Pourquoi c’est bien : Candide, de Voltaire

Candide, pourquoi c’est bien ? Eh bé pour un tas de bonnes raisons.

D’abord le pitch. Candide est un garçon un peu simple qui vit dans le château du baron de Thunder-ten-tronckh, et comme dit son maître à penser le philosophe Pangloss, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Mais un jour Candide est pris la main dans le sac en train d’embrasser la fille du baron. Foutu à la porte du château sans un rond en poche, il part découvrir le monde et se fait enrôler comme soldat. Il manque de se faire massacrer et retrouve Pangloss, à moitié mort, qui lui apprend que le château a été pris d’assaut et que toute la famille, y compris sa copine, s’est faite tuer par des soldats. Le mec n’a pas le pot. Il décide de partir au Portugal avec son nouveau pote, Jacques, mais le bateau coule et Jacques se noie. C’est la galère, mais il finit par arriver à Lisbonne… le jour du tremblement de terre du siècle. Et comme les religieux là-bas ne croient pas au hasard, l’Inquisition l’arrête pour le brûler façon petit bois.

Et là, c’est juste le début du livre.

Alors Candide, en vrai, pourquoi c’est bien ? Continuer la lecture de « Pourquoi c’est bien : Candide, de Voltaire »

Faut-il lire Modiano pour être heureux ?

C’est compliqué d’être Français. Quoi que tu dises, quoi que tu écrives, il y aura toujours quelqu’un pour te contredire et c’est très bien comme ça, quelque part, parce que ça veut dire qu’à défaut de véritable dialogue, il y a une certaine envie de communiquer.

Regardez par exemple cette histoire de Fleur Pellerin qui n’a pas le temps de lire le prix Nobel de littérature Patrick Modiano (et qui a l’honnêteté de l’avouer à la télévision, chapeau bas) : trouvez-moi un autre pays où cela susciterait une pareille polémique. Pour ça, on ne pourra pas dire que la France n’est pas un pays de livres. D’un côté, les anti-Pellerin rivalisent de mépris et appellent à la démission de façon un peu outrancière (on exige des démissions comme des baguettes à la boulangerie ces derniers temps) et de l’autre, les pro-Pellerin arguent que si la Ministre de la Culture avait prétendu passer son temps à lire, écrire, écouter de la musique et sculpter des sapins de Noël, on lui aurait sans doute reproché de ne pas se consacrer assez à son boulot. Bref, le débat tourne en rond. Continuer la lecture de « Faut-il lire Modiano pour être heureux ? »

Happy Ray’s Day ! Le 22 août, célébrons la lecture, les auteurs et les lecteurs

Il y a un peu plus de deux ans que Ray Bradbury s’est définitivement envolé pour Mars (l’étourdi a oublié d’acheter un billet retour) et qu’avec son départ, nous avons perdu un amoureux des livres comme il en existait peu.

 

MAJ du 22 août : le site du Ray’s Day connaissant des difficultés de serveur que le webmaster ne sera pas en mesure de réparer d’ici au 22, nous avons décidé de renvoyer provisoirement sur cette page qui récapitule le principe de la journée.

Afin de répandre et de faire connaître au maximum vos initiatives : 

  • utilisez le hashtag #raysday sur Facebook, Twitter, Instagram, etc pour que tous les internautes puissent profiter de votre participation. C’est très important.
  • relayez au maximum le message sur vos blogs et réseaux sociaux afin que l’information soit décentralisée au maximum.
  • partagez votre initiative sur la page Facebook du Ray’s Day.
  • faites preuve d’imagination !

Remuons ciel et terre pour que le Ray’s Day se répande au maximum ! Je vous souhaite une très joyeuse fête de la lecture.

Neil

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Il y a un peu plus de deux ans que Ray Bradbury s’est définitivement envolé pour Mars (l’étourdi a oublié d’acheter un billet retour) et qu’avec son départ, nous avons perdu un amoureux des livres comme il en existait peu.

