Sénèque et la colère : comment un philosophe de l’Antiquité peut nous parler des réseaux sociaux

Notre époque est marquée par ses colères : où que nous regardons, nous trouvons mille raisons de nous laisser envahir par la fureur. Les causes ne manquent pas, et chacun trouve une excuse pour céder à la rage : mieux, cet emportement est valorisé socialement, notamment sur Twitter et plus généralement sur les réseaux sociaux et les espaces de commentaires. Plus nous ressentons et exprimons de la colère, plus nous apparaissons engagés dans une lutte contre l’objet de cette colère. Mais si par ce glissement nous cédions plus simplement à une pulsion égoïste et aveugle déguisée en vertu ?

Illustration : Cassidy Kelley, via Unsplash

Dans son texte De la Colère (trad. Joseph Baillard, domaine public), le philosophe romain Sénèque (4-65 ap. J.C.) expose à son frère Novatus son avis sur ce sentiment qu’il décrit comme « de toutes [les passions] la plus horrible et la plus effrénée ».

Armes, sang et supplices, voilà les vœux de son inhumaine frénésie ; sans souci d’elle-même, pourvu qu’elle nuise à son ennemi ; se ruant sur les épées nues ; avide de se venger, quand sa vengeance même doit la perdre.

En lisant Sénèque, je ne peux pas m’empêcher de faire le parallèle avec ce que je trouve souvent sur les réseaux sociaux. Pour lui, la colère est subie. Telle une maladie, elle n’est pas maîtrisable. En témoignent les spasmes corporels qui l’accompagnent : le cœur qui bat à tout rompre, les lèvres tremblantes, les dents serrées, la respiration qui s’emballe, le visage déformé, etc.

On doute alors si un tel vice n’est pas plus difforme encore que haïssable. Les autres peuvent se cacher, se nourrir en secret : la colère se fait jour, se produit sur le visage, et plus elle est forte, plus elle bouillonne et se manifeste.

Sénèque passe en revue les effets dévastateurs de la colère – et il faut dire qu’il y en a beaucoup. Bien sûr, la colère est un sentiment qui peut s’exprimer de façon « individuelle » – je suis en colère contre mon amie, contre mon patron, contre la boulangère, etc : bien que limitées, les conséquences n’en sont pas moins dramatiques ; insultes, coups, parfois même meurtres. Mais lorsque la colère gagne une ville, un pays, un empire, alors ses effets sont démultipliés : « des villes saccagées, des nations détruites tout entières, des chefs vendus au plus offrant par les leurs, et les torches incendiaires dont les ravages, non contenus dans l’enceinte des cités, propagent au loin leurs tristes lueurs et les vengeances de l’ennemi ». La colère se propage telle une passion contagieuse, et plus nous sommes nombreux à l’éprouver en même temps, plus ses fruits sont amers – jusqu’à l’absurde parfois.

Et d’où viennent ces emportements du peuple contre des gladiateurs, de ce peuple injuste qui se croit insulté s’ils ne meurent pas de bonne grâce, qui se juge méprisé, et qui par son air, ses gestes, son acharnement, de spectateur se fait ennemi ? Ce sentiment, quel qu’il soit, n’est certes pas la colère, mais il s’en approche. C’est celui de l’enfant qui, s’il est tombé, veut qu’on batte la terre, et souvent ne sait pas contre quoi il se fâche ; seulement il est fâché, sans motif et sans avoir reçu de mal ; toutefois il lui semble qu’il en a reçu, il éprouve quelque envie de punir. Aussi prend-il le change aux coups qu’on fait semblant de frapper, des prières et des larmes feintes l’apaisent, et une vengeance imaginaire emporte une douleur qui ne l’est pas moins.

La colère est d’abord un vœu silencieux : « nous entendons par colère le désir et non la faculté de punir. » Elle se comporte en moteur ; ainsi quand la colère se manifeste à l’égard des plus puissants, de celles et ceux qui nous dirigent, nous embauchent et nous ordonnent, « la colère a soif de vengeance. »

Un mal pour un bien ? Sénèque en doute. S’il note l’argument : « Ne doit-on pas l’accueillir pour les services qu’elle a souvent rendus ? Elle exalte les âmes et les aiguillonne ; et le courage guerrier ne fait rien de brillant sans elle, sans cette flamme qui vient d’elle, sans ce mobile qui étourdit l’homme et le lance plein d’audace à travers les périls », il  le rejette rapidement, rappelant qu’une fois gagnée par la colère, la raison menacerait à tout instant de céder le pas aux passions. Il ne vaut mieux pas mettre le doigt dans l’engrenage.

Le mieux est de dominer la première irritation, de l’étouffer dans son germe, de se garder du moindre écart, puisque sitôt qu’elle égare nos sens on a mille peines à se sauver d’elle car toute raison s’en est allée, dès que la passion vient à s’introduire et qu’on lui a volontairement donné le moindre droit. Elle agira pour tout le reste d’après son caprice, non d’après votre permission. C’est dès la frontière, je le répète, qu’il faut repousser l’ennemi ; s’il y pénètre et s’empare des portes de la place, recevra-t-elle d’un captif l’ordre de s’arrêter ? Notre âme alors n’est plus cette sentinelle qui observe au dehors la marche des passions pour les empêcher de forcer les lignes du devoir […].

