Gutenberg et l’invention de l’imprimerie : vous n’avez pas les bases

Nous possédons tous ou presque un réfrigérateur ou un four micro-onde, mais presque personne ne sait comment ça fonctionne. Est-ce que vous vous êtes seulement déjà posé la question ? Voilà. Il y a des choses comme ça qui échappent à notre radar par la seule force de l’habitude.

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Longtemps ma connaissance des origines de l’invention du livre s’est résumée à la phrase apprise par cœur à l’école : « Gutenberg inventa l’imprimerie ». Ça fait partie de ces choses qu’on connaît sans vraiment les connaître, parce que le livre est un objet si évident aujourd’hui qu’il ne parvient pas à franchir le mur de notre curiosité. Un peu comme un réfrigérateur.

Mais un livre reçu en cadeau à Noël est venu remédier à certaines interrogations essentielles qu’il ne m’était pourtant jamais venu à l’idée de formuler. OK, Gutenberg a inventé l’imprimerie, mais comment est-ce qu’il l’a inventée ? J’ai trouvé mes réponses dans Les découvreurs de Daniel Boorstin, dans l’excellente collection Bouquins chez Robert Laffont. Les découvreurs se propose de raconter « la plus grande épopée de l’homme : celle de sa quête pour découvrir le monde qui l’entoure ». À travers une série de portraits regroupés par thèmes (le temps, la propagation de la science, voir l’invisible, etc), Daniel Boorstin dresse la carte d’un formidable voyage aux chemins entremêlés qui m’a vraiment enthousiasmé. J’aurais sans doute l’occasion de reparler régulièrement de ce livre. Mais pour le moment, revenons à Gutenberg et à son invention.

On ne sait pas grand-chose de l’inventeur de l’imprimerie (ou plus exactement des caractères mobiles d’impression). On ignore sa date de  naissance exacte, même si on peut la placer aux alentours de 1394, et la plupart des informations qui nous sont parvenues proviennent des comptes-rendus de procès portant sur son entreprise d’imprimerie : toute sa vie Gutenberg a couru après les financements. En ces temps où le seul moyen de diffuser un écrit était de le recopier à la main, les investisseurs ne se bousculaient pas, et les rares téméraires à bien vouloir avancer de l’argent à Gutenberg attendaient un rapide retour sur investissement. Le problème : Gutenberg était un perfectionniste, du genre à ne rien lancer avant d’en être pleinement satisfait, et cette attitude est rarement compatible avec l’idée de bénéfices à court terme. D’où les problèmes d’argent et les procès, et quelque part heureusement, puisque sans ces ennuis financiers et judiciaires, on en saurait encore moins. Continuer la lecture de « Gutenberg et l’invention de l’imprimerie : vous n’avez pas les bases »

Sartre drogué, Hemingway violent, Yeats illuminé… la vie secrète des grand auteurs

Nous pensions les connaître par coeur. Leurs livres ornent nos bibliothèques, et leurs noms résonnent régulièrement dans les amphithéâtres des facultés. Auréolés de gloire et de prix littéraires, ces légendes de la littérature ont durablement laissé leur empreinte dans l’histoire des arts. Pourtant, ces héros ont un jour été des hommes et des femmes ordinaires. Et comme tout le monde, ils ont eu… disons, leurs petits moments de faiblesse.

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C’est justement de ces petits moments de faiblesse — quelquefois oubliés ou plus simplement effacés dans les biographies — dont il est question dans Secrets Lives of Great Authors (les vies secrètes des grands auteurs). Sous-titré à juste titre “Ce que vos professeurs ne vous ont jamais dit à propos des romanciers, des poètes et des dramaturges célèbres”, le livre reprend une foule d’anecdotes souvent drôles, quelquefois grotesques, voire même inquiétantes, que vos enseignants ne vous auront sans doute — et à tort — jamais racontées. Écrit par Robert Schnakenberg et brillamment illustré par Mario Zucca, le livre compile une quarantaine de biographies alternatives à se tordre de rire, maquettées comme des journaux à scandales. De Kafka à Lewis Carroll en passant par Sartre, Hemingway et Lord Byron, tout le monde a droit à son histoire gênante… et c’est fou ce que ces légendes nous ressemblent.

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Lorsqu’il n’écrivait pas de poésie ou qu’il n’encensait pas Abraham Lincoln, Walt Whitman trainassait des heures dans sa baignoire, chantant et jouant dans l’eau.

On en apprend de belles dans le livre… comme par exemple que Tolstoï était un descendant direct de Gengis Khan, ou qu’Honoré de Balzac avait la désagréable habitude de manger si salement que ses invités s’en voyaient éclaboussés. Plus anecdotique, Schnakenberg revient sur l’amour inconditionnel de Mark Twain pour les chats, de tous temps de grandes sources d’inspiration pour les écrivains. Mais chez Twain, l’amour était tellement grand qu’il le conduisait à imaginer d’étranges combinaisons.

