Comment fabriquer ses propres livres grâce à la reliure japonaise ?

Kojiro Ikegami est un maître-relieur. Né au Japon en 1908 dans un petit village près de Togane, il se plonge très tôt dans l’art de fabriquer des livres. Car si son père n’était pas lui-même relieur, il était un lettré, un grand admirateur des classiques chinois, aussi la maison était-elle remplie de livres. Et quand son père écrivait, remplissant à la main des dizaines et des dizaines de feuillets, il reliait lui-même ces feuillets en cahier, puis les cousait ensemble selon le savoir-faire traditionnel de son pays.

Kojiro Ikegami a très vite aidé son père, jusqu’à developper un appétit insatiable pour la reliure et une envie d’en apprendre davantage. Il devint apprenti, et des dizaines d’années plus tard un maître reconnu par toute la profession… au point que le gouvernement japonais lui demanda après la Seconde guerre mondiale de restaurer certains ouvrages précieux considérés comme des trésors nationaux. Son fils et son petit-fils ayant maintenant repris le flambeau de l’entreprise familiale, Kojiro Ikegami ressentit bientôt l’envie et le besoin de consigner son savoir dans un recueil.

Publié au Japon en 1979, puis traduit et adapté pour la première fois en anglais en 1986, Japanese bookbinding, Intructions from a Master Craftsman est devenu un classique et une référence du genre, au point d’en être aujourd’hui à sa quinzième réédition. Il faut dire qu’il existe peu de ressources écrites sur le sujet, la plupart des savoirs se transmettant directement de maître à apprenti.

« Les artisans, dans leur grande majorité, veulent transmettre leur art et leurs compétences aux générations futures. Mais la reliure manuelle peut être un travail difficile, et certains relieurs répugnent à instruire d’autres personnes ou à révéler leurs techniques. Je ne suis pas de cette école. En écrivant ce livre, je partage mes techniques et ma connaissance de la reliure japonaise dans l’espoir que cela incitera le lecteur à s’y essayer de ses propres mains. »

C’est donc ce à quoi nous allons nous atteler.

Village Temple, Unzen, Japan. 1935 (Musée national du Danemark, domaine public)

Constituez tout d’abord votre cahier, à partir de vos feuillets imprimés et pliés. Une fois vos feuilles et vos couvertures placées, tassez, puis placez le cahier sur une surface plane. Il s’agit maintenant de déterminer l’emplacement des quatre trous.

À l’aide d’un clou planté au bout d’une baguette, tracez une ligne droite à environ un centimètre du dos du cahier : cela vous aidera à placer vos trous de façon rectiligne. Traditionnellement, la reliure japonaise « classique » (yotsume toji) comporte quatre trous. Il existe également une variante dite de style coréen, qui en comporte cinq.

Maintenant, il va falloir calculer l’espace entre les trous. En règle général, les quatre trous sont placés à égale distance les uns des autres – une question d’harmonie mais aussi de solidité. Vous devez donc déterminer cinq « espaces » : les trois intérieurs (entre les trous) et les deux extérieurs (entre le dernier trou et les bords supérieur et inférieur du cahier).

Prenez donc la hauteur totale de votre cahier, retirez-lui deux centimètres et divisez le reste par trois. Vous obtiendrez la mesure des espaces intérieurs. Les espaces extérieurs, eux, correspondent aux deux centimètres que vous avez soustraits au début (un centimètre en haut et un centimètre en bas). À l’aide d’une pointe et d’une règle, marquez l’emplacement des trous. Maintenant, il va falloir percer.

Mon conseil pour percer de façon efficace : placez le cahier bien tassé et aligné sur une planche de bois, et maintenez-le solidement en place : utilisez par exemple un objet très lourd (des poids d’haltères peuvent faire l’affaire) ou des pinces de dessin. On fait cela pour éviter que le cahier bouge et se décale pendant le perçage.

