C’est officiel

Les réseaux sociaux sont malins : même une fois vos comptes clôturés, ils les gardent en archive pendant un temps donné – manière de dire que rien n’est irrémédiable, et que ce qui s’est défait sur un coup de tête peut se renouer en un clic, juste le temps de se loguer. Je m’étais d’ailleurs fait prendre il y a un mois, alors que j’avais désactivé mes comptes depuis quelques jours : par réflexe, je m’étais reconnecté à mon compte Twitter – enfin, mes doigts s’y étaient reconnectés, pas mon esprit, si bien qu’il m’a fallu quelques secondes pour réaliser où j’étais, et constater mon état de dépendance aux réseaux. Je n’avais même plus besoin de ma tête. Juste de mes doigts.

Bref, cette malheureuse connexion avait rallongé de quelques jours le fameux « délai de rétractation » (30 jours pour Twitter, sans doute pareil pour Facebook). Mais puisque 32 jours se sont écoulés depuis le malheureux incident, j’ai tenu à vérifier que tout cela n’était pas un mensonge éhonté et que mes informations avaient bel et bien disparu. J’ai donc tenté de me reconnecter.

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Mauvaise nouvelle : Twitter va fermer ses portes

C’était inéluctable, nous le savions, parce que rien en ce monde n’est éternel, mais nous ne pouvions pas nous empêcher d’espérer. On a beaucoup parlé, évoqué un temps un possible rachat collectif par tous les utilisateurs, mais le monde étant devenu complexe, il ne se satisfait plus de réponses simpl(ist)es. Ce jour du 29 avril 2026 est donc à marquer d’une pierre blanche : deux ans après Facebook, dont la fermeture de la branche « réseau social » avait provoqué le tollé que l’on sait, Twitter a officiellement annoncé qu’il fermait à son tour les portes de son service. Le bureau d’administration a tranché : plus assez rentable. Twitter venait tout juste de fêter son vingtième anniversaire.

Twitter avait pourtant connu une embellie dans le courant 2020, profitant de la démocratisation des technologies de contrôle vocal et d’intelligence artificielle, et offrant à ses utilisateurs des interfaces toujours plus personnalisées, à mi-chemin entre salon de discussion public et messagerie privée. Les critiques n’avaient pas été tendres lorsque le service de micro-blogging avait décidé de renforcer la part algorithmique des messages affichés aux utilisateurs, mais la tempête avait fini par passer ; car les utilisateurs ont fini, on le sait, par adhérer au concept de bulle de filtres, la vague du « webcare » étant passée par-là, popularisée par des livres de développement personnel tels que Le miroir du réseau ou Modelez le web à votre image.

Bien sûr, les défenseurs d’un web libre et décentralisé avaient prévenu : avec la concentration des données sur une poignée de grosses plateformes, c’était tout un pan de la réflexion et de la création du XXIème qui courait le risque de disparaître purement et simplement de l’histoire. Ils n’ont pas été démentis : avec Twitter qui ferme, ce sont 20 années d’échanges, de contradictions, de propos calomnieux, injurieux ou mensongers aussi, qui sombrent dans le néant. Twitter assure que les usagers pourront télécharger leur archive personnelle pendant encore un an à compter de la date de fermeture officielle, qui devrait être annoncée sous peu. Mais sans la connexion entre les différents comptes qui rendait lesdites archives dynamiques, et donc pertinentes, ces sauvegardes risquent fort de perdre tout intérêt documentaire pour les historiens. D’autant que peu d’internautes décideront d’en faire quelque chose, et la plupart finiront par pourrir dans un coin de cloud oublié.

Soixante-seize chercheurs et historiens ont publié lundi dans Le Monde une tribune invitant les états à se saisir du dossier et à négocier avec Twitter une pérennisation de la disponibilité en ligne du service, dans un souci de conservation. Il ne s’agirait pas de permettre aux utilisateurs de continuer à utiliser le service, mais de le garder en ligne en l’état, consultable librement par tous. On le sait, Twitter a été le lieu de toutes les discussions politiques des dix dernières années. Avec sa disparition, craignent les signataires, on risque de voir se créer « le plus grand trou noir de l’histoire moderne », comparable avec celui de la disparition des œuvres hors domaine public en déficit d’exploitation.

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Y a-t-il une vie (sociale) hors des réseaux sociaux ?