Si on croisait un homme avec un chat, l’homme s’en trouverait amélioré… mais cela détériorerait le chat.

Personne n’est parfait. En parlant d’animaux, on apprend plus loin que Kafka était un végétarien plutôt strict, et très impliqué dans les combats anti-vivisection..

Un jour, admirant un poisson dans un aquarium, il déclare: Maintenant, je peux te regarder sans me sentir coupable. Je ne te mange plus.

Quelquefois, les histoires sont encore plus surprenantes. Quel écrivain n’avait jamais écrit le moindre de ses romans? Je vois que vous avez déjà plusieurs noms en tête, bande de petits médisants. Mais saviez-vous qu’Agatha Christie, la papesse du roman policier, était atteinte d’une maladie rare appelée Dysgraphie qu’il l’empêchait d’écrire quoi que ce soit: tous ses romans furent dictés. Quant à Tolkien, l’auteur de Bilbo le Hobbit et du Seigneur des Anneaux, il était de notoriété publique connu comme un chauffard, n’hésitant pas à prendre les routes à contre-sens. Finalement sa femme jura de ne plus jamais monter avec lui dans une automobile.

 Jean-Paul Sartre fit tout pour ouvrir ses propres portes de la perception, allant jusqu’en prendre de la mescaline… ce qui le conduisit à subir des hallucinations pendant presque un an, et à se croire poursuivi par des homards.

Les histoires de drogue sont légion. L’inspiration, c’est bien connu, ne vient pas en buvant de l’eau. Outre les histoires hallucinées de Jean-Paul Sartre expérimentant la mescaline, ou encore celles de Louisa May Alcott (Les Quatre Filles du Docteur Marsh) complètement accro à l’opium,  l’alcool tient une place prédominante dans le processus créatif des écrivains. Et ce ne sont pas Jack London ou Ernest Hemingway qui pourraient le contredire. De la longue expérience de ce dernier naquit la sage maxime:

Dites toujours sobre ce que vous pourriez dire bourré: ça vous apprendra à vous la fermer.

Enfant, Poe fit littéralement toute son éducation dans les cimetières. Ainsi, il apprit même les mathématiques en additionnant et soustrayant les dates gravées sur les pierres tombales.

Nous pardonnons bien entendu toutes ces excentricités à nos écrivains préférés. Mais certaines d’entre elles peuvent s’avérer dangereuses. Ainsi, Sylvia Plath qui, la première fois qu’elle rencontra son futur mari, Ted Hughes, en fut si excitée qu’elle le mordit à la joue, jusqu’au sang.

Rien ne mettait autant d’ambiance dans une fête ennuyeuse que Zelda et Scott Fitzgerald arrivant à quatre pattes et ivres morts, aboyant comme des chiens enragés.

Secret Lives of Great Authors est sans aucun doute un très bon livre de toilettes (vous savez, ces livres dont la consultation n’est jamais plus agréable qu’au détour d’une visite solitaire dans cette pièce merveilleuse, au fond du couloir à gauche). Vous vous délecterez de ces anecdotes qui ne manqueront pas de vous faire voir vos auteurs préférés sous un jour différent. Malheureusement pas de version française (qu’attendent les éditeurs?) mais le livre existe en version anglaise, allemande et espagnole et se commande aisément.

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L’Édition sans éditeur : fatalité ou opportunité ?

edition-sans-editeurIl y a des livres qui changent la vie, et L’Édition sans Éditeurs d’André Schiffrin en fait partie.

Paru en 1999 aux (excellentes) éditions La Fabrique, L’Édition sans Éditeurs raconte l’histoire — et surtout la transformation — de l’industrie du livre dans la deuxième moitié du XXème siècle, à travers les yeux d’un éditeur, témoin privilégié s’il en est.

André Schiffrin a travaillé toute sa vie dans l’édition, suivant les traces de son père qui participa à la création de Pantheon Books et de la Collection de la Pléiade, et intégra Gallimard en 1936 pour l’y développer. Fuyant la France en 1941 pour d’évidentes raisons, la famille Schiffrin s’exile d’abord à Marseille, puis à Casablanca où André Gide les héberge, avant d’arriver à New-York. Le père fonde alors Pantheon Books, une maison destinée à faire connaître au public américain les grands classiques de la littérature européenne. Malgré la portée limitée de ses publications au début, Pantheon finit néanmoins par réussir des coups de maître, en publiant notamment Le Docteur Jivago (Nobel pour Pasternak en 1958) et Le Guépard de Lampedusa. Après la mort de son père, André Schiffrin reprend le flambeau et travaille à l’essor de Pantheon Books, après avoir travaillé un temps pour la New American Library. Finalement, à force de succès littéraires, l’argent commence à rentrer. Et les ennuis commencent alors.

