Toi aussi, invente ta nouvelle forme de narration avec Narrator 3000

Je lis régulièrement des articles de blog expliquant en quoi le livre numérique permettrait de créer de nouvelles formes de narration. Je suis moi-même devenu, au fil du temps, assez dubitatif sur ce sujet précis, dans la mesure où endossant pour quelques instants ma casquette de co-créateur de Walrus Books, j’ai eu à traiter ces questions de nouvelles narrations en long, en large et en travers et que j’ai l’impression de lire aujourd’hui sur le net les articles que j’écrivais moi-même il y a quelques années, comme en écho à des paroles hier prononcées dans le vide.

 

Je lis régulièrement des articles de blog expliquant en quoi le livre numérique permettrait de créer de nouvelles formes de narration. Je suis moi-même devenu, au fil du temps, assez dubitatif sur ce sujet précis,  dans la mesure où endossant pour quelques instants ma casquette de co-créateur de Walrus Books, j’ai eu à traiter ces questions de nouvelles narrations en long, en large et en travers et que j’ai l’impression de lire aujourd’hui sur le net les articles que j’écrivais moi-même il y a quelques années, comme en écho à des paroles hier prononcées dans le vide.

Pour aller droit au but : je pense que le livre numérique ne permet pas intrinsèquement de nouvelles formes de narration. C’est un terme galvaudé, publicitaire, censé nous vendre un contenu qui n’existe pas. Insérer des vidéos et de l’audio dans un livre, est-ce une nouvelle forme de narration ? Je ne le pense pas : on le faisait déjà en offrant des CD et des DVD avec les livres. La manière dont les ajouts multimédias ont jusqu’ici été faits me laisse perplexe. Aucun à ma connaissance n’a su tirer parti des véritables possibilités du multimédia, à savoir non pas appuyer sa narration par des vidéos superfétatoires, mais creuser des trous dans le texte pour y insérer une narration passant par autre chose que le texte. Exemple : l’auteur raconte comment un personnage ouvre une porte, le vidéaste prend le relai pour montrer ce qui se cache derrière la porte. Les deux médiums se complètent. Malheureusement, aujourd’hui, ces procédés sont trop chers à produire (la vidéo, ça coûte cher) et personne n’a le courage de s’y atteler, moi le premier. Le temps que quelqu’un mobilise des fonds pour réaliser une telle oeuvre, l’ebook se sera fondu dans le web et ces considérations n’auront plus grande importance. De la même façon, on aurait pu imaginer des ebooks qui, en fonction de la géolocalisation du lecteur, adapteraient leur contenu en rapport (imaginez un roman se passant à Venise dont une intrigue secondaire se « débloque » si vous vous rendez en un certain endroit à Venise même). Malheureusement, les restrictions techniques inhérentes à l’ebook empêchent cette réalisation. Ces nouvelles formes de narration viendront du web, pas de l’ebook, car le web est débarrassé de ces contraintes techniques imposées par les constructeurs, Apple en tête. Pour l’instant, on se contente de faire des mélanges. On ne crée pas de nouvelles formes, mais des formes hybrides.

Convair/General Dynamics Plant and Personnel

Le livre numérique en lui-même n’apporte aucune innovation narrative : il copie ce qui existe déjà, il est une imitation du livre papier, certes avec des raccourcis, des améliorations techniques, de véritables avantages ergonomiques,  mais il n’invente rien dans la narration à proprement parler.

Je préciserai néanmoins une chose : vous le savez, j’aime le livre numérique. J’en suis un grand défenseur, mais ça n’empêche pas de raisonner de façon rationnelle. Le livre numérique n’a peut-être pas, dans sa forme actuelle, opéré de véritables révolutions narratives, mais il a donné naissance à une révolution éditoriale : le livre a été désacralisé, descendu de son piédestal imprimé. Tout le monde peut aujourd’hui publier un livre, et c’est une bonne chose. Pourquoi ? Parce que descendu de l’autel du haut duquel nous le vénérions, le livre s’est ouvert à d’autres formes de création : il permet de publier du pulp, de la poésie, de la littérature expérimentale, des séries littéraires, des nouvelles, etc, et toutes ces sortes de choses délaissées par la plupart des éditeurs traditionnels et grand public pour des questions conjointes d’intérêt et de rentabilité. Le livre numérique est une véritable chance d’élargir le paysage éditorial. Mais il n’est pas en soi une nouvelle forme de narration, pitié, arrêtons avec cela.