La vie numérique sans réseaux sociaux, il faut avouer, ça change : c’est comme si après l’avoir laissée allumée pendant des années, j’avais soudain éteint la télévision. Les têtes familières disparaissent, les sources d’informations aussi. Il faut tout réapprendre, réorganiser son web, rouvrir des portes depuis (trop) longtemps fermées. C’est une sorte de retour en arrière finalement, comme si je décidais de me passer de smartphone sophistiqué (prochaine étape peut-être), mais sans la notion de régression. J’envisage ce sevrage comme si j’avais retrouvé un chemin enfoui sous les herbes hautes – car plus personne ne l’emprunte depuis qu’il existe des autoroutes. Ça va moins vite, mais au fond on arrive au même endroit. Les réseaux sociaux ne sont là que pour raccourcir, dans tous les sens du terme.

Ainsi, je redécouvre les bienfaits des flux RSS (merci Feedly). Vous savez, cette fonction que Twitter et Facebook ont rendu obsolète… Croyez-le ou non, elle s’avère plus qu’utile en cas de sevrage social. Mieux qu’utile, même : essentielle. Car les flux RSS ne sont ni plus ni moins que l’essence même du « réseau social », au sens de toile de liens, débarrassée des fatras algorithmiques. Les posts apparaissent dans l’ordre chronologique, sans éditorialisation. Tout est décentralisé, au sens où le lecteur RSS ne fait qu’aspirer et compiler des contenus extérieurs individuellement hébergés et possédant leur existence propre en dehors du réseau. Car le RSS ne modifie ni l’organisation ni la scénarisation des contenus : il se contente de les réunir en un endroit donné, personnalisable à volonté et destiné à un utilisateur unique.

À ce titre, il est amusant de constater que l’idéal du net tel que l’envisagent la plupart des défenseurs des libertés sur le web (moi y compris) se résume simplement à un copier/coller de ce qui existait déjà avant l’apparition des réseaux sociaux. En somme, la destruction desdits réseaux sociaux devient par la force des choses la condition sine qua non à la réémergence d’un internet fédéré, décentralisé et libéré des contraintes liées à l’économie de l’attention. On a coutume de dire qu’on ne revient jamais en arrière (et on le fait à raison, puisqu’on ne revient jamais totalement en arrière). Pourtant, à l’instar des volontés de décroissance qui animent de plus en plus de réfractaires aux idéologies économiques dominantes, on en revient à chercher le salut dans un passé révolu.

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Suicide social (ou comment quitter les réseaux sociaux sur un coup de tête)

J’ai quitté les réseaux sociaux sur un coup de tête, sans prévenir personne. Je n’aime pas les effets d’annonce, et je goûte encore moins les « tentatives de départ » qu’on esquisse en public pour mieux se faire retenir. Les comptes à rebours, tout ça…

À vingt ans, j’étais toujours le premier à quitter les fêtes – sans prévenir non plus, si bien qu’au bout d’un moment on finissait par se demander où j’étais passé. Il faut croire que les endroits bruyant me fatiguent vite. Alors voilà, j’ai quitté les réseaux sociaux. Encore, d’aucuns diront, et ils n’auront pas tort. Pourtant, cette fois, j’ai l’instinct. Je sens que c’est la bonne. J’ai mis presque deux semaines à écrire ça. Vous voyez? L’urgence m’a déjà quitté. Et puis je me suis séparé de tous mes comptes, y compris le Facebook perso, celui qu’on garde en dernier ressort parce qu’on a peur de perdre de vue des gens qu’on a de toute façon déjà perdu de cœur. Alors voilà, c’est sans doute la fin.

De cette expérience, je retiens plusieurs choses.

D’abord, qu’au début de tout ça, c’était vraiment bien. Je veux dire, il y a vraiment eu une période dorée des réseaux sociaux. Les plus vieux se souviennent, mais Facebook affichait tous les posts, de façon chronologique, et il n’y avait pas besoin de payer pour que les abonnés de votre page voient ce que vous postiez. C’était bien. Il y a eu aussi de belles rencontres, de très belles rencontres. En fait, j’ai rencontré la plupart des mes contacts pro sur Twitter. Avec certains, j’ai développé une excellente relation, au point d’en venir à les considérer comme des amis. De véritables amis – pas ces « amis » galvaudés par Facebook qui n’en ont que le nom. Des échanges ont eu lieu. De belles idées sont nées. Sans Twitter, le Projet Bradbury n’aurait pas été ce qu’il a été.

Ensuite, que tout s’est emballé et que plus rien n’était vraiment aussi bien qu’avant.

