Héléna Blavatsky et les Stances de Dzyan : aventurière occulte à la Indiana Jones ou charlatan ?

Ça commence comme dans une nouvelle de Lovecraft, ou dans un épisode des aventures d’Indiana Jones : votre serviteur, profitant d’un séjour de quelques semaines en Inde, en profite pour fureter dans toutes les librairies et les bibliothèques qu’il trouve sur son chemin. La plupart du temps, il ne trouve rien d’intéressant. Mais quelquefois, en fouillant du côté des étagères poussiéreuses des musées, on tombe sur de petites pépites, comme ce jour de Juillet au Musée des Peuples Tribaux à Hyderabad, en plein centre du pays, sous une chaleur de plomb.  Au rez-de-chaussée, dans une longue salle remplie d’étagères en ferraille, se trouve la bibliothèque de consultation. On y trouve des choses variées, de Harry Potter à des essais modernes sur la condition indigène. Mais un meuble a plus particulièrement attiré mon attention. Un petit papier scotché sur la vitrine fendue indiquait Used Books. Derrière le panneau vitré, un vague tas de livres décousus, démembrés et couverts de poussière. Il n’en fallait pas plus pour attiser ma curiosité. Et là, surprise : le premier livre sur lequel je tombe est celui-ci.

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La Doctrine Secrète de Héléna Blavatsky est un condensé de la pensée ésotérique de l’auteure, qui par ailleurs aura eu une vie parfaitement rocambolesque que Jacques Bergier, dans son ouvrage Les Livres maudits paru à la légendaire collection Aventure Mystérieuse , m’aura fait découvrir. Sans lui, je serais probablement passé à côté de La Doctrine Secrète sans y faire attention. Il est l’auteur, entre autres, du célèbre Matin des Magiciens.

Héléna Blavatsky, donc, aura connu une existence des plus folles, comme le raconte Jacques Bergier.

Héléna Pétrovna Blavatsky naît en Russie le 30 juillet 1831 sous le signe de multiples calamités. Dès son baptême, cela commence : la chasuble du pope prend feu, il est gravement brûlé […] Après ce brillant début, dès l’âge de cinq ans, [elle] répand la terreur autour d’elle en hypnotisant ses compagnons de jeu ; l’un d’eux se jette dans la rivière et se noie. À l’âge de 15 ans, elle commence à développer des dons de clairvoyance […] et en particulier découvre des criminels que la police est incapable de démasquer. L’affolement commence à régner, on envisage de mettre la jeune fille en prison jusqu’à ce qu’elle fournisse […] des explications raisonnables. […] On la marie, pensant la calmer, mais elle s’échappe et s’embarque à Odessa pour Constantinople. De là elle arrive en Égypte.

Arrivée au Caire, Héléna fait la connaissance d’un magicien copte, qui est aussi très versé dans la littérature musulmane (ça ne vous rappelle personne?) qui lui apprend l’existence d’un mystérieux manuscrit dont l’original est détenu par des moines du Tibet et gardé jalousement. Néanmoins, il lui enseigne la manière de consulter cet ouvrage par la pensée. D’après le magicien, le livre révèle des secrets plus vieux que l’humanité, et notamment l’histoire de planètes éloignées peuplées de civilisations avancées qui auraient connues la Terre avant l’apparition de l’Homme.

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Jacques Bergier se permet ensuite de citer le Maître de Providence.

Comme le dit H.P. Lovecraft, « Les théosophes annoncent des choses qui glaceraient le sang de terreur si elles n’étaient pas énoncées avec un optimisme aussi désarmant que béat. »

Blavatsky possède, entre autres qualités (ou défauts) une imagination sans limite. Elle prend les divagations du magicien au pied de la lettre et s’emballe littéralement, avant de se jeter à corps perdu dans l’étude de ces fameuses Stances de Dzyan. En résulteront de nombreux ouvrages auxquels les occultistes font encore aujourd’hui référence, dont Isis Dévoilée et la fameuse Doctrine Secrète.

« Plus tard, elle prétendra posséder, sous la forme d’un livre, ces Stances de Dzyan. En quittant le Caire, elle va à Paris, où elle vit des subsides de son père. Puis à Londres, puis en Amérique où elle prend contact avec les Mormons et étudie le Vaudou. Après quoi elle se fait bandit au far-West — je n’exagère pas, c’est historique. »

Elle rencontre ensuite un mystérieux personnage dont les initiales sont H.K., avec lequel elle entretiendra une longue correspondance et dont les motivations demeurent floues. Quoi qu’il en soit, Héléna apprend beaucoup à son contact. Bergier raconte qu’avant de le rencontrer, sa bibliothèque n’était constituée que de romans de gare mais qu’à partir de cette époque, elle s’enrichit d’ouvrages beaucoup plus sérieux, voire hermétiques.

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De 1852 à 1863, Blavatsky voyage sans cesse : Inde, New-York, de nouveau le Far-West, puis Calcutta (elle essaie d’entrer au Tibet mais elle est refoulée à la frontière). 

Elle commence à recevoir des avertissements : si elle ne restitue pas les Stances de Dzyan, il lui arrivera malheur. En effet, en 1860, elle tombe malade. Pendant trois ans, elle fuira en Europe comme si elle était pourchassée. En 1870, elle revient d’Orient à bord d’un navire qui franchit le canal de Suez qu’on vient de percer. Le navire explose. […] La plupart des voyageurs sont réduits en poudre tellement fine qu’on ne retrouve même pas trace de leur cadavre […] Mme Blavatsky en réchappe par on ne sait quel miracle. Elle essaye de faire une conférence de presse à Londres. Un fou (?) lui tire dessus à coups de pistolet. Il déclare ensuite qu’il a été téléguidé […] Elle organise une conférence de presse pour présenter les Stances de Dzyan, pensant ainsi supprimer la menace. Mais le coffre-fort disparaît. […] Mme Blavatsky est alors tout à fait persuadée qu’elle lutte contre une société secrète extrêmement puissante.