“On peut dire sans crainte que l’édition mondiale a davantage changé au cours des dix dernières années que pendant le siècle qui a précédé. Ces changements sont particulièrement frappants dans les pays anglosaxons qui apparaissent comme des modèles de ce qui risque de se produire ailleurs dans les prochaines années. Jusqu’à une époque récente, l’édition était fondamentalement une activité artisanale, souvent familiale, qui se satisfaisait de modestes profits provenant d’un travail qui était encore en liaison avec la vie intellectuelle du pays. Ces dernières années, les maisons d’édition ont été rachetées les unes après les autres par de grands groupes internationaux.”

Pantheon Books, désormais bénéficiaire, se fait racheter par Random House. Puis Random House est vendu à un conglomérat, New House (aujourd’hui, New House appartient à Bertelsmann). André Schiffrin raconte sa descente aux enfers: comment, après leur avoir donné l’assurance que rien ne changerait, la ligne éditoriale s’est brusquement tordue, incitant à produire toujours plus de succès commerciaux, négociant des avances sur recettes délirantes avec des célébrités (se soldant souvent par des échecs financiers), et finalement transformant la société familiale en un monstre à produire des best-sellers.

”[…] les propriétaires de maisons d’édition ont toujours cherché à expliquer leurs virages en invoquant le marché: ce n’est pas aux élites d’imposer leurs valeurs à l’ensemble des lecteurs, c’est au public de choisir ce qu’il veut — et si ce qu’il veut est de plus en plus minable et vulgaire, tant pis. […] Toute la question est de savoir choisir les livres qui vont faire un maximum d’argent, et non plus ceux qui correspondent à la mission traditionnelle de l’éditeur.”

André Shiffrin décrit les dérives d’un système basé sur l’aspect financier au détriment de l’éditorial: avec des actionnaires exigeant des rendements délirants et des bénéfices toujours en progression la qualité ne peut plus suivre. Le rendement est la priorité.

“Les nouveaux propriétaires des maisons absorbées par les conglomérats exigent que la rentabilité de l’édition de livres soit identique à celle de leurs autres branches d’activité, journaux, télévision, cinéma, etc. […] Les nouveaux taux de profit escomptés se situent donc dans une zone comprise entre 12 et 15%, soit trois ou quatre fois plus que le niveau traditionnel de l’édition.”

Evidemment, c’est un combat perdu d’avance. Et lorsque lassés, les groupes se séparent des branches qu’elles ont eux-mêmes dévastées, les conséquences sont irréparables. Quant à ceux qui réussissent leurs objectifs? Quelquefois, les résultats sont pires.

“Toutes les maisons, inutile de le préciser, ne peuvent réaliser de tels objectifs. Comme nous l’avons vu, certains grands groupes sont bien moins rentables qu’il y a cinq ans, lorsqu’ils menaient une politique traditionnelle et diversifiée. Mais il suffit qu’une société réussisse pour que les autres se voient enjoindre d’augmenter leur effort. Si quelque part on atteint les 15% par an, on exigera des autres qu’ils y parviennent, et l’infortuné qui court en tête devra passer à 16%.”

Selon Schiffrin, la course à la rentabilité est comparable à la malédiction de Sysiphe qui, poussant son rocher en haut de la montagne, se voit chaque matin contraint de l’y pousser de nouveau.

Un peu plus loin, il revient sur l’appétit sans limite des actionnaires.

“On peut imaginer une situation où, dans un avenir pas très lointain, il faudra payer cher pour obtenir des données jusque-là gratuites. Comme le communisme, qui a péri de la limitation de l’accès à l’information, nous pouvons voir apparaître un système où la carte de crédit remplacera la carte du Parti pour obtenir ce qui doit être accessible à tous, et gratuitement.”

Toute ressemblance avec des événements ayant existés ne serait, bien sûr, que purement fortuites.

De l’eau a coulé sous les ponts depuis 1999, et la crise financière est passée par là. Néanmoins la lecture de ce livre éclaire sous un jour neuf des pratiques qui semblent à chacun évidentes aujourd’hui, mais dont nous nous émouvons peu, sans doute à tort.

475L’Édition sans Éditeurs est l’histoire d’un chemin de croix, celui de l’édition et de son rapport à la rentabilité : à titre plus personnel, il s’agit d’une des lectures qui m’ont donné envie de faire ce métier. Je ne peux donc que la conseiller à tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à ce monde quelquefois opaque et mystérieux qu’est l’édition, d’autant que le livre est lui-même publié chez l’une de mes maisons d’édition préférées, La Fabrique, dont vous pouvez découvrir ici le catalogue.

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