Aujourd’hui, selon moi, on emploie le concept de nouvelle forme de narration d’une façon trop marketing pour être honnête. Bizarrement, je pense que les nouveaux modes de narration sont toujours précédés d’une innovation technique de premier plan. La projection cinématographique a donné naissance au cinéma, même chose pour l’enregistrement phonographique, etc. L’ebook est moins une révolution que le web en lui-même, dont les possibilités narratives sont inépuisables, mais que nous exploitons au strict minimum de ses capacités (des projets pour élargir ces capacités sont en cours, notamment du côté de Walrus, mais si vous en connaissez d’autres, je vous invite à les publier en commentaire pour qu’on puisse tous en profiter).

Je pense qu’une nouvelle forme de narration naîtra d’une innovation technique, sans doute bientôt. J’ai bien aimé l’article de mon collègue Lilian Peschet, qui imagine un futur où les jeunes gens prendraient des shoots d’émotions pures. Bien sûr, il ne s’agit pas là d’une nouvelle forme de narration, davantage une réaction pulsionnelle que fantasmatique (comme dirait Bernard Stiegler, et il a bien raison), l’équivalent en somme d’une ligne de coke ou d’une publicité pour les produits laitiers. Mais peut-être que nous pourrons, un jour, enregistrer des rêves, par exemple, ou créer des structures oniriques, des sortes de coquilles vides narratives dans lesquelles vous deviendrez le personnage. Des auteurs écriront alors des rêves pour vous comme on écrit un livre. Ce jour-là, on aura inventé une nouvelle forme de narration.

Ça va peut-être vous faire peur, mais j’espère vivre assez vieux pour voir cela. J’adorerais écrire votre prochain rêve.

Faut-il laisser mourir les librairies ?

 

Depuis plusieurs semaines, Facebook et Twitter se font l’écho de nombreux appels à l’aide, et pas n’importe lesquels : ceux de librairies.

J’ai tout d’abord entendu parler de l’appel aux dons de la librairie-presse de Caussade (auquel je n’ai pas résisté — je suis un indécrottable optimiste — et j’ai donc participé à la mesure de mes moyens). Ensuite, au détour d’un tweet, j’ai découvert qu’une autre librairie mobilisait clients et internautes pour trouver une issue favorable à une situation économique défavorable : la librairie Arthaud, à Grenoble.

D’abord, retirons toute équivoque. S’il fallait qualifier la relation que j’entretiens avec les librairies, je dirais que je suis un amoureux transi. J’ai moi-même été libraire pendant six ans avant de m’envoler vers des horizons plumiers. Je pourrais passer ma vie dans une librairie, y monter une tente et y habiter à l’année (lorsque j’avais appris à l’époque que Shakespeare&Co à Paris proposait à certains étudiants d’habiter dans ses murs, j’avais été sérieusement tenté). Lorsque je voyage à l’étranger, mon premier réflexe n’est pas de trouver le site touristique légendaire mais de regarder à droite à gauche pour dénicher une librairie et y fureter en quête de l’esprit de la ville. Mes souvenirs sont des livres, pas des Tours Eiffel en plastique ou des boules à neige. Je ne vais pas non plus en faire une tartine, vous aurez saisi l’idée.

Quand une librairie est menacée, vous comprendrez donc que mon sang ne fait qu’un tour. Pourtant, l’amour que je voue aux librairies est quelquefois un amour déçu, ou en tout cas à sens unique.