Aristote disait que « la colère est nécessaire : on ne peut forcer aucun obstacle sans elle, sans qu’elle remplisse notre âme et échauffe notre enthousiasme. Seulement il la faut prendre non comme capitaine, mais comme soldat ». Le problème, c’est que c’est plus facile à dire qu’à faire.

Illustration : Morgan Basham, via Unsplash

Maîtriser sa colère demande une force morale peu commune, et nous sommes peu nombreux à pouvoir nous vanter d’y parvenir en toutes circonstances – moi le dernier. Pourtant Sénèque est clair : « Que jamais la raison ne prenne les vices pour refuge. L’âme avec eux ne peut goûter de calme sincère ». Même au combat, la colère est une fausse amie : « Elle dégénère trop vite en témérité ; elle veut pousser autrui dans le péril, et ne se garantit pas elle-même. Le courage vraiment sûr est celui qui s’observe beaucoup et longtemps, qui se couvre d’abord et n’avance qu’à pas lents et calculés ».

Pourtant nous vivons dans un monde où plus que jamais les raisons de se mettre en colère pullulent. Il suffit d’ouvrir un journal ou de jeter un œil aux tendances de Twitter pour en un quart de seconde trouver mille raisons de nous indigner sincèrement.

« Il est impossible, dit Théophraste, que l’homme de bien ne s’irrite pas contre les méchants. » De cette façon, plus on a de vertu, plus on sera irascible ? Vois, au contraire, si l’on n’en sera pas plus calme, plus libre de passions et de haine pour qui que ce soit. Pourquoi haïrait-on ceux qui font le mal, puisque c’est l’erreur qui les y pousse ? Il n’est point d’un homme sage de maudire ceux qui se trompent : il se maudirait le premier. Qu’il se rappelle combien il enfreint souvent la règle, combien de ses actes auraient besoin de pardon ; et bientôt il s’irritera contre lui-même. En effet, un juge équitable ne décide pas dans sa cause autrement que dans celle d’autrui. Non, il ne se rencontre personne qui ait droit de s’absoudre soi-même ; et qui se proclame innocent consulte plutôt le témoignage des hommes que sa conscience. Combien n’est-il pas plus humain d’avoir pour ceux qui pèchent des sentiments doux, paternels, de ne pas leur courir sus, mais de les rappeler ! Je m’égare dans vos champs par ignorance de la route : ne vaut-il pas mieux me remettre dans la voie que de m’expulser ? Employons, pour corriger les fautes, les remontrances, puis la force, la douceur, puis la sévérité ; et rendons l’homme meilleur tant pour lui que pour les autres, sinon sans rigueur, du moins sans emportement. Se fâche-t-on contre l’homme qu’on veut guérir ?

Il conviendrait donc de recadrer sans haine, de remettre calmement sur le droit chemin et d’expliquer sans s’emporter. Mais nous savons bien qu’il y aura toujours des incorrigibles, des malhonnêtes – des trolls aussi, quitte à continuer l’analogue avec Twitter. Comment s’en dépêtrer ? Sénèque a sa solution, qui ressemble fortement à un blocage ou à un signalement.

Eh bien, rayez de l’humaine association ceux qui gangrèneraient ce qu’ils touchent : coupez court à leurs crimes par la seule voie possible, mais toujours sans haine. Quel motif aurais-je de haïr l’homme à qui je rends le plus grand des services, en l’arrachant à lui-même ? A-t-on de la haine contre le membre qu’on se fait amputer ? […] Rien ne sied moins que la colère à l’homme qui punit, le châtiment ayant d’autant plus d’efficacité lorsqu’il est imposé par la raison.

Bien sûr, il est illusoire de s’imaginer agir en robots, justes, calmes et impartiaux. Pourtant c’est vers cet idéal qu’il faut tendre selon Sénèque, car parfois la colère s’immisce là où on l’attend le moins : dans les procédures de justice. Rappelant l’histoire de Pison, consul romain ayant condamné à mort trois soldats accusés à tort, pour ne pas perdre la face :

Oh ! que la colère est ingénieuse à se forger des motifs de sévir ! « Toi, je te condamne, parce que tu l’es déjà ; toi, parce que tu es cause de la condamnation d’un camarade ; et toi, parce que, chargé d’exécuter l’arrêt, tu n’as pas obéi à ton général. » [Pison] trouva moyen de créer trois crimes, faute d’en trouver un.

