sont au taquet, et l’adresse du site fait rapidement le tour du web, enthousiasmant les fans avides mystères clownesques du monde entier.

En entrant dans Google les adresses trouvées sur le site, les internautes découvrent qu’elles mènent toutes à une pâtisserie différente. Des instructions sur le site les invitent à visiter toutes ces adresses pour y récupérer une “gâterie bien singulière”, réservée au nom de Robin Banks.

Il n’en faut pas plus pour déchaîner les passions. Car bientôt, les premiers retours déboulent sur le net: des fans se sont rendus en chair et en os dans ces boutiques et… à leur plus grande joie, la fiction est devenue réalité.

À Boston, un couple et un ami […] poussent la porte d’une vieille pâtisserie italo-américaine. Aucun client, rien qu’une poignée d’employés. Quand ils disent venir chercher un paquet, on leur répond sèchement:

— Quel nom?

— Robin Banks.

Ils récupèrent un gâteau dans une boîte en carton. L’horrible glaçage pourpre et vert forme un numéro de téléphone et l’injonction “Appelle sans traîner”. Ils s’exécutent… et le gâteau sonne.

À ce stade, on se dit que c’est déjà énorme. Mais ce n’est pas fini, loin de là. Les visiteurs empruntent le couteau de la boutique, découpent le gâteau et y trouvent un téléphone portable, un chargeur et un nouveau numéro auquel on leur donne de nouvelles instructions.

Ce second appel déclenche l’envoi d’un SMS. “Le téléphone doit être toujours allumé, toujours chargé.” Au fond de la pochette plastique ils trouvent aussi une carte à jouer, une seule: le Joker.

Des gâteaux similaires sont placés dans différentes boutiques aux quatre coins des États-Unis, et sont bientôt trouvés par leurs nouveaux propriétaires en suivant le même schéma narratif. Le site internet, lui, a été légèrement modifié: maintenant on peut y voir “une autre pochette plastique, un jeu de clefs et deux jokers”.

Une semaine plus tôt figurait sur le site une reproduction de la salle des coffres d’un commissariat ainsi que des instructions absurdes qui, à force de manipulations, finissaient par en révéler le code d’accès. À l’intérieur […] des clefs et la carte d’accès d’un certain Jake Karnassian, employé de l’Académie de Gotham […] Sur le site de l’école, Karnassian est décrit comme “responsable de la logistique (en arrêt)” et un message d’information indique une déviation des bus scolaires dans le district 22. Quelques jours plus tard, après une fouille minutieuse du site, les apprentis malfrats remarquent que les clefs et la carte d’identité ont disparu.

En fait, les deux cartes à jouer (placées ici par le Joker) sont en réalité deux liens vers des ressources en ligne. D’un côté, une affiche inédite du film The Dark Knight et de l’autre, une invitation à une mystérieuse projection deux jours plus tard.

Ce n’est qu’une fois au cinéma que les spectateurs découvrent qu’on va leur projeter un extrait de The Dark Knight. Présent lors de la séance, le réalisateur Christopher Nolan le décrit ainsi: “je voulais que la présentation du Joker soit un court-métrage à part entière, et c’est ce que vous allez voir”.

Pari plus que réussi pour la société de production et pour Nolan!

Seules quelques dizaines de personnes ont pris part aux douze heures de recherche d’indice, mais près de 1,4 million d’internautes ont suivi leur recherche en ligne. […] Au bout du compte, 10 millions de personnes dans le monde ont participé à cet enchâssement d’énigmes, de puzzles et de courses au trésor […] Rien d’étonnant à ce que The Dark Knight ait rapporté 1 milliard de dollars dans le monde en 33 semaines […]

On découvre ensuite la mécanique de ces nouveaux moyens de promotion, appelés jeux en réalité alternée. C’est la vraie vie, mais pas tout à fait: la frontière avec la fiction est délibérément maintenue floue afin de rendre encore plus accros les fans. Le web a rendu possible ce genre de pérégrinations collaboratives: à lui seul, un individu ne parviendra sans doute pas au bout de toutes les énigmes… mais en ajoutant sa petite pierre à l’édifice collective, alors tout est possible. La campagne de promotion (puisque c’est bien de cela qu’il s’agit) est non-linéaire… comme Internet et ses hyperliens. Vous pouvez la prendre en cours de route, emprunter un chemin différent de celui des autres et néanmoins parvenir à retomber sur vos pattes. De votre degré d’implication dépendent vos “rétributions”: en gros, plus vous cherchez, plus vous trouvez. Et dans ce genre de construction, plus les détails sont travaillés, meilleur est le rendu final. Le spectateur devient un joueur, et il n’est plus seulement un individu passif qui absorbe la communication: c’est maintenant lui qui la trouve, qui la modèle, et qui la transmet.

En somme, “Why so serious?” est un véritable cas d’école… un modèle de promotion virale dont nous devrions voir fleurir les héritiers dans les années à venir.

Vous pourrez retrouver cette histoire, et bien d’autres (beaucoup d’autres, puisque ce passage ne représente que 6 pages du livre) dans Buzz de Frank Rose : une lecture hautement non seulement enrichissante mais aussi très plaisante, pour les amateurs de narration alternative, de multimédia et d’expériences dramaturgiques.

❤️

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#51 | Bug

 

L’échéance approche, et s’il n’y a plus beaucoup de suspense quant à la fin (ou la non-fin) du Projet Bradbury (j’ai déjà écrit la 52ème nouvelle, donc je sais déjà que le défi — en tout cas pour moi — est relevé), il y a un petit parfum de post-partum qui flotte dans l’air. C’est amusant de ressentir de la nostalgie pour une chose qui n’est même pas encore terminée. Ça me rappelle la fin des vacances scolaires, quand il ne reste plus qu’une poignée de jours pour faire semblant que l’été ne prendra jamais fin. On fait comme si l’école ne reprendra jamais, mais la boule qui nous alourdit l’estomac raconte le contraire et nous empêche de profiter pleinement des derniers moments. Une chose est sûre, le Projet Bradbury va me manquer. Pour autant, il a été si éreintant que je ne me vois pas le continuer dans l’immédiat (du genre, Projet Bradbury saison 2). Ce serait vraiment de la gourmandise (et de l’inconscience). Mais ça va me manquer, pour sûr. Il va falloir imaginer des stratagèmes pour ne pas trop déprimer.  Continuer la lecture de « #51 | Bug »