 

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Man in the Bookshop - Yazuu (CC BY)

 

C’était en 2011. Frédéric Beigbeder sortait son « Premier bilan après l’apocalypse » — un livre entièrement à charge contre le numérique qui vantait le cercle vertueux de l’économie du papier, la bonne odeur de l’encre sèche ET la menace à l’encontre des librairies physiques — et en bon lecteur, soucieux d’entendre les avis divergents, je m’étais décidé à me procurer l’ouvrage pour m’enquérir de la voie du détracteur public numéro un. Je me rends donc chez mon librairie de l’époque, un petit magasin du Marais parisien pour lequel l’étiquette « librairie indépendante » parait avoir été créée. Le Beigbedisme y figure en bonne place, au milieu des éboulis de la rentrée littéraire. Je m’en saisis et l’apporte à la caisse. Ma libraire, une femme aimable et généralement de bonne composition, m’accueille d’un oeil bienveillant.

— Il a raison, Beigbeder, dit-elle.  C’est important que des gens comme lui parlent des librairies et du mal que le numérique va nous faire.

À cet instant, j’ai réalisé avec stupeur que d’une part, je n’avais jamais dit à ma libraire que je travaillais dans le numérique justement (et donc selon elle, à sa perte), et d’autre part que je n’étais absolument pas d’accord avec elle. Pas de ce genre de désaccord qui vire à la dispute, mais une mésentente profonde qui ne peut mener qu’à la tristesse de savoir que quelqu’un va droit dans le mur.

Je suis convaincu en effet qu’en refusant le numérique, les librairies vont droit à leur perte. Et je ne parle pas souvent d’Amazon, concurrent trop souvent (et trop facilement) montré du doigt, accusé de dumping par les uns, de concurrence déloyale par les autres, et qui cristallise les émotions négatives des haters qui mélangent « vente à distance de livres physiques » et « livre numérique ». J’en parlais l’autre jour sur Twitter : Amazon, en définitive, n’a que le tort de proposer un service irréprochable, efficace et pas cher. Oui, il y a un grave problème fiscal qu’il faut résoudre, avec son implantation au Luxembourg qui permet à l’entreprise, grâce à « l’optimisation fiscale », de ne pas payer ce qu’elle devrait pourtant. Oui, il y a un problème de traitement des salariés, payés une misère pour du travail intensif. Oui, cette entreprise américaine menace le commerce français. Mais elle n’est pas la seule — loin de là — à entrer dans ces trois cas de figure.

Des entreprises qui bafouent les droits des salariés et qui menacent l’économie franco-française, nous pouvons en citer des tonnes : leurs marques remplissent les centres commerciaux et les supermarchés sans que beaucoup d’entre nous trouvent à y redire. Mais lorsqu’il s’agit des librairies, le problème devient sensible car il touche à l’exception culturelle et à la peur que sa perte ou sa dilution engendre.

 

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Stationnement payant — Sophie & cie (CC-BY)

 

La peur est une mauvaise conseillère : de fait, elle est la pire conseillère possible. Amazon a cristallisé les peurs d’une profession tout entière. Sa menace a remplacé celle de la Fnac — pourtant ancienne Némésis des libraires et en difficulté elle aussi — dans les coeurs assombris. Mais Amazon n’a pas mis le couteau sous la gorge des clients pour les faire venir sur son site. Amazon n’a pas menacé de piller les villages, d’écorcher femmes et enfants et de tuer des chatons. Amazon s’est contenté de fournir un service ultra-compétitif en phase avec les besoins et les attentes de ses clients. Et ça fonctionne. c’est en cela que je dis que les libraires, s’ils étaient cohérents, ne devraient pas s’en prendre à Amazon mais à leurs propres clients qui leur préfèrent la facilité et le prix au détriment du service de qualité. Cela raconte beaucoup à propos de notre besoin de consommation.

Comparons ce qui est comparable, puisqu’en termes de livre on parle souvent d’amour. Quand un époux est infidèle et qu’il dépense son salaire en boissons enivrantes, on ne blâme pas les femmes et l’industrie vinicole (sauf peut-être aux États-Unis) : on blâme la faiblesse de l’homme.  C’est en cela que les libraires devraient, au lieu de se répandre en atermoiements lugubres et en sanglots automnaux, se poser la bonne question. Et il y en a une qui me vient à l’esprit.

Qu’avons-nous mal fait ?  Ou plutôt que ne faisons-nous plus de la bonne façon ? 

Faites un sondage parmi votre entourage. Combien commandent sur Amazon ? Beaucoup. Combien se sont rendus dans une librairie indépendante récemment ? Peu. Pourquoi ? Les réponses qui reviennent le plus souvent :

  • on ne trouve rien / pas assez de choix,
  • trop loin, pas de librairie dans le coin, j’habite dans le désert, etc
  • délais de commande trop longs par rapport à Amazon (oui, on compare toujours avec Amazon, j’ai même déjà entendu des libraires défaitistes qui conseillaient à leurs clients de commander sur Amazon, véridique),
  • les libraires nous font peur, nous nous sentons jugés, ils ne sont pas aimables, nous prennent de haut, on n’a pas envie d’aller les voir,
  • etc

Vous entendrez souvent des témoignages au sujet du dernier point. Les libraires, il ne faut pas se voiler la face, ont mauvaise réputation. J’avoue moi-même m’être gentiment moqué de clients qui confondaient un livre avec un autre, qui me semblaient perdus ou qui me demandaient si le dernier Marc Levy était aussi bien que les précédents.  J’avais tort. J’avais mille fois tort, et je m’en rends tellement compte aujourd’hui. Ces clients font l’effort de se déplacer, de ne pas commander en ligne, et méritent toute la gratitude de la profession plutôt que de se voir épinglés sur les Murs des cons que sont certains groupes Facebook comme celui des Perles de la Librairie. Drôle, oui. Mais symptomatique aussi. La plupart des libraires nourrissent une sorte d’amour/haine pour leurs clients. Ils sont les témoins privilégiés (ou pas) des évolutions du livre, en première ligne dans la bataille. Et ils sont en train de perdre la guerre. Pourquoi ? Ils considèrent leur existence comme un dû, une évidence. Mais leurs propres clients se détournent. Ils leur plantent un couteau dans le dos. Ce sont les mêmes clients qui achetaient autrefois dans vos rayons qui font leurs emplettes en ligne. Qu’avez-vous raté ?

 

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Empty shelves — Ilan Ejzykowicz (CC-BY)

 

On ne protège rien par la peur, surtout à l’heure d’Internet. J’ai bondi lorsque j’ai vu que la librairie Arthaud — qui cherche donc à se renflouer — proposait un débat autour de l’avenir du livre avec Jean-Baptiste Malet, auteur d’une enquête à charge contre Amazon intitulée En Amazonie, infiltré dans le meilleur des mondes (un ouvrage qui d’ailleurs a dû se trouver en bonne place sur les étals). En proposant un tel débat, Arthaud se positionne : l’avenir du livre se fait non pas dans une direction positive, mais dans un contexte de lutte contre une invasion. C’est une position protectionniste, qui ne se remet pas en question, qui ne se demande pas ce qu’elle pourrait apporter de mieux, de plus, de différent.

Pourtant, comme dirait Jean-Pierre Pernaut, nos libraires ont du talent, et ils ont aussi des idées. Je pense pour ma part que les librairies ne pourront pas combattre le feu par le feu : la loi du prix unique empêche toute concurrence tarifaire avec un géant tel qu’Amazon, le combat est perdu d’avance et il vaut mieux ne pas perdre d’énergie dans cette bataille. La puissance de frappe du géant américain est telle que la seule possibilité de remporter cet affrontement consisterait à faire interdire Amazon en France. Cela n’arrivera pas.

La bataille est celle du lieu physique — pour le livre numérique comme pour la vente par correspondance. Il s’agit de prendre pied dans la réalités et de proposer des alternatives. Oui, certains clients viendront toujours acheter des livres en librairie, car ils sont engagés politiquement dans la sauvegarde des commerces de proximité… mais ils seront de moins en moins nombreux. La question à se poser est d’une part, doit-on vouloir sauvegarder les librairies et si oui (ce que je pense), qu’allons-nous en faire ?