Outre qu’il ait été (et qu’il demeurera sans doute toujours) l’un de mes écrivains préférés — au point que je lui consacre une année de ma vie via le Projet Bradbury —, j’ai toujours trouvé que la passion que Bradbury entretenait pour les livres, les bibliothèques et plus généralement pour la lecture était contagieuse. Les rabat-joie diront qu’il ne portait pas beaucoup dans son coeur les ordinateurs et les livres numériques, mais qu’importe : quand on aime la lecture, peu importe le support. Il n’y a pas d’auteurs numériques ou d’auteurs papier, il n’y a que des histoires ; et au fond, oublions deux secondes la  guerre industrielle  et nous serons tous d’accord pour dire que ce que nous aimons par-dessus tout, ce sont les livres et la lecture.

06 World Fantasy Con III 1977 Ray Bradbury Signing Next to Robert Bloch

Le 22 août prochain, Ray Bradbury aurait eu 94 ans. En plus d’être un amoureux des livres (il faut l’être pour avoir écrit Fahrenheit 451), l’auteur était un éternel gamin et un optimiste invétéré. Même s’il a tiré sa révérence, j’éprouve toujours autant l’envie de lui souhaiter son anniversaire. C’est bête, dit comme ça, mais c’est une manière pour moi de lui rendre hommage et de le remercier, puisque je n’aurai plus jamais la chance de le lui dire de vive voix (peut-être qu’une séance de spiritisme pourrait… non, je m’égare).

Bref, je me dis que le 22 août est en plus une belle date pour marquer le coup : la tête encore dans les vacances et le soleil, mais un pied déjà dans la rentrée, un entre-deux, comme une mi-saison, juste avant le grand rush du déchargement littéraire annuel sous lequel nous croulerons bientôt.

J’ai consulté mon calendrier, vous savez, celui où s’égrènent les journées internationales de tout et n’importe quoi, au point que cela en devient illisible. S’il existe bien une journée du Livre et du Droit d’Auteur le 23 avril, il s’agit davantage d’une fête dédiée à l’industrie du livre et à la célébration du copyright — une occasion de plus de faire du marketing et du business, en somme — et non pas d’une véritable célébration de l’acte de lire et de ceux et celles qui rendent possible cette magnifique communion : les auteurs et leurs lecteurs.

My Kindle I

Alors je me suis dit, pourquoi ne pas consacrer cette belle journée du 22 août à la lecture ? Hors de question de la décréter journée internationale de quoi que ce soit, tournons ces dérives commerciales en ridicule et profitons-en juste pour célébrer le Ray’s Day d’une manière qui aurait plu à l’auteur, comme une grande fête d’anniversaire dans le jardin avec ballons et tartes aux myrtilles.

Il s’agirait d’une journée pour fêter la lecture, quel que soit le support : pas de gue-guerre papier vs numérique, ce qui compte, ce sont les histoires, leurs auteurs et les lecteurs. Tout le monde est invité, à condition de respecter les copains. Ensuite, hors de question d’en faire un prétexte au business et au commercial : le 22 août doit être le jour où la lecture s’offre et se partage gratuitement et librement. Les auteurs pourront poster sur leur site une nouvelle inédite,  ou offrir l’un de leur livre seulement l’espace d’une journée, ou faire une lecture sur Youtube en direct, toutes les idées les plus folles sont autorisées et même fortement conseillées. Les éditeurs, eux, peuvent également proposer l’un de leur livre gratuitement toute la journée, solliciter leurs auteurs, offrir des goodies ou imaginer des initiatives inventives pour promouvoir l’acte de lire sans tomber dans le commercial. Les librairies et les bibliothèques pourront organiser des lectures ou des rencontres. Enfin, les lecteurs ne seront pas en reste et seront invités à partager leur livre préféré, à se raconter, à faire partager leur expérience via les blogs et les réseaux sociaux.

Reading

Nous regrouperons toutes nos participations via un hashtag sur Twitter et Facebook (#RaysDay par exemple). Pas de hiérarchie, pas de centralisation : chacun participe à sa guise et célèbre la lecture comme il l’entend. Ce peut être aussi l’occasion pour chacun de tester les licences libres, dans une volonté de partage affichée, juste l’espace d’une journée, pour tenter le coup, pour tremper l’orteil. L’essentiel, c’est que ça reste gratuit et partageable. Voilà comment j’imagine les choses. Bien sûr, chacun serait libre d’apporter sa pierre à l’édifice de la manière qu’il estime la plus intéressante, toutes les bonnes volontés sont bienvenues et plus qu’appréciées.