Une fois que le livre est bien maintenu en place sur la planche de bois, munissez-vous d’un marteau et d’un gros clou. Placez le clou sur l’emplacement du trou et donnez un bon coup bien droit pour transpercer tout le papier d’un seul coup – n’ayez pas peur d’aller cogner dans le bois. Répétez pour les trois autres trous. Et voilà. Votre livre est prêt à coudre.

En reliure, on se sert généralement de fil de lin – très solide et pratique à utiliser. Vous en avez probablement déjà chez vous : votre traditionnelle ficelle de cuisine est le plus souvent une ficelle de lin. Mais il en existe de différentes épaisseurs et couleurs, c’est à vous de choisir avec laquelle vous ornerez votre livre. On les trouve très facilement en mercerie – pour mes travaux personnels, j’utilise la marque Fil au Chinois.

Ne prenez pas ce choix à la légère : en reliure japonaise, le fil fait partie intégrante de la décoration du livre, car il n’est pas caché. Il est aussi la marque de la personnalité du relieur.

Muni de votre plus belle aiguille, vous pouvez maintenant coudre votre livre en suivant ces instructions.

Terminez la couture par un nœud solide, puis coupez le surplus de longueur à la longueur de votre convenance.

La tradition veut que l’on cache ce petit reste en le poussant à l’aide de l’aiguille entre les pages, mais on peut aussi imaginer le laisser apparent pour des raisons esthétiques. Maintenant, votre premier livre est prêt. Vous pouvez passer à l’exemplaire suivant.

Japanese bookbinding, Instructions from a Master Craftsman de Kojiro Ikegami recèle bien d’autres secrets : c’est un manuel idéal pour débuter, mais aussi pour apprendre des variantes plus complexes pour qui s’intéresse réellement à l’art de relier les livres. L’ouvrage se veut une sorte de mémoire de l’art, de compendium. Il s’intéresse donc de près à la tradition et à sa sauvegarde, mais peut parfois rebuter par son aspect strict et formel (mais c’est aussi pour cela qu’on aime la culture traditionnelle japonaise). Il demeure cependant une formidable source d’inspiration pour les personnes qui souhaiteraient adapter et moderniser cet art ancestral, et un point de repère pour les puristes pour qui dévier du savoir-faire ancestral n’est simplement pas concevable.

De là où je me tiens, les deux points de vue se valent.

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#48 | La boucle du relieur

 

Je ne m’en cache pas. D’ailleurs, ce n’est plus un secret pour personne : même si je suis fier d’avoir participé à la création de Walrus, l’une des premières maisons d’édition françaises 100% numériques, je ne suis pas pour autant un gourou du numérique ou un ayatollah de l’ebook. De fait, c’est même plutôt le contraire : j’essaye de prôner la modération en la matière. Le numérique est une opportunité formidable pour faire entendre d’autres voix, pour révéler des talents et mettre en avant des littératures que les lignes éditoriales des majors de l’édition ont tendance à délaisser. Mais ça ne m’empêche pas de m’intéresser au papier, loin de là. D’ailleurs, « La Boucle du relieur » est une ode à ce medium que je chéris quelquefois plus que de raison.

Voici La Boucle du relieur, la 48ème nouvelle du Projet Bradbury.

cover

Quelques mots pour vous la présenter :

Le jour où le jeune Lorenzo entre en apprentissage dans l’atelier de reliure du célèbre Signore Gianni Casarotto, il n’imagine pas que son voyage l’entraînera bien au-delà des couvertures poussiéreuses qui s’amassent dans la bibliothèque de son maître : au coeur du désert d’Accona se dresse le « Monastero », un endroit où les plus grands artisans d’Europe partagent leur savoir et perfectionnent leur art. Mais les plus beaux chefs-d’oeuvre dissimulent quelquefois des secrets inavouables.

Il y a un peu plus de deux ans, je me suis pris de passion pour la reliure d’art, au point que j’ai voulu commencer à m’y coller. Bien entendu, n’ayant pas fait d’études en ce sens — la reliure est un art qui, à l’instar de tous les autres, s’apprend et se perfectionne au contact des professionnels —, ma pratique demeure celle d’un amateur. C’est plus fort que moi, j’ai toujours aimé le papier. J’ai passé ma jeunesse dans les bibliothèques, mais aussi dans les greniers et les brocantes. Davantage que l’odeur du papier — un cliché parmi d’autres —, c’est celle de la poussière que j’aime : il y a quelque chose de solennel dans l’odeur d’oubli qu’un objet peut dégager. Heureusement que je ne suis pas asthmatique. Deux aspirations se combattent en moi : d’un côté le technophile, le geek, et de l’autre le passionné de vieux trucs décollés et qui tombent en lambeaux (je ne parle pas des zombies, quoique). La preuve que ces deux pôles ne sont pas incompatibles, c’est que je vis bien avec : la reliure est devenu un hobby auquel je ne consacre sans doute pas assez de temps, mais ça reviendra peut-être un jour.

Comme tout artisanat, la reliure a son vocabulaire : j’avais envie de me trouver une bonne raison de le réemployer dans une nouvelle. Les mots spécifiques à un métier, à une corporation, sont toujours une sucrerie à utiliser pour un écrivain : les gouttières, les chasses, les plats, les comètes et les têtes le disputent aux scies de grecquage, aux plioirs en os, aux marteaux à endosser, aux colles de pâte et aux pointes à tracer. Vous n’avez aucune idée de ce dont je veux parler ? Pas très grave : cette histoire est aussi une occasion de se plonger dans un univers dont vous n’avez peut-être jamais entendu parler, ou tout du moins que vous n’avez jamais eu l’occasion de fréquenter. Pour moi, les livres sont des objets vivants :  « Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? », disait le vieux gars Lamartine et il n’avait pas tort, en tout cas en ce qui me concerne. Vous qui lisez régulièrement ce blog savez à quel point j’aime les livres : ce passe-temps n’est rien d’autre qu’une continuation logique. Quand on aime quelque chose, on s’intéresse à tous ses aspects. La fabrication en fait partie. Une chose toute bête : toute mon enfance, j’ai vu un bouquin à moitié terminé sur l’étagère de la bibliothèque. Il s’agissait d’un recueil de poésies que mon père, alors enfant, avait relié en cours de travaux manuels. Les feuillets étaient cousus, le dos collé : ne manquait que la couverture et l’habillage. Je suis donc très content d’avoir pu terminer l’ouvrage de mon père presque 40 ans après qu’il l’ait commencé. Les objets sont des supports, et pas seulement à la poussière : ils véhiculent des souvenirs, mais ils sont aussi poreux aux sentiments. C’est en tout cas ce que je crois.

Rassurez-vous, La Boucle du relieur n’est pas qu’un simple traité de reliure : c’est aussi une histoire qui parle d’apprentissage, de passion dévorante et de quête de sens. À sa manière, c’est aussi une sorte de variation sur le métier d’écrivain : est-ce qu’en racontant des histoires, on ne finit pas par devenir son propre livre ? L’un de mes abonnés m’a fait la très juste remarque que la fin, quoique surprenante à sa manière, est un peu attendue. J’en suis très content. Pour cette nouvelle, à la manière de Lovecraft, j’ai juste voulu faire monter la mayonnaise de l’inévitable. « Toute marche, irrésistible et mystérieuse, vers un destin », aurait écrit le gentleman de Providence : ce n’est justement pas la surprise que l’on cherche à créer, mais le chemin implacable qui mène à la seule issue possible. Quelque part, c’est une fin un peu cruelle. Vous aurez peut-être l’occasion de m’en toucher deux mots si vous en faites la lecture.

La Boucle du relieur est disponible chez KoboSmashwordsAppleAmazon et Youscribe pour 0,99€. Vous pouvez aussi vous abonner à l’intégralité des nouvelles pour 40€ et devenir mécène du Projet Bradbury. La couverture est toujours signée de la talentueuse Roxane Lecomte.