Il faut plaindre les milliardaires : « La charité des pauvres à l’égard des riches », par Martin Page

Qu’est-ce que vous feriez si vous étiez riche à millions ? Oh, bien sûr, vous vous amuseriez un temps. Mais bien vite l’ennui vous rattraperait, n’en doutez pas, et avec lui l’inexorable dégringolade : peur, dépression, sentiment de vacuité… Non, vraiment, soyez rassuré : vous êtes bien mieux pauvre.

La charité des pauvres à l’égard des riches de Martin Page est un pamphlet qui ne dit pas son nom. Déguisé en satire qui rit jaune, en recueil d’aphorismes légers, soutenu par les illustrations aériennes et colorées de Quentin Faucompré, c’est un livre qui ne révèle pas son intention de prime abord : ne vous fiez pas à ce papier épais qui froufroute sous les doigts, ces pages mordent. Et elles ont des dents acérées.

Partant du principe que les pauvres constituent l’écrasante majorité de la population mondiale et que les riches sont si peu nombreux, l’auteur ironise en imaginant que la soumission des premiers aux seconds ne peut être que le fruit d’un complot silencieux : si les pauvres se laissent écraser, c’est qu’ils y trouvent forcément un avantage, puisque la force du nombre est de leur côté.

Et Martin Page d’égrener les incommensurables avantages qu’il y a à rester pauvre.

Les pauvres forment la masse qui anime la roue du monde. Dans les usines, les bureaux, les champs, les hôpitaux, ils fabriquent, exécutent, nettoient, servent. La plupart du temps leur labeur est difficile, et souvent ennuyeux. Que récoltent-ils en échange ? De l’admiration ? Non. De l’argent ? Pas davantage.

Leur hégémonie leur permettrait d’obtenir l’égalité en un clin d’œil. Ils disposent d’un beau catalogue d’actions possibles : grèves, manifestations, révoltes, révolutions. Pourquoi ne font-ils pas advenir une société plus juste ?

La réponse est simple : c’est parce qu’ils sont sages. Ils savent qu’ils ont tout à perdre avec l’argent. Leur pauvreté leur offre une chose infiniment précieuse : la discrétion. Personne ne fait attention à eux, personne ne se soucie d’eux, ils vivent donc libres.

Et puis il y a un grand confort psychologique à se trouver du côté de la norme.

Ainsi les pauvres formeraient communauté, là où les riches ne se complairaient dans leur condition qu’au prix d’une solitude impossible à supporter, et toujours sous la lumière des projecteurs. Au fil des pages se dégage de la prose de Martin Page une certaine tristesse qui confine à la compassion.

La richesse est une psychose. Aucun animal n’accumule plus que ce qu’il pourra manger. C’est ainsi que les pauvres regardent les riches : comme des êtres monstrueux, abîmés et fous. La charité des pauvres à leur égard consiste aussi à ne pas juger l’aberration de leur nature.

Car voilà la clef de l’ouvrage : le riche est un pauvre hère, une créature à plaindre. Ses millions lui ôtent sa seule chance de connaître un jour le bonheur. À l’instar de certaines philosophies orientales, mais aussi d’autres, plus proches de nous, comme les ordres Franciscains ou Dominicains, il s’agit de voir la pauvreté non pas comme un fardeau ou une malédiction, mais comme un but ultime à atteindre.

Les pauvres savent qu’ils ne seront jamais riches. Les riches croient qu’ils seront un jour heureux.

De temps en temps, les pauvres rappellent qu’ils règnent et que le monde est entre leurs mains. Ils se soulèvent et font des révolutions.

Les conséquences ne sont jamais très importantes. C’est du spectacle. Le but est de pousser les riches à perfectionner leur évolution et à ne pas s’endormir sur leurs fragiles acquis. Ainsi ceux-ci vont se munir de nouvelles milices et de moyens de contrôle plus efficaces et plus subtil pour renforcer leur pouvoir.

Les pauvres savent que les plus privilégiés n’ont pas les épaules pour supporter ce qu’eux-mêmes endurent. C’est faire preuve d’une infinie délicatesse que de leur épargner les hivers sans chauffage et l’absence de vacances, les culs-de-sac professionnels et le manque de reconnaissance.

Les pauvres ont la force morale et les capacités de résistance nécessaires pour mener leur vie. Les riches sont fragiles. Ils doivent être protégés et cajolés.

La charité des pauvres à l’égard des riches est un cri d’hilarité, un sanglot rieur, un dernier étranglement : rien n’y est évidemment à prendre au premier degré. Mais c’est aussi un appel à la prise de conscience, qui fait écho à certains monologues de Tyler Durden dans le Fight Club de Chuck Palahniuk :

“Remember this. The people you’re trying to step on, we’re everyone you depend on. We’re the people who do your laundry and cook your food and serve your dinner. We make your bed. We guard you while you’re asleep. We drive the ambulances. We direct your call. We are cooks and taxi drivers and we know everything about you. We process your insurance claims and credit card charges. We control every part of your life.

Souvenez-vous de ça. Ces gens que vous essayez de piétiner, c’est de nous dont vous dépendez. Nous sommes ceux qui lavent vos vêtements, cuisinent votre nourriture et vous servent votre dîner. Nous faisons votre lit. Nous montons la garde quand vous dormez. Nous conduisons les ambulances. Nous passons vos appels. Nous sommes les cuisiniers et les chauffeurs de taxi et nous savons tout de vous. Nous traitons vos demandes d’assurance et vos frais bancaires. Nous contrôlons tous les aspects de votre vie.

Et Martin Page de rappeler, dans la conclusion :

Celui qui donne sera toujours le maître de celui qui reçoit. Les riches sont en dette éternelle à l’égard des pauvres. Pour cette raison, ils leur sont soumis.

Ils devraient leur être soumis.

Non content d’être un livre brûlant de rage et d’énergie, La charité des pauvres à l’égard des riches est aussi un très bel ouvrage :  couché sur du papier de belle qualité issu de forêts éco-responsables, sur des machines qui selon les propres mots de l’éditeur sont « respectueuses de l’environnement », il est relié à la japonaise ; c’est-à-dire percé de quatre poinçons et cousu de grosse ficelle en reliure extérieure. Il s’agit de la reliure traditionnelle la plus courante au Japon, appelée yotsume toji (les relieurs japonais la désignent sous le nom de « style chinois », alors que les reliures à cinq trous sont de « style coréen »).

Il est également imprimé en risographie, un procédé qui mélange la sérigraphie et la photocopie et qui permet de belles impressions aux couleurs très douces, pour un rendu aléatoire et différent à chaque tirage. Chaque exemplaire est donc unique – une belle manière de célébrer le wabi-sabi, ce concept esthétique japonais issu du zen qui reconnaît la beauté dans l’imperfection.

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