D’abord, des lieux de vie et de rencontres. Des endroits où trouver des auteurs,  des conseils, des livres qu’on ne trouve pas ailleurs, des ateliers créatifs, en bref des lieux de vie et d’action là où les librairies sont considérées, à tort, comme des lieux poussiéreux et empesés. Je ne dis pas que les librairies ont vocation à devenir des bibliothèques ou des bars. De nombreux commerces échoueront dans la transition et baisseront le rideau. Mais pour ceux qui resteront, il s’agira de revoir le concept de A à Z. Des expériences existent, aux États-Unis notamment où certains libraires deviennent quasiment des centres culturels. c’est un nouveau métier, oui. Mais l’histoire regorge de métiers qui ont dû évoluer, non ? L’évolution est inévitable : l’empêcher reviendrait à essayer de bloquer la marée avec des châteaux de sable. Et amis libraires, ce ne sont pas les entreprises américaines qui en sont la cause : ce sont vos clients. En amour comme en commerce, il ne sert à rien, à long terme, de convaincre : les idées changent et les mentalités aussi. Il faut donner envie. Plaire. Séduire. Et surtout, ne pas avoir peur. Si les clients boudent, ce n’est pas parce qu’ils y sont contraints mais parce qu’ils y trouvent intérêt. A vous — à nous — de trouver un intérêt supérieur, plus centré sur l’humain et moins sur la compétition. Donnez-nous envie de venir chez vous. Pensez vos librairies comme des foyers. C’est le moment de faire preuve d’humilité, d’oublier les boucs-émissaires et de se concentrer sur l’avenir.

 

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Kindle and Book — Jamjar (CC-BY)

 

Car le livre numérique est une opportunité aussi : pas une corvée. Pensez à tous ces livres que vous n’avez pas à stocker, pour lesquels vous n’avez pas à avancer de trésorerie, pour lesquels il n’y a jamais de retours et qui sont toujours disponibles à l’achat, immédiatement. Je ne dis pas que le numérique remplacera le papier, au contraire : il le complémentera et grignotera petit à petit des parts de marché. Pourquoi dès lors freiner un changement dont vous pourriez être les premiers à tirer parti ? Embrassez le numérique plutôt que de le combattre. Continuez à vendre du papier, car nous plaçons nos sentiments dans les objets physiques et rien ne pourra jamais l’empêcher, et cela donnera sans doute naissance à de plus beaux tirages, en moins grande quantité sans doute, mais pour le bien de toute l’industrie. Accueillez chaque client avec la joie de celui qui est reconnaissant. Et souhaitez la bienvenue à l’avenir, sans quoi vous pourriez être oubliés.

Que peut faire un auteur — qui en plus publie en numérique, sale bête — pour les librairies ? J’ai mon idée. Je suis un amoureux des librairies qui a peur de voir ses endroits préférés disparaître par défaitisme et entêtement. Alors je veux contribuer à ma modeste échelle, pas en comblant des trous de trésorerie pour toujours (à terme, autant jeter son argent dans un trou noir si ce n’est pas pour opérer une profonde mutation structurelle) mais en agissant de manière active.

Si un libraire est intéressé, je suis prêt à venir faire des lectures du Projet Bradbury devant vos clients. Je ne demanderai aucune rémunération : mieux, je reverserai tous les bénéfices des ventes potentielles (sous la forme de cartes de téléchargement, par exemple) au magasin en question, ma part y compris. J’estime mon temps précieux, mais je pense aussi qu’il faut savoir montrer l’exemple. C’est une idée parmi tant d’autres. Je suis ouvert aux suggestions.

Sans réflexion globale sur les librairies et sur la forme que nous leur connaissons aujourd’hui, celles-ci sont condamnées à disparaître. Ce n’est pas une prophétie. Juste un constat amer.

Librairies numériques: la catastrophe des moteurs de recherche

Je ne sais pas pour vous mais il y a un truc qui m’énerve prodigieusement quand je fais une recherche sur la base de l’iBookstore: la mauvaise qualité de la recherche “approximative”.