C’est à chacun de contribuer à sa mesure et selon son envie. Il n’y a pas de limite. Tout ce qui compte, c’est de raconter, d’exprimer, de partager ce qui fait que nous aimons autant la lecture.

Alors, vous faites quoi le 22 août prochain ?

 

MAJ : le site www.raysday.net vient d’ouvrir ses portes !

 

Kindle Unlimited : pourquoi un service de lecture illimitée ne sera jamais une bibliothèque

 

Amazon a donc lancé son offre de lecture illimitée, judicieusement appelée Kindle Unlimited : pour 9.99$ (sortie prévue en France à l’horizon de l’automne 2014, sans doute à 9,99€), les souscripteurs pourront à loisir télécharger tous les ebooks compris dans l’offre sans restriction de nombre de fichiers, de publicité ou de temps d’utilisation. L’offre embarquera dans un premier temps quelques pointures (Harry Potter, Seigneur des Anneaux, etc) ainsi que des catalogues de maison indépendantes et des autopubliés Kindle Select, le temps que tout le monde se mette d’accord et que les grands groupes d’édition décident (ou non) de s’intégrer à l’offre. En France, des rumeurs circulent déjà : il est possible que Kindle Unlimited incorpore à son lancement de grands catalogues de maisons prestigieuses. Dans tous les cas, Amazon flanque un grand coup de pied dans la fourmilière, et ce ne sont pas les réactions polies des concurrents Oyster, Youscribe et Youboox qui nous convaincront du contraire : ça va faire mal, très mal.

Qu’on soutienne ou non cette vision du livre, je suis tombé sur plusieurs réactions du type « Pourquoi s’offusquer, après tout, ce n’est pas si différent d’une bibliothèque » et je ne vous cache pas que cet amalgame me chatouille un peu les sinus et que j’aimerais une bonne fois pour toutes le voir disparaître, ce pour plusieurs raisons :

  1. Une bibliothèque n’a jamais eu vocation à générer du profit. Une bibliothèque n’est pas un établissement commercial : même si, depuis 2003, le droit de prêt redistribue une partie de l’argent généré par l’établissement aux auteurs via des sociétés de perception de droit, le but principal d’une bibliothèque n’est pas de gagner de l’argent, mais de proposer un service  public d’édification personnel, de culture et de savoir gratuit. Ce n’est pas rien, par les temps qui courent. D’ailleurs…
  2. les bibliothèques n’ont pas non plus pour vocation d’enrichir les auteurs et les éditeurs, mais de disséminer les créations, de les proposer au plus grand nombre possible et de les conserver : c’est une mission d’utilité publique. Les bibliothèques proposent des lectures, des rencontres, des sélections, et contribuent à perpétuer l’amour du livre. Tout ça pour pas un rond.
  3. Parce que croyez-le ou non, même si la plupart des bibliothèques demandent aujourd’hui de s’acquitter d’un abonnement pour pouvoir emprunter les ouvrages, vous pouvez entrer dans une bibliothèque gratuitement et lire gratuitement toute la journée, de l’ouverture à la fermeture. Gratuitement. C’est gratuit. Pour l’avoir testé, je peux vous affirmer que ça fonctionne. Certaines ont même encore des abonnements gratuits. Oui oui.

Tout ça pour dire qu’Amazon entre clairement dans une autre logique : ici, l’illimité n’est pas une manière de promouvoir la culture, mais d’engranger un pool d’auteurs et d’éditeurs comme d’autres collectionnent les timbres pour qu’il soit le plus attirant possible (le catalogue, pas les auteurs) et d’en tirer un bénéfice commercial. Amazon est une société à but lucratif. Le coût de l’abonnement multiplié par le nombre de souscripteurs formera une cagnotte, répartie en fonction du nombre de lectures (paiement déclenché à partir de 10% de l’ouvrage lu, les relectures n’entraînent pas de nouvelle rémunération, ni repris ni échangé).

Hauling crates of peaches from the orchard to the shipping shed, Delta County, Colo.  (LOC)

Je ne suis pas un grand fanatique du principe d’illimité.

