Lire, c’est élire : portrait d’un lecteur

Comme l’a très bien décrit Thierry Crouzet sur son blog, le marché du livre se délite, et pas de la manière dont nous l’espérions : là où le net autorise l’émergence d’une longue traîne dont l’éventail permet l’émergence d’une offre pléthorique, variée, presque idiosyncratique, on assiste au creusement d’un fossé depuis longtemps entamé entre les best-sellers et le reste : le lecteur-type lit moins, et davantage de grands succès commerciaux que de petites productions indépendantes. Le phénomène n’est certes pas nouveau, mais il semble s’amplifier.

Thierry Crouzet évoque, sans doute à juste titre, le manque de curiosité des lecteurs. Dans un autre registre, Jean-François Gayrard, éditeur chez Numeriklivres, fustige les librairies en ligne, pointant du doigt le fait que le manque de curiosité des lecteurs vient simplement d’un manque d’information, donc d’un déficit de médiation qui, par extension, encouragerait le piratage : les lecteurs potentiels, déçus par une offre numérique insatisfaisante en terme de prix et ignorant l’existence des autres offres qui, pour le coup, répondraient davantage à leurs besoins, se tourneraient vers l’offre illégale.

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Le rôle des librairies en ligne est essentiel, bien entendu, et ne doit pas être minimisée. Certaines plateformes telles qu’Epagine font à ce sujet de grands efforts pour mettre en avant des productions indépendantes, mais ces initiatives restent sporadiques chez les autres. Dans tous les cas, je pense que le problème est un savant mélange des deux, mais que le manque de curiosité demeure néanmoins la cause principale de l’écart qui se creuse entre production indépendante et industrielle. Je m’explique.

Dans mon passé de libraire, avant l’apparition du livre numérique, j’ai eu affaire à ce genre de phénomène de rejet : massification des best-sellers, place réduite réservée aux indépendants (quand il y avait de la place), tout ça n’est pas nouveau. De temps en temps, des opérations « Coups de coeur » venaient ponctuer un planning commercial à trous et proposaient de mettre en avant des oeuvres moins visibles, la plupart du temps sans grand succès : les piles de livres commandés repartaient alors chez l’éditeur aussi sec quelque temps plus tard. La médiation telle qu’envisagée par le libraire ne fonctionnait pas, et ce au profit de celle, plus valorisée, des meilleures ventes et des médias traditionnels.

Lire, c’est avant tout faire un choix. Lire, c’est élire : le premier pas sur le chemin de la lecture consiste à éliminer un maximum d’options afin de pouvoir concentrer son attention sur un seul objet. Lire n’est pas un divertissement anodin, c’est une action qui exige attention et concentration, et c’est un loisir qui paraît encore cher à une majorité de lecteurs, même si ce sentiment provient également d’un manque d’information et que de nombreuses alternatives existent. Il faut donc faire un choix. Quoi de plus naturel que d’emprunter le chemin que tous les autres prennent, de se calquer au principe de mimésis cher à René Girard et d’aller là où on risque de rencontrer un meilleur panel d’interactions possibles. Comme le dit Thierry Crouzet :

“ Peu importe qui publie un livre, éditeur ou auteur. Le mécanisme est le même. Un embrasement du désir mimétique. La volonté de savoir ce que les autres ont découvert, ce qu’ils ont ressenti, la volonté d’être à minima comme eux, et ne pas passer à côté de ce qui les excite. Les réseaux sociaux portent leur responsabilité dans cette amplification désormais vertigineuse.”

Le phénomène, encore une fois, n’est pas nouveau. Il dénote une volonté d’imitation absolue que l’on retrouve à toutes les strates de notre existence commune, à commencer par la politique : il apparaît comme de plus en plus flagrant que l’on vend de la politique aux électeurs comme on le ferait avec des best-sellers. Les alternatives politiques s’amenuisent, et la proximité effective entre socialistes et umpistes tend à montrer que les citoyens français votent désormais par simple mesure de reconduction tacite d’une politique qui leur échappe. Les alternatives à cette faillite morale existent, mais elles ne sont pas considérées comme sérieuses, par peur sans doute, par manque de curiosité aussi.   Par souci de sécurité, les électeurs se réfugient dans le cocon des valeurs dont ils connaissent certes les défauts, mais aussi la trajectoire. Les électeurs préfèrent les best-sellers : ils en connaissent à la fois le prix et la valeur.

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Peter Curbishley - Flickr CC-BY

J’aimerais qu’il soit un jour fait une étude mettant en corrélation le vote avec les pratiques culturelles. Je suis persuadé qu’on y verrait d’étonnantes similitudes. Notre peur de l’inconnu est à la fois rationnelle et dangereuse, en ce sens que, bien que justifiée biologiquement et sociologiquement, elle nous écarte des voies alternatives dont nous pourrions tirer profit.

Je pense qu’au-delà de ces problèmes déjà maintes fois évoqués dans de nombreux articles de blog, le phénomène auquel nous faisons face est un déficit de la médiation. Nous pensions que le net agissait en rhizomes, qu’il obéissait à une organisation horizontale et non plus verticale, où chacun, par le biais des blogs et des réseaux sociaux, s’occuperait de sa propre médiation et mettrait en avant le contenu qu’il estimerait le plus pertinent. Mais comme le décrit Bruce Sterling, l’internet s’est d’une part rempli d’ordures : il est devenu une décharge où les internautes dévident un nombre incommensurable de contenus non pertinents, de pollution numérique qui brouille les repères de ceux qui essayent de s’y orienter et qui captent leur attention de la manière la plus hideuse qui soit, en s’adressant à notre cerveau reptilien pour reprendre l’analogie de Stiegler. Dans ce chaos d’informations relayées de part et d’autre, nous ne savons plus quoi choisir. C’est notre fatigue, en réalité, qui choisit alors pour nous le chemin le plus évident. D’autre part, la médiation numérique a échoué pour le moment, en ce sens qu’elle s’est contentée de reproduire le modèle existant. Les critiques positives sur les blogs ne sont pas un vecteur d’achat massif et deviennent très rarement (possiblement jamais) virales. En revanche, une chronique sur un site d’information réputé ou historique (Libé, le Monde, le Figaro, etc) se suffisent à elles-mêmes, et drainent de la curiosité. Nous, lecteurs, n’avons confiance qu’en ceux que nous connaissons vraiment. Ainsi, le net a reproduit sans le vouloir une hiérarchie pré-existante, dont nous confortons chaque jour la prééminence en la relayant toujours davantage. Plus nous centralisons nos désirs, plus les alternatives s’amenuisent.

Je parlais hier des héros du net. Dans un écosystème où les choix, sociétaux comme culturels, vont en s’amenuisant, il apparait pour moi comme la responsabilité de chacun de penser le net comme un espace d’expression, et non plus de simple soulagement pulsionnel et libidinal. Le web est devenu une catharsis commerciale permanente, dont le marketing s’est emparé et que les politiques commencent à maîtriser d’une manière inquiétante, à travers la collecte des données personnelles. Il est de notre devoir de penser le net autrement, de l’imaginer en écosystème naturel, en une force élémentaire qu’à l’instar des forêts et des océans, il convient de ne pas polluer. Cela passe par un instant de réflexion au moment de reposter un article (ou de ne pas le reposter, car c’est bien plus sûrement ce que l’on ne fait pas qui nous définit), d’écrire un statut sur Facebook, de rédiger un tweet. Chacune de nos prises de parole nourrit la décharge ou bâtit les routes que nous voulons tracer, et la curiosité se nourrit d’elle-même. Nous devons être vigilants et, pour sauver les alternatives, se savoir responsables.

#27 | Commando

 

Les librairies sont des lieux de perdition, pour l’esprit bien entendu, mais aussi pour le portefeuille, et les amoureux des livres se reconnaîtront dans ma description : difficile en effet de passer à côté de l’étrange phénomène qui pousse les lecteurs vers leur drogue quotidienne, et qui à titre personnel me fait visiter en priorité les librairies d’une ville nouvellement visitée au détriment des principaux monuments.

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Je vous présente « Commando », la 27ème nouvelle du Projet Bradbury (la couverture est toujours signée de l’excellente Roxane Lecomte), dont voici un rapide résumé pour vous mettre en appétit :

C’est une bien étrange librairie que l’on trouve au coin de Chapel Street et de la Quatrième Avenue : ouverte au public le jour et mystérieusement gardée par des vigiles la nuit, la boutique semble ne jamais trouver le repos et conserve jalousement son secret derrière la puanteur de ses réserves : celui de ses mystérieux best-sellers que la tenancière édite dans l’ombre pour les vendre ensuite au monde entier, par centaines de milliers d’exemplaires. Un espion infiltré va tenter de résoudre l’énigme de la librairie… à ses risques et périls.

À l’heure où les librairies ne sont non pas menacées de disparition, mais se menacent elles-mêmes de disparition, il m’a semblé opportun de consacrer l’un de mes textes à ce qui fait, pour moi, qu’une boutique qui vend des livres est un endroit irremplaçable : le mystère intrinsèque qui se dégage d’une multitude d’étagères croulant sous les reliures (si possible en désordre et crasseuses, pour l’effet de style), et l’évidente sérendipité que le web, malgré sa culture de l’algorythme marketing, n’est pas encore parvenu à reproduire, même de manière imparfaite (il faudrait promouvoir la culture du random access). Car ce qui plait dans une librairie, dans un carton de bouquiniste, dans une bibliothèque chez des amis et dans bien d’autres endroits similaires, c’est le plaisir de tomber sur quelque chose qu’on n’était pas venu chercher, un ouvrage dont on aurait été à mille lieues d’imaginer qu’il puisse susciter en nous un intérêt quelconque.

Je l’avais déjà dit dans l’un de mes articles : la librairie a vocation à se renouveler de fond en comble si elle ne veut pas disparaître, non pas par faillite économique, mais par faillite intellectuelle, ou plutôt par faillite de l’envie des clients. J’ai toujours admiré le potentiel qui dort au seuil des librairies : c’est un peu comme plonger sa main dans un pot opaque rempli de sciure et qui, peut-être, recèle un trésor. Mais beaucoup de commerces culturels cèdent au chant des sirènes et s’engage dans un combat qui n’est pas le leur : concurrencer les monstres aux mâchoires aiguisées qui dévorent le marché. Ce n’est pas un combat pour un libraire de quartier. Son travail, c’est de créer du lien.

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Il existe une librairie à Berlin qui m’a en partie inspiré cette nouvelle. Le magasin s’appelle Another Country (« un autre pays », on ne peut pas rêver mieux), et est tenu par Sophia (anciennement Alan), une dame charmante et calme dont les pas résonnent en claquant dans l’improbable bordel qui règne sur sa boutique. Sophia est devenue libraire par accident, presque de force : elle avait tellement de livres chez elle qu’elle a décidé d’en faire une librairie. Son magasin est donc un improbable mélange de bouquinerie et de la boutique du vieil asiatique dans le film Gremlins : un temple de la sérendipité et de la curiosité, où les livres peuvent être bien sûr achetés, mais aussi rendus (1,50€ retenu sur le prix originellement payé), transformant la librairie en une bibliothèque, mais aussi en un lieu de vie où sont organisés projections, soirées quizz, repas et cours d’écriture créative. Je ne doute pas que les fins de mois sont difficiles chez Another Country. Néanmoins, je pense que Sophia a compris, à l’instar des grands marketeurs de ce monde, ce que devait être une librairie : quelque chose d’idiosyncratique et de vivant, une chimère de papier et pourquoi pas numérique aussi (je devrais lui suggérer), où cogne le coeur de ceux qui aiment se faire surprendre. Si vous voulez plus d’infos sur cette librairie, je vous conseille aussi cet article.

Commando est, comme d’habitude, disponible au prix de 0,99€ chez KoboSmashwords, Apple, Amazon et Youscribe. Vous pouvez aussi (et surtout) vous abonner à l’intégralité des nouvelles pour 40€ en devenant mécène du Projet Bradbury et soutenir le jeune écrivain que je suis. Vous pouvez également utiliser Flattr juste après cet article, dans l’encart “Soutenir le Projet Bradbury”.

Excellentes lectures à vous tous !

Faut-il laisser mourir les librairies ?

 

Depuis plusieurs semaines, Facebook et Twitter se font l’écho de nombreux appels à l’aide, et pas n’importe lesquels : ceux de librairies.

J’ai tout d’abord entendu parler de l’appel aux dons de la librairie-presse de Caussade (auquel je n’ai pas résisté — je suis un indécrottable optimiste — et j’ai donc participé à la mesure de mes moyens). Ensuite, au détour d’un tweet, j’ai découvert qu’une autre librairie mobilisait clients et internautes pour trouver une issue favorable à une situation économique défavorable : la librairie Arthaud, à Grenoble.

D’abord, retirons toute équivoque. S’il fallait qualifier la relation que j’entretiens avec les librairies, je dirais que je suis un amoureux transi. J’ai moi-même été libraire pendant six ans avant de m’envoler vers des horizons plumiers. Je pourrais passer ma vie dans une librairie, y monter une tente et y habiter à l’année (lorsque j’avais appris à l’époque que Shakespeare&Co à Paris proposait à certains étudiants d’habiter dans ses murs, j’avais été sérieusement tenté). Lorsque je voyage à l’étranger, mon premier réflexe n’est pas de trouver le site touristique légendaire mais de regarder à droite à gauche pour dénicher une librairie et y fureter en quête de l’esprit de la ville. Mes souvenirs sont des livres, pas des Tours Eiffel en plastique ou des boules à neige. Je ne vais pas non plus en faire une tartine, vous aurez saisi l’idée.

Quand une librairie est menacée, vous comprendrez donc que mon sang ne fait qu’un tour. Pourtant, l’amour que je voue aux librairies est quelquefois un amour déçu, ou en tout cas à sens unique.

 

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Man in the Bookshop - Yazuu (CC BY)

 

C’était en 2011. Frédéric Beigbeder sortait son « Premier bilan après l’apocalypse » — un livre entièrement à charge contre le numérique qui vantait le cercle vertueux de l’économie du papier, la bonne odeur de l’encre sèche ET la menace à l’encontre des librairies physiques — et en bon lecteur, soucieux d’entendre les avis divergents, je m’étais décidé à me procurer l’ouvrage pour m’enquérir de la voie du détracteur public numéro un. Je me rends donc chez mon librairie de l’époque, un petit magasin du Marais parisien pour lequel l’étiquette « librairie indépendante » parait avoir été créée. Le Beigbedisme y figure en bonne place, au milieu des éboulis de la rentrée littéraire. Je m’en saisis et l’apporte à la caisse. Ma libraire, une femme aimable et généralement de bonne composition, m’accueille d’un oeil bienveillant.

— Il a raison, Beigbeder, dit-elle.  C’est important que des gens comme lui parlent des librairies et du mal que le numérique va nous faire.

À cet instant, j’ai réalisé avec stupeur que d’une part, je n’avais jamais dit à ma libraire que je travaillais dans le numérique justement (et donc selon elle, à sa perte), et d’autre part que je n’étais absolument pas d’accord avec elle. Pas de ce genre de désaccord qui vire à la dispute, mais une mésentente profonde qui ne peut mener qu’à la tristesse de savoir que quelqu’un va droit dans le mur.

Je suis convaincu en effet qu’en refusant le numérique, les librairies vont droit à leur perte. Et je ne parle pas souvent d’Amazon, concurrent trop souvent (et trop facilement) montré du doigt, accusé de dumping par les uns, de concurrence déloyale par les autres, et qui cristallise les émotions négatives des haters qui mélangent « vente à distance de livres physiques » et « livre numérique ». J’en parlais l’autre jour sur Twitter : Amazon, en définitive, n’a que le tort de proposer un service irréprochable, efficace et pas cher. Oui, il y a un grave problème fiscal qu’il faut résoudre, avec son implantation au Luxembourg qui permet à l’entreprise, grâce à « l’optimisation fiscale », de ne pas payer ce qu’elle devrait pourtant. Oui, il y a un problème de traitement des salariés, payés une misère pour du travail intensif. Oui, cette entreprise américaine menace le commerce français. Mais elle n’est pas la seule — loin de là — à entrer dans ces trois cas de figure.

Des entreprises qui bafouent les droits des salariés et qui menacent l’économie franco-française, nous pouvons en citer des tonnes : leurs marques remplissent les centres commerciaux et les supermarchés sans que beaucoup d’entre nous trouvent à y redire. Mais lorsqu’il s’agit des librairies, le problème devient sensible car il touche à l’exception culturelle et à la peur que sa perte ou sa dilution engendre.

 

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Stationnement payant — Sophie & cie (CC-BY)

 

La peur est une mauvaise conseillère : de fait, elle est la pire conseillère possible. Amazon a cristallisé les peurs d’une profession tout entière. Sa menace a remplacé celle de la Fnac — pourtant ancienne Némésis des libraires et en difficulté elle aussi — dans les coeurs assombris. Mais Amazon n’a pas mis le couteau sous la gorge des clients pour les faire venir sur son site. Amazon n’a pas menacé de piller les villages, d’écorcher femmes et enfants et de tuer des chatons. Amazon s’est contenté de fournir un service ultra-compétitif en phase avec les besoins et les attentes de ses clients. Et ça fonctionne. c’est en cela que je dis que les libraires, s’ils étaient cohérents, ne devraient pas s’en prendre à Amazon mais à leurs propres clients qui leur préfèrent la facilité et le prix au détriment du service de qualité. Cela raconte beaucoup à propos de notre besoin de consommation.

Comparons ce qui est comparable, puisqu’en termes de livre on parle souvent d’amour. Quand un époux est infidèle et qu’il dépense son salaire en boissons enivrantes, on ne blâme pas les femmes et l’industrie vinicole (sauf peut-être aux États-Unis) : on blâme la faiblesse de l’homme.  C’est en cela que les libraires devraient, au lieu de se répandre en atermoiements lugubres et en sanglots automnaux, se poser la bonne question. Et il y en a une qui me vient à l’esprit.

Qu’avons-nous mal fait ?  Ou plutôt que ne faisons-nous plus de la bonne façon ? 

Faites un sondage parmi votre entourage. Combien commandent sur Amazon ? Beaucoup. Combien se sont rendus dans une librairie indépendante récemment ? Peu. Pourquoi ? Les réponses qui reviennent le plus souvent :

  • on ne trouve rien / pas assez de choix,
  • trop loin, pas de librairie dans le coin, j’habite dans le désert, etc
  • délais de commande trop longs par rapport à Amazon (oui, on compare toujours avec Amazon, j’ai même déjà entendu des libraires défaitistes qui conseillaient à leurs clients de commander sur Amazon, véridique),
  • les libraires nous font peur, nous nous sentons jugés, ils ne sont pas aimables, nous prennent de haut, on n’a pas envie d’aller les voir,
  • etc

Vous entendrez souvent des témoignages au sujet du dernier point. Les libraires, il ne faut pas se voiler la face, ont mauvaise réputation. J’avoue moi-même m’être gentiment moqué de clients qui confondaient un livre avec un autre, qui me semblaient perdus ou qui me demandaient si le dernier Marc Levy était aussi bien que les précédents.  J’avais tort. J’avais mille fois tort, et je m’en rends tellement compte aujourd’hui. Ces clients font l’effort de se déplacer, de ne pas commander en ligne, et méritent toute la gratitude de la profession plutôt que de se voir épinglés sur les Murs des cons que sont certains groupes Facebook comme celui des Perles de la Librairie. Drôle, oui. Mais symptomatique aussi. La plupart des libraires nourrissent une sorte d’amour/haine pour leurs clients. Ils sont les témoins privilégiés (ou pas) des évolutions du livre, en première ligne dans la bataille. Et ils sont en train de perdre la guerre. Pourquoi ? Ils considèrent leur existence comme un dû, une évidence. Mais leurs propres clients se détournent. Ils leur plantent un couteau dans le dos. Ce sont les mêmes clients qui achetaient autrefois dans vos rayons qui font leurs emplettes en ligne. Qu’avez-vous raté ?

 

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Empty shelves — Ilan Ejzykowicz (CC-BY)

 

On ne protège rien par la peur, surtout à l’heure d’Internet. J’ai bondi lorsque j’ai vu que la librairie Arthaud — qui cherche donc à se renflouer — proposait un débat autour de l’avenir du livre avec Jean-Baptiste Malet, auteur d’une enquête à charge contre Amazon intitulée En Amazonie, infiltré dans le meilleur des mondes (un ouvrage qui d’ailleurs a dû se trouver en bonne place sur les étals). En proposant un tel débat, Arthaud se positionne : l’avenir du livre se fait non pas dans une direction positive, mais dans un contexte de lutte contre une invasion. C’est une position protectionniste, qui ne se remet pas en question, qui ne se demande pas ce qu’elle pourrait apporter de mieux, de plus, de différent.

Pourtant, comme dirait Jean-Pierre Pernaut, nos libraires ont du talent, et ils ont aussi des idées. Je pense pour ma part que les librairies ne pourront pas combattre le feu par le feu : la loi du prix unique empêche toute concurrence tarifaire avec un géant tel qu’Amazon, le combat est perdu d’avance et il vaut mieux ne pas perdre d’énergie dans cette bataille. La puissance de frappe du géant américain est telle que la seule possibilité de remporter cet affrontement consisterait à faire interdire Amazon en France. Cela n’arrivera pas.