Quelquefois, vous n’avez simplement pas en tête la bonne orthographe d’un titre ou d’un auteur. Mieux, vous avez un titre mais il n’est qu’incomplet, ou bien vous avez vaguement un nom d’éditeur en tête pour l’avoir entendu dans la bouche d’un chroniqueur littéraire. Bref, vous aimeriez bien qu’on vous aide à retrouver ce $%#¥£~% livre et le moteur de recherche est censé être là pour ça. Ceux qui ont travaillé en librairie comprennent ce désir, puisque 80% des requêtes des clients concernent ce type de recherches incomplètes. Soyons réalistes: il est très rare que l’acheteur ait la référence complète de son ouvrage.

Bref. C’est là que les choses se gâtent.

En toute impartialité, j’ai tenté un petit test tout simple sur les moteurs de recherche des principales librairies en ligne. J’ai voulu tenter de trouver un grand classique de la littérature française — on ne m’accusera pas d’avoir pris un obscur roman inconnu de tous — mais j’ai fait une petite bourde. Oh, maladroit que je suis! J’ai cherché “Les trois mousquetaire” (sans le S final, donc) et Alexandre DumaT (avec un T à la place du S). Vous remarquerez que j’ai été gentil de ne pas rechercher “Les Six Capitaines d’Antoine Dupieu”: on reste dans une recherche très simple, en fait le minimum d’erreur que l’on puisse trouver dans un titre et un nom d’auteur (pour le reste, il y a votre libraire).

Et bien il y a de quoi être surpris.

D’abord, sur Immatériel:

Pour la recherche “Les trois mousquetaire”, pas de problème. Fiche de lecture en premier mais tous les autres résultats suivants sont le livre en question.


Pour “Alexandre Dumat” ça se gâte. Sur les 10 premiers résultats, seuls 3 concernent Dumas. Les autres sont centrés sur “Alexandre” (Le Grand, notamment…). Peut mieux faire.

Ensuite, sur Feedbooks:

En recherche par titre, on trouve la même chose, que l’on tape “mousquetaire” avec ou sans S. Un peu disparate mais on trouve tout de même ce que l’on cherche. Pas de surprise.


Avec “Alexandre Dumat” en revanche, aucun souci: les notices renvoyées sont toutes des notices en rapport avec Dumas.

Sur ePagine:

Pas de souci sur le titre: le S manquant n’est pas problématique et le moteur retrouve nos mousquetaires.


En revanche, sur le nom de l’auteur, catastrophe: aucune notice renvoyée. On nous éjecte direct sur la liste des meilleures ventes (non merci).

Sur Amazon:

Encore une fois, aucun souci sur le titre. Mention spéciale à la petite liste dynamique déroulante qui se met à jour à chaque lettre tapée dans le champ de recherche. Si on veut faire une faute, on la fait… Mais c’est pas facile!


Même problème qu’Epagine sur le nom d’auteur, et surtout qu’Immatériel: on nous suggère d’aller jeter un oeil du côté d’Alexandre plutôt que de Dumas. Pas beau!

Sur Kobo:

Apocalypse sur les titres: le moteur ne renvoit aucune occurence valable dans les premières recherches.


Du mieux sur la recherche par auteur: mais c’est à se demander si les éditeurs de chez “Ebooks libres et gratuits” n’ont pas inséré le mot clef “Dumat” dans leurs métadonnées, car ce n’est pas la première fois qu’ils apparaissent en haut des listes. Dans ce cas est-ce grâce au moteur de recherche ou à la prévoyance astucieuse de l’éditeur?

Chez Decitre:
Le seul qui a passé le test haut la main, aussi bien sur le titre incomplet que sur l’auteur mal orthographié! Bravo! D’autant que la barre de recherche est elle aussi dynamique, ce qui facilite grandement les recherches.
Sur Apple:
J’ai gardé le meilleur pour la fin. Cela se passe de commentaires.

On le voit, il y a encore du boulot… La vente des livres numériques passe aussi, et surtout, par une bonne circulation de l’information, et des algorythmes de recherche puissants et sûrs. Il faut continuer en ce sens, et améliorer les outils existants.
Sans quoi publier un livre revient juste à jeter un caillou au milieu de l’océan…