Quelques années plus tard, Héléna fait la connaissance d’Henry Steel Olcott, un homme d’affaires passionné d’occultisme avec lequel elle fonde la Société Théosophique.

Les signes et les prodiges se manifestent aussitôt. La société veut faire incinérer la dépouille mortelle du baron de Palm […] Dès qu’on y place le cadavre […], le bras droit de celui-ci s’élève vers le ciel en signe de protestation. Au même instant, un incendie géant éclate à Brooklyn : un grand théâtre brûle et deux cents New-Yorkais périssent.

Olcott et Blavatsky partent en Inde en 1878-1879 pour y rencontrer des Grands Maîtres de la Loge Blanche. Le président des Etats-Unis soutient en personne leur initiative et leur offre des passeports diplomatiques.

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Ces documents leur éviteront plus tard d’être mis en prison aux Indes par les anglais comme espions russe.

Mais le voyage tourne au vinaigre : entre arrestations arbitraires, vol d’argent, disparition de papiers, perquisitions, surveillance permanente, et l’expédition commence à croire qu’on veut vraiment lui nuire, pire, qu’on lui a déclaré la guerre. Les menaces s’intensifient. Si elle parle des Stances de Dzyan, elle court au devant de graves dangers, la prévient-on.

Elle a maintenant en sa possession les Stances de Dzyan, qui n’est même pas en sanscrit mais rédigé dans une langue appelée Senzar dont personne n’a jamais entendu parler […] Blavatsky traduit elle-même ce texte en anglais […] j’ai pu consulter en 1947 ce document à la Bibliothèque du Congrès de Washington. Il est très curieux et mériterait d’être étudié.

Alors, la « conspiration » explose et l’on frappe Héléna là où la douleur sera la plus vive : dans sa crédibilité.

La Société de recherche psychique anglaise publie un rapport absolument accablant […] : Mme Blavatsky n’est qu’un prestidigitateur tout à fait banal ; toute son histoire est une escroquerie. Elle ne se remettra jamais de ce rapport. Elle vivra jusqu’en 1891, complètement démolie psychiquement, dans un état de dépression mentale lamentable.

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Héléna Blavatsky termine ses jours à Paris, rue Notre-Dame de Lorette, avant de retourner à Londres pour y mourir en 1891. Selon l’auteur, on découvrira plus tard qu’une véritable conspiration avait été mise à l’oeuvre, notamment par le gouvernement indien, semblant démontrer que certains intérêts occultes devaient être protégés. Jacques Bergier poursuit ses propres investigations sur le sujet et dit avoir découvert des ramifications étonnantes.

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Les Livres Maudits est une véritable mine pour amateurs de crypto-bibliophilie et écrivains de fantastique en mal d’inspiration. Ce n’est néanmoins pas une raison pour prendre tout le livre au sérieux, bien entendu. Mais plusieurs histoires valent le coup d’être lues.

Celle d’Héléna Blavatsky en fait partie, et je ne doute pas qu’Hollywood en ferait certainement un très bon film à rebondissements.

❤️

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Cthulhu n’est pas mort : enquête sur un culte millénaire dans les bas-fonds de Berlin (1/4)

J’attends mon rendez-vous de 19h30 au coin d’une place déserte. L’endroit qui a été choisi se situe dans les anciens quartiers ouest de Berlin. Si du temps du Mur les environs étaient l’épicentre d’une activité frénétique, ils sont aujourd’hui réduits à l’état de blocs résidentiels desquels dépassent parfois les crêtes des grands hôtels au luxe discret — on est tout proche du quartier des ambassades et à deux pas du siège de la CDU, le parti d’Angela Merkel. La folie berlinoise s’est déplacée à l’est, du côté de Kreuzberg et de Neukölln. Là-bas, les loyers sont encore abordables et la population cosmopolite, même si la gentrification, l’ennemie jurée du Berlinois, a tendance à pousser dehors les plus pauvres.

Je n’ai pas caché mon étonnement quand mon contact m’a filé rencard à Schöneberg — pour avoir plusieurs fois visité la ville en tant que touriste, je sais qu’il ne s’y passe pas grand-chose. On y croise surtout des expatriés — l’école et le lycée français se trouvent non loin de là — des « mamas Macchiato » et une bonne partie de la communauté gay bear. Rien de ce que je suis venu chercher dans la capitale un jeudi soir à bientôt vingt heures passées. Florian — appelons-le comme ça — est en retard. Il fait nuit noire depuis seize heures et je commence à m’ennuyer.

J’ai rencontré Florian sur un forum de discussion. Le jour, il travaille à la sécurité informatique d’une grande entreprise pharmaceutique, collectionne les figurines de super-héros et écoute de la musique classique entre deux disques de metal : il correspond parfaitement à l’archétype du nerd tel qu’on nous le vend dans The Big Bang Theory. Mais Florian est riche de passions hétéroclites, et c’est l’une d’entre elles qui m’a conduit à le contacter : il se passionne pour l’occultisme et la magie noire en lien avec le culte de Cthulhu et des Grands Anciens. C’est son petit hobby, un truc qui lui occupe quelques nuits par mois entre deux parties de Fallout. Et contrairement à la plupart de ceux qui traînent sur les forums lovecraftiens, Florian n’a pas l’air de plaisanter. Cthulhu, il y croit dur comme fer. Et il compte bien « m’apporter la preuve de son existence ». Je l’ai pris au mot, bien entendu.
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