Pour Sénèque donc, la colère n’a jamais rien de beau : elle peut bien se draper dans l’habit de la vertu, elle n’en restera pas moins une très mauvaise conseillère – « même quand elle paraît le plus véhémente, qu’elle affronte les dieux et les hommes, il n’y a rien de grand, rien de noble. […] Peu importe à quel point toutes ces passions se développent et s’étendent : elles sont toujours étroites, misérables et basses. La vertu seule est élevée, sublime ; et il n’y a de grand que ce qui en même temps est calme ».

Les réseaux sociaux sont construits par leurs architectes pour générer de l’interaction : en somme, Facebook et Twitter ont tout intérêt à exciter notre colère. C’est donc tomber dans le panneau des impératifs commerciaux des réseaux sociaux que de céder à la tentation, face à un post offensant ou un tweet ignorant, de  nous transformer en juges et bourreaux. Et de rappeler, un peu plus loin, que notre goût pour l’immédiateté peut avoir des conséquences dangereuses :

Et quand on se laisse entraîner non pas même par des rapports, mais par des soupçons ; quand on s’irrite contre un air de visage ou un sourire inoffensif mal interprétés ? Plaidons contre nous-mêmes la cause de l’absent, et tenons en suspens notre courroux. Car un châtiment différé peut s’accomplir ; accompli, c’est l’irrévocable.

On peut s’amuser – ou justement s’irriter – du caractère monolithique de la pensée de Sénèque : pour lui toute colère est à étouffer dans l’œuf, à bannir aussitôt les premiers signes ressentis. C’est là le propre des philosophes que de proposer des modèles auxquels nous sommes libres d’adhérer ou non : l’éthique qu’il propose ici semble bien difficile à tenir dans un environnement sur-connecté comme le nôtre, où les tentations de céder à nos pulsions sont nombreuses :

Ne te permets rien dans la colère ; pourquoi ? parce que tu voudrais tout te permettre. Lutte contre toi-même : qui ne peut la vaincre, est à demi vaincu par elle. […] Il nous en coûtera de grands efforts : car elle veut faire explosion, jaillir des yeux en traits de flamme, bouleverser la face humaine ; or, dès qu’elle s’est produite à l’extérieur, elle nous domine.

Mais à bien l’écouter, Sénèque n’est pas dupe : en témoigne sa conclusion, plus nuancée et en tout cas ouvrant sur une autre perspective : celle qu’au fond nous avons peut-être tout simplement mieux à faire.

Notre vie ne s’exhale-t-elle pas à mesure que nous respirons ? Tant que nous sommes parmi les humains, sacrifions à l’humanité ; ne soyons pour personne un objet de crainte ou de péril : injustices, dommages, apostrophes injurieuses, tracasseries, méprisons tout cela, et soyons assez grands pour souffrir ces désagréments d’un jour. Nous n’aurons pas regardé derrière nous, et, comme on dit, tourné la tête, que la mort sera là.

Si Sénèque avait eu Twitter, il aurait probablement fini par désinstaller l’application de son smartphone. Ce qui me fait penser que certains philosophes contemporains très présents sur les réseaux sociaux feraient peut-être bien de s’en inspirer.

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Culture du rant : comment Twitter veut que vous restiez énervés

Une pensée m’a frappée tandis que je m’embourbais dans un énième tweetstorm. Par « tweetstorm », comprenez ces échanges parfois très houleux qui visent à défendre telle cause ou à dénoncer telle injustice, auxquels une foultitude de gens viennent se joindre parfois jusqu’à la cacophonie (quand c’est un monologue, on appelle ça un « rant »). J’avais décrit dans un précédent article les difficultés qu’internet rencontrait à gérer sa colère, posant le principe que l’emportement des réseaux n’était que le reflet d’une tendance générale à la soupe-au-lait-attitude, au jugement hâtif et au bashing. Mais force est de constater que ça va peut-être plus loin qu’un simple problème de gestion de nos émotions en ligne.

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Internet, il faut qu’on parle. Je crois que tu as un problème.

Internet, il faut qu’on parle. Je crois que tu as un problème. Un problème de colère.

Je ne suis pas contre la colère en soi. Ce serait un peu idiot d’être contre la colère, ce serait un peu comme être contre les vagues dans la mer, contre les tempêtes, contre la mort. La colère est un sentiment inévitable et l’éprouver est naturel. On parle même parfois de « saine colère », prenant pour postulat que la colère est un sentiment qu’on ne peut pas encourager, mais qu’il est parfois impossible de l’éviter quand on veut atteindre certains résultats. C’est de la colère effective, efficace. Blake lui-même, dans ses Proverbes du Ciel et de l’Enfer, dit que : « Les tigres de la colère sont plus sages que les chevaux de l’instruction. » Comme j’aime beaucoup Blake, j’ai tendance à lui faire confiance. Mais Blake n’avait pas entendu parler de Twitter, de Facebook ou de Tumblr — pour cause, le type en mort en 1827 (hou, le has been) —, et il se contentait de peindre, de graver et d’écrire des poèmes beaux à en mourir. Mais ce n’est pas le sujet. Continuer la lecture de « Internet, il faut qu’on parle. Je crois que tu as un problème. »