C’est sans doute le vieux con d’internet qui parle, vous me direz – là non plus, vous n’aurez sûrement pas tort. N’empêche qu’il y a cinq ou six ans, le grand public a découvert l’économie de l’attention. Bien sûr, ça existait déjà avant, avec la télé notamment. Mais maintenant, la télé était dans notre poche, en permanence à portée de doigts, et les doigts nous brûlaient. Je me souviens, enfant, avoir rêvé de posséder une télé de la taille de ma main, pour pouvoir la regarder la nuit, quand la maison était endormie. Ce rêve-là a été exaucé, mais je n’imaginais pas que ça irait si loin. Notre cerveau est vite devenu la proie de grandes sociétés qui tiraient leurs revenus de la publicité. Nous avons accepté leurs règles, et nous y avons laissé un peu de notre âme. Le monde s’est accéléré. Nous avons muté au plus profond. L’avenir seul dira si c’était pour le mieux.

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Sénèque et la colère : comment un philosophe de l’Antiquité peut nous parler des réseaux sociaux

Notre époque est marquée par ses colères : où que nous regardons, nous trouvons mille raisons de nous laisser envahir par la fureur. Les causes ne manquent pas, et chacun trouve une excuse pour céder à la rage : mieux, cet emportement est valorisé socialement, notamment sur Twitter et plus généralement sur les réseaux sociaux et les espaces de commentaires. Plus nous ressentons et exprimons de la colère, plus nous apparaissons engagés dans une lutte contre l’objet de cette colère. Mais si par ce glissement nous cédions plus simplement à une pulsion égoïste et aveugle déguisée en vertu ?

Illustration : Cassidy Kelley, via Unsplash

Dans son texte De la Colère (trad. Joseph Baillard, domaine public), le philosophe romain Sénèque (4-65 ap. J.C.) expose à son frère Novatus son avis sur ce sentiment qu’il décrit comme « de toutes [les passions] la plus horrible et la plus effrénée ».

Armes, sang et supplices, voilà les vœux de son inhumaine frénésie ; sans souci d’elle-même, pourvu qu’elle nuise à son ennemi ; se ruant sur les épées nues ; avide de se venger, quand sa vengeance même doit la perdre.

En lisant Sénèque, je ne peux pas m’empêcher de faire le parallèle avec ce que je trouve souvent sur les réseaux sociaux. Pour lui, la colère est subie. Telle une maladie, elle n’est pas maîtrisable. En témoignent les spasmes corporels qui l’accompagnent : le cœur qui bat à tout rompre, les lèvres tremblantes, les dents serrées, la respiration qui s’emballe, le visage déformé, etc.

On doute alors si un tel vice n’est pas plus difforme encore que haïssable. Les autres peuvent se cacher, se nourrir en secret : la colère se fait jour, se produit sur le visage, et plus elle est forte, plus elle bouillonne et se manifeste.

Sénèque passe en revue les effets dévastateurs de la colère – et il faut dire qu’il y en a beaucoup. Bien sûr, la colère est un sentiment qui peut s’exprimer de façon « individuelle » – je suis en colère contre mon amie, contre mon patron, contre la boulangère, etc : bien que limitées, les conséquences n’en sont pas moins dramatiques ; insultes, coups, parfois même meurtres. Mais lorsque la colère gagne une ville, un pays, un empire, alors ses effets sont démultipliés : « des villes saccagées, des nations détruites tout entières, des chefs vendus au plus offrant par les leurs, et les torches incendiaires dont les ravages, non contenus dans l’enceinte des cités, propagent au loin leurs tristes lueurs et les vengeances de l’ennemi ». La colère se propage telle une passion contagieuse, et plus nous sommes nombreux à l’éprouver en même temps, plus ses fruits sont amers – jusqu’à l’absurde parfois.

Et d’où viennent ces emportements du peuple contre des gladiateurs, de ce peuple injuste qui se croit insulté s’ils ne meurent pas de bonne grâce, qui se juge méprisé, et qui par son air, ses gestes, son acharnement, de spectateur se fait ennemi ? Ce sentiment, quel qu’il soit, n’est certes pas la colère, mais il s’en approche. C’est celui de l’enfant qui, s’il est tombé, veut qu’on batte la terre, et souvent ne sait pas contre quoi il se fâche ; seulement il est fâché, sans motif et sans avoir reçu de mal ; toutefois il lui semble qu’il en a reçu, il éprouve quelque envie de punir. Aussi prend-il le change aux coups qu’on fait semblant de frapper, des prières et des larmes feintes l’apaisent, et une vengeance imaginaire emporte une douleur qui ne l’est pas moins.

La colère est d’abord un vœu silencieux : « nous entendons par colère le désir et non la faculté de punir. » Elle se comporte en moteur ; ainsi quand la colère se manifeste à l’égard des plus puissants, de celles et ceux qui nous dirigent, nous embauchent et nous ordonnent, « la colère a soif de vengeance. »

Un mal pour un bien ? Sénèque en doute. S’il note l’argument : « Ne doit-on pas l’accueillir pour les services qu’elle a souvent rendus ? Elle exalte les âmes et les aiguillonne ; et le courage guerrier ne fait rien de brillant sans elle, sans cette flamme qui vient d’elle, sans ce mobile qui étourdit l’homme et le lance plein d’audace à travers les périls », il  le rejette rapidement, rappelant qu’une fois gagnée par la colère, la raison menacerait à tout instant de céder le pas aux passions. Il ne vaut mieux pas mettre le doigt dans l’engrenage.

Le mieux est de dominer la première irritation, de l’étouffer dans son germe, de se garder du moindre écart, puisque sitôt qu’elle égare nos sens on a mille peines à se sauver d’elle car toute raison s’en est allée, dès que la passion vient à s’introduire et qu’on lui a volontairement donné le moindre droit. Elle agira pour tout le reste d’après son caprice, non d’après votre permission. C’est dès la frontière, je le répète, qu’il faut repousser l’ennemi ; s’il y pénètre et s’empare des portes de la place, recevra-t-elle d’un captif l’ordre de s’arrêter ? Notre âme alors n’est plus cette sentinelle qui observe au dehors la marche des passions pour les empêcher de forcer les lignes du devoir […].

Aristote disait que « la colère est nécessaire : on ne peut forcer aucun obstacle sans elle, sans qu’elle remplisse notre âme et échauffe notre enthousiasme. Seulement il la faut prendre non comme capitaine, mais comme soldat ». Le problème, c’est que c’est plus facile à dire qu’à faire.

Illustration : Morgan Basham, via Unsplash

Maîtriser sa colère demande une force morale peu commune, et nous sommes peu nombreux à pouvoir nous vanter d’y parvenir en toutes circonstances – moi le dernier. Pourtant Sénèque est clair : « Que jamais la raison ne prenne les vices pour refuge. L’âme avec eux ne peut goûter de calme sincère ». Même au combat, la colère est une fausse amie : « Elle dégénère trop vite en témérité ; elle veut pousser autrui dans le péril, et ne se garantit pas elle-même. Le courage vraiment sûr est celui qui s’observe beaucoup et longtemps, qui se couvre d’abord et n’avance qu’à pas lents et calculés ».

Pourtant nous vivons dans un monde où plus que jamais les raisons de se mettre en colère pullulent. Il suffit d’ouvrir un journal ou de jeter un œil aux tendances de Twitter pour en un quart de seconde trouver mille raisons de nous indigner sincèrement.

« Il est impossible, dit Théophraste, que l’homme de bien ne s’irrite pas contre les méchants. » De cette façon, plus on a de vertu, plus on sera irascible ? Vois, au contraire, si l’on n’en sera pas plus calme, plus libre de passions et de haine pour qui que ce soit. Pourquoi haïrait-on ceux qui font le mal, puisque c’est l’erreur qui les y pousse ? Il n’est point d’un homme sage de maudire ceux qui se trompent : il se maudirait le premier. Qu’il se rappelle combien il enfreint souvent la règle, combien de ses actes auraient besoin de pardon ; et bientôt il s’irritera contre lui-même. En effet, un juge équitable ne décide pas dans sa cause autrement que dans celle d’autrui. Non, il ne se rencontre personne qui ait droit de s’absoudre soi-même ; et qui se proclame innocent consulte plutôt le témoignage des hommes que sa conscience. Combien n’est-il pas plus humain d’avoir pour ceux qui pèchent des sentiments doux, paternels, de ne pas leur courir sus, mais de les rappeler ! Je m’égare dans vos champs par ignorance de la route : ne vaut-il pas mieux me remettre dans la voie que de m’expulser ? Employons, pour corriger les fautes, les remontrances, puis la force, la douceur, puis la sévérité ; et rendons l’homme meilleur tant pour lui que pour les autres, sinon sans rigueur, du moins sans emportement. Se fâche-t-on contre l’homme qu’on veut guérir ?

Il conviendrait donc de recadrer sans haine, de remettre calmement sur le droit chemin et d’expliquer sans s’emporter. Mais nous savons bien qu’il y aura toujours des incorrigibles, des malhonnêtes – des trolls aussi, quitte à continuer l’analogue avec Twitter. Comment s’en dépêtrer ? Sénèque a sa solution, qui ressemble fortement à un blocage ou à un signalement.

Eh bien, rayez de l’humaine association ceux qui gangrèneraient ce qu’ils touchent : coupez court à leurs crimes par la seule voie possible, mais toujours sans haine. Quel motif aurais-je de haïr l’homme à qui je rends le plus grand des services, en l’arrachant à lui-même ? A-t-on de la haine contre le membre qu’on se fait amputer ? […] Rien ne sied moins que la colère à l’homme qui punit, le châtiment ayant d’autant plus d’efficacité lorsqu’il est imposé par la raison.

Bien sûr, il est illusoire de s’imaginer agir en robots, justes, calmes et impartiaux. Pourtant c’est vers cet idéal qu’il faut tendre selon Sénèque, car parfois la colère s’immisce là où on l’attend le moins : dans les procédures de justice. Rappelant l’histoire de Pison, consul romain ayant condamné à mort trois soldats accusés à tort, pour ne pas perdre la face :

Oh ! que la colère est ingénieuse à se forger des motifs de sévir ! « Toi, je te condamne, parce que tu l’es déjà ; toi, parce que tu es cause de la condamnation d’un camarade ; et toi, parce que, chargé d’exécuter l’arrêt, tu n’as pas obéi à ton général. » [Pison] trouva moyen de créer trois crimes, faute d’en trouver un.

Pour Sénèque donc, la colère n’a jamais rien de beau : elle peut bien se draper dans l’habit de la vertu, elle n’en restera pas moins une très mauvaise conseillère – « même quand elle paraît le plus véhémente, qu’elle affronte les dieux et les hommes, il n’y a rien de grand, rien de noble. […] Peu importe à quel point toutes ces passions se développent et s’étendent : elles sont toujours étroites, misérables et basses. La vertu seule est élevée, sublime ; et il n’y a de grand que ce qui en même temps est calme ».

Les réseaux sociaux sont construits par leurs architectes pour générer de l’interaction : en somme, Facebook et Twitter ont tout intérêt à exciter notre colère. C’est donc tomber dans le panneau des impératifs commerciaux des réseaux sociaux que de céder à la tentation, face à un post offensant ou un tweet ignorant, de  nous transformer en juges et bourreaux. Et de rappeler, un peu plus loin, que notre goût pour l’immédiateté peut avoir des conséquences dangereuses :

Et quand on se laisse entraîner non pas même par des rapports, mais par des soupçons ; quand on s’irrite contre un air de visage ou un sourire inoffensif mal interprétés ? Plaidons contre nous-mêmes la cause de l’absent, et tenons en suspens notre courroux. Car un châtiment différé peut s’accomplir ; accompli, c’est l’irrévocable.

On peut s’amuser – ou justement s’irriter – du caractère monolithique de la pensée de Sénèque : pour lui toute colère est à étouffer dans l’œuf, à bannir aussitôt les premiers signes ressentis. C’est là le propre des philosophes que de proposer des modèles auxquels nous sommes libres d’adhérer ou non : l’éthique qu’il propose ici semble bien difficile à tenir dans un environnement sur-connecté comme le nôtre, où les tentations de céder à nos pulsions sont nombreuses :

Ne te permets rien dans la colère ; pourquoi ? parce que tu voudrais tout te permettre. Lutte contre toi-même : qui ne peut la vaincre, est à demi vaincu par elle. […] Il nous en coûtera de grands efforts : car elle veut faire explosion, jaillir des yeux en traits de flamme, bouleverser la face humaine ; or, dès qu’elle s’est produite à l’extérieur, elle nous domine.

Mais à bien l’écouter, Sénèque n’est pas dupe : en témoigne sa conclusion, plus nuancée et en tout cas ouvrant sur une autre perspective : celle qu’au fond nous avons peut-être tout simplement mieux à faire.

Notre vie ne s’exhale-t-elle pas à mesure que nous respirons ? Tant que nous sommes parmi les humains, sacrifions à l’humanité ; ne soyons pour personne un objet de crainte ou de péril : injustices, dommages, apostrophes injurieuses, tracasseries, méprisons tout cela, et soyons assez grands pour souffrir ces désagréments d’un jour. Nous n’aurons pas regardé derrière nous, et, comme on dit, tourné la tête, que la mort sera là.

Si Sénèque avait eu Twitter, il aurait probablement fini par désinstaller l’application de son smartphone. Ce qui me fait penser que certains philosophes contemporains très présents sur les réseaux sociaux feraient peut-être bien de s’en inspirer.

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