La bataille est celle du lieu physique — pour le livre numérique comme pour la vente par correspondance. Il s’agit de prendre pied dans la réalités et de proposer des alternatives. Oui, certains clients viendront toujours acheter des livres en librairie, car ils sont engagés politiquement dans la sauvegarde des commerces de proximité… mais ils seront de moins en moins nombreux. La question à se poser est d’une part, doit-on vouloir sauvegarder les librairies et si oui (ce que je pense), qu’allons-nous en faire ?

D’abord, des lieux de vie et de rencontres. Des endroits où trouver des auteurs,  des conseils, des livres qu’on ne trouve pas ailleurs, des ateliers créatifs, en bref des lieux de vie et d’action là où les librairies sont considérées, à tort, comme des lieux poussiéreux et empesés. Je ne dis pas que les librairies ont vocation à devenir des bibliothèques ou des bars. De nombreux commerces échoueront dans la transition et baisseront le rideau. Mais pour ceux qui resteront, il s’agira de revoir le concept de A à Z. Des expériences existent, aux États-Unis notamment où certains libraires deviennent quasiment des centres culturels. c’est un nouveau métier, oui. Mais l’histoire regorge de métiers qui ont dû évoluer, non ? L’évolution est inévitable : l’empêcher reviendrait à essayer de bloquer la marée avec des châteaux de sable. Et amis libraires, ce ne sont pas les entreprises américaines qui en sont la cause : ce sont vos clients. En amour comme en commerce, il ne sert à rien, à long terme, de convaincre : les idées changent et les mentalités aussi. Il faut donner envie. Plaire. Séduire. Et surtout, ne pas avoir peur. Si les clients boudent, ce n’est pas parce qu’ils y sont contraints mais parce qu’ils y trouvent intérêt. A vous — à nous — de trouver un intérêt supérieur, plus centré sur l’humain et moins sur la compétition. Donnez-nous envie de venir chez vous. Pensez vos librairies comme des foyers. C’est le moment de faire preuve d’humilité, d’oublier les boucs-émissaires et de se concentrer sur l’avenir.

 

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Kindle and Book — Jamjar (CC-BY)

 

Car le livre numérique est une opportunité aussi : pas une corvée. Pensez à tous ces livres que vous n’avez pas à stocker, pour lesquels vous n’avez pas à avancer de trésorerie, pour lesquels il n’y a jamais de retours et qui sont toujours disponibles à l’achat, immédiatement. Je ne dis pas que le numérique remplacera le papier, au contraire : il le complémentera et grignotera petit à petit des parts de marché. Pourquoi dès lors freiner un changement dont vous pourriez être les premiers à tirer parti ? Embrassez le numérique plutôt que de le combattre. Continuez à vendre du papier, car nous plaçons nos sentiments dans les objets physiques et rien ne pourra jamais l’empêcher, et cela donnera sans doute naissance à de plus beaux tirages, en moins grande quantité sans doute, mais pour le bien de toute l’industrie. Accueillez chaque client avec la joie de celui qui est reconnaissant. Et souhaitez la bienvenue à l’avenir, sans quoi vous pourriez être oubliés.

Que peut faire un auteur — qui en plus publie en numérique, sale bête — pour les librairies ? J’ai mon idée. Je suis un amoureux des librairies qui a peur de voir ses endroits préférés disparaître par défaitisme et entêtement. Alors je veux contribuer à ma modeste échelle, pas en comblant des trous de trésorerie pour toujours (à terme, autant jeter son argent dans un trou noir si ce n’est pas pour opérer une profonde mutation structurelle) mais en agissant de manière active.

Si un libraire est intéressé, je suis prêt à venir faire des lectures du Projet Bradbury devant vos clients. Je ne demanderai aucune rémunération : mieux, je reverserai tous les bénéfices des ventes potentielles (sous la forme de cartes de téléchargement, par exemple) au magasin en question, ma part y compris. J’estime mon temps précieux, mais je pense aussi qu’il faut savoir montrer l’exemple. C’est une idée parmi tant d’autres. Je suis ouvert aux suggestions.

Sans réflexion globale sur les librairies et sur la forme que nous leur connaissons aujourd’hui, celles-ci sont condamnées à disparaître. Ce n’est pas une prophétie. Juste un constat amer.