D’une part, les méthodes de calcul concernant les rémunérations demeurent incertaines : elles dépendent bien entendu du nombre de lectures de votre livre, mais aussi du nombre d’abonnés au service et du nombre global d’ouvrage lus. C’est un système proportionnel, qui peut s’avérer aussi bien juteux que cruel. On sait à quel point la lecture numérique est répandue outre Atlantique, elle l’est bien moins en France : l’arrivée d’une telle offre pourrait bien changer la donne, car personne n’aime payer davantage pour le même service. Si je lis en moyenne deux livres par mois, au prix où sont les ebooks français, et que je me satisfais des titres présentés dans l’offre Illimited, j’aurai effectivement tout intérêt à investir dans un abonnement. Bien entendu, sitôt que je mettrai fin à mon abonnement, les ouvrages disparaitront de mon Kindle, c’est de bonne guerre. De toute façon, quand vous achetez un livre numérique bardé de DRM sur Amazon, vous ne bénéficiez que d’une licence d’utilisation à vie, pas de la propriété de l’ouvrage. Peu de gens aimant relire (et aimant vraiment lire tout court, d’ailleurs), l’un dans l’autre, pourquoi ne pas céder ?

Même s’il est difficile — pour ne pas dire impossible — de comparer les marchés de la musique et de la VOD à celui du livre, on peut néanmoins s’attendre à ce que :

  1. il y ait potentiellement moins d’abonnés à des services de livres en illimité que pour la musique ou le cinéma (c’est une réalité, il y a moins de gens qui lisent régulièrement que de gens qui écoutent de la musique ou qui regardent des films, pour de multiples raisons — éducation, budget, goûts, etc…, surtout en France + en numérique)
  2. le temps n’étant pas extensible à notre échelle et notre degré de technologie, moins de livres soient lus que de films regardés ou d’albums écoutés (ça prend du temps de lire un livre, davantage que d’écouter un disque ou de regarder un livre, et donc, on en lit moins)
  3. il y ait davantage de livres proposés à la lecture que de films ou d’albums (demandez autour de vous, tout le monde a écrit un livre),

et que donc en l’état — mais je suis une quiche en maths — je n’imagine pas comment le livre pourrait mieux s’en tirer que la musique question rémunération des auteurs et des éditeurs. L’illimité a prouvé qu’il n’était pas, pour le moment, un business model en lui-même : les entreprises qui proposent ce genre de services peinent à dégager le moindre bénéfice et redistribue des clopinettes aux principaux concernés. Pourquoi dès lors, si personne ne gagne d’argent, ériger ce modèle en vision du futur ? Pour gagner des parts de marché ? Il est certain que si cette vision s’impose à long terme, les concurrents d’Amazon (Oyster, Youscribe, Youboox) ont tout intérêt à dire que le modèle, même s’il ne dégage rien pour l’instant, a de l’avenir : des éditeurs et des auteurs qui souhaiteraient contrer Amazon ou se passer de leurs services pourraient se tourner vers eux. D’ailleurs, les modèles de rémunération sont très différents en fonction des services, comme si même de ce côté-là, on en était encore à un stade davantage expérimental que commercial.

Gerty Theresa Radnitz Cori (1896-1957) and Carl Ferdinand Cori (1896-1984)

En tant qu’auteur, et même en tant qu’éditeur, si vous me proposez de passer d’un modèle précaire à un modèle de paupérisation absolument certain, je ne suis pas sûr de vous suivre sur ce terrain. Parce que c’est de ça dont il est question : de changer de paradigme. Quand il sera trop tard, il sera inutile de clamer « nous vous avions prévenus ». Car les clients lecteurs réfléchissent aussi bien avec leur tête qu’avec leur porte-feuille : en leur proposant une offre défiant toute concurrence (à la Netflix), qui nous dit que ce modèle ainsi plébiscité ne deviendra pas bientôt la norme ? Une fois les clients habitués, il est presque impossible de faire machine arrière. Le modèle est en place, il faut s’adapter. Quand nous comprendrons que les bénéfices réalisés ne permettent pas une juste redistribution des richesses aux écrivains et à leurs éditeurs, peut-être serons-nous arrivés à un stade où nous ne pourrons plus revenir en arrière, où il faudra composer. Les plateformes auront gagné, les clients aussi peut-être — même au prix de s’enfermer dans un écosystème —, mais les auteurs ?  Pas sûr, pas sûr… Déjà qu’on ne leur facilite pas la vie en ce moment. Alors faut-il expérimenter ? Oui, bien sûr. Faut-il courir trop vite au risque de tomber, et de faire tomber tout le monde derrière soi, pas si sûr. C’est ce potentiel phénomène d’engrenage qui me pose problème. Sabordez le navire ! Pour les startups, ce sera facile : soit elles fermeront et abandonneront leurs utilisateurs, soit elles se revendront à des investisseurs. Mais pour les autres, ce sera plus compliqué.

Bien sûr, il existe des effets positifs : la dissémination potentielle, la publicité, l’effet découverte. Mais sachant d’une part que la présence sur Kindle Unlimited implique la participation à Kindle Select, et donc l’exclusivité temporaire des titres sur la plateforme (au moins pour les autopubliés, sans doute pas pour les éditeurs historiques), et que la plupart d’entre nous dépensons de toute façon moins de 10€ par mois pour nos livres (aux dernières nouvelles, entre 6 et 7 €), aurons-nous encore la force, l’envie, le budget pour aller voir ailleurs ? Irons-nous encore dépenser de l’argent chez des indépendants quand nous aurons l’accès à un catalogue illimité ? Ponctuellement, peut-être, mais dans l’immense majorité des cas, nous nous contenterons de ce qui sera proposé et c’est bien normal. Du temps où je possédais la carte de cinéma UGC Illimité, je n’allais jamais ailleurs que dans des cinémas du réseau. Je l’ai d’ailleurs beaucoup utilisée au début, puis de moins en moins par manque de temps, si bien qu’au final, cette carte m’était aussi utile qu’un abonnement à France Loisirs.

Car à mon sens, il y a une notion d’épuisement dans le principe même d’illimité. Avoir accès à tout, perpétuellement, me donne le vertige et, au final, me plonge dans un état d’incertitude : quoi lire ? pourquoi choisir ? quel titre se forcer à lire pour rentabiliser mon abonnement ? pourquoi acheter ailleurs quand je peux télécharger gratuitement un livre différent dans mon forfait ? La liste des questions sans réponse s’allonge à l’infini. Pour ma part, si j’aime savoir dans quoi j’investis, j’aime aussi savoir où va le fruit de cet investissement. Et si je peux choisir une formule qui récompense l’auteur à la juste valeur de son travail et qui ne le transforme pas en un énième maillon de la chaîne, en une matière première aisément remplaçable et inquantifiable, alors j’opterai pour cette solution. L’illimité a tendance — je dis bien tendance — à dévaloriser : on ne mange pas de la même manière dans un buffet à volonté et un restaurant gastronomique. Bien sûr, nos abonnements téléphoniques sont illimités, nos abonnements à internet aussi et c’est une très bonne chose, comme tant d’autres, mais soyons réalistes : cela n’a pas grand-chose à voir.

City, public library

Le lecteur/client a tout le loisir d’exiger un maximum de choses au meilleur prix, mais il est aussi du devoir de celui qui pourvoit à ce besoin de créer les conditions pour bâtir un écosystème pérenne : la méthode de la terre brûlée est efficace, mais destructrice. Je ne suis pas là pour juger. Les lecteurs feront ce qu’ils voudront. Réfléchissons donc ce que nous voulons pour le livre de demain en toute connaissance de cause, informons, et prenons nos décisions en conséquence. Jusqu’à preuve du contraire, les bibliothèques n’ont jamais fait de mal au livre, bien au contraire.

MAJ du 22/07/214 : Tim Worstall, journaliste chez Forbes, suggère de fermer toutes les bibliothèques du Royaume-Uni et d’investir dans un abonnement Kindle Unlimited global : cela coûterait moins cher que d’entretenir le réseau de bibliothèques. On voit à quel point la confusion est dangereuse : en nous engageant sur cette pente, nous nous offrons littéralement aux griffes d’un interlocuteur privé. Il y a une forte tendance à baisser la garde en ce moment. La privatisation de la culture et de l’éducation est pour moi une voie de non-retour.

 

 

Arrêtez de prendre les enfants pour des cons

Vous avez peut-être vu cette image circuler sur les réseaux sociaux ces derniers jours. À gauche, une traduction originale d’une aventure du Club des Cinq. À droite, la version remasterisée destinée à un public plus actuel : suppression du passé simple au profit du présent de l’indicatif, tournures de phrases abrégées, simplification du vocabulaire, voire carrément de l’action.

Vous avez peut-être vu cette image circuler sur les réseaux sociaux ces derniers jours. À gauche, une traduction originale d’une aventure du Club des Cinq. À droite, la version remasterisée destinée à un public plus actuel : suppression du passé simple au profit du présent de l’indicatif, tournures de phrases abrégées, simplification du vocabulaire, voire carrément de l’action.

Club des 5

En d’autres passages, on rencontre des gommages destinés à masquer certains stéréotypes datés, du genre maman fait la popote et les gitans sont des voleurs. Sur ce dernier point, il suffit de lire un numéro de Valeurs Actuelles (ou, sans aller jusque là, d’une bonne partie de la presse française) pour constater que la simplification a pourtant encore de beaux jours devant elle (cf les Roms), mais passons.

En la matière, deux écoles s’opposent. L’une, d’une part, brandit l’étendard du sacro-saint « C’était mieux avant », fustigeant les enseignants illettrés, les émissions de téléréalité stupides et l’internet dévorateur, qui contamine les cerveaux de nos chers bambins pour les transformer en machines à envoyer des textos mal orthographiés. L’autre, censément plus optimiste, se gausse des inquiétudes des vieillards cacochymes de l’Académie et invoque la course du temps pour expliquer les manquements et les trous que certains gosses pourraient entretenir dans leurs caboches : après tout, qui se sert encore du passé simple à l’oral ? Je n’ai pas aimé l’article de Sophie Gourion en réaction à la polémique :  au final, ces inquiétudes relèveraient d’une sorte de crainte apocalyptique à la limite de la superstition. Je ne nie pas qu’il y ait une part de ça — le « c’était mieux avant » a la vie dure — mais certains passages m’ont choqué. Au final, la lecture serait au final l’apanage d’une poignée de familles aisées, études à l’appui, puisqu’elle est avant tout un héritage social :

« Qu’on le déplore ou non, la langue est fluctuante, le vocabulaire évolue et je trouve logique qu’un ouvrage s’adressant à des enfants en tienne compte. Le passé simple disparaît du Club des 5 ? Nul doute que ceux qui s’en offusquent (essentiellement des CSP+ et/ou des gens éduqués d’ailleurs) sauront conseiller à leurs enfants d’autres ouvrages qui y ont recours, comme les classiques de la littérature française. Car c’est un fait établi : la lecture est un acte éminemment social, apanage des familles les plus dotées socialement, habituées de longue date à valoriser la culture de l’écrit comme l’explique cette étude. Si le Club des 5 ne satisfait plus à leur exigence de niveau de langue, ils auront donc les ressources nécessaires pour proposer d’autres pistes de lecture à leurs enfants. »

Je ne nie pas la réalité des données — il y en aura toujours pour prouver tout et son contraire —, mais je ne suis ni journaliste, ni sociologue. Ce relais de la lutte des classes ( les CSP+, d’accord, mais les autres ? tout le monde devrait lire) me met mal à l’aise. « La culture, oui, mais pas pour tous ? » Oublions l’idéal du nivellement par le haut et laissons les familles favorisées lire leurs classiques au passé simple ? Pour les pauvres, autant leur mettre le programme télé dans les mains ? Comme l’explique l’auteur du blog, les livres sont « en concurrence avec les tablettes, les consoles, les écrans de télévision ou d’ordinateurs. Mais aussi Harry Potter ». Harry Potter est écrit au passé simple dans un niveau de langage plutôt exigeant, ce qui n’a pas empêché une flopée de mômes de s’en emparer. Quant au problème de l’attention, c’est un autre sujet que j’ai traité de nombreuses fois, et qui n’a rien à voir avec le niveau de lecture. Bref. C’est une réalité que les études démontrent ? Changeons-la. Il n’y a pas de situation définitive. Ça n’existe pas. 

Relayer le message, même sur un blog, comme quoi la lecture ne serait au final qu’une affaire de familles favorisées est un mauvais message à jeter dans ce monde : il ne fait que donner une bonne excuse à ceux qui ne lisent pas ou ne veulent pas faire lire.  Lire ne coûte pas cher. Lire n’est pas — n’est plus —, en France, une question d’argent, de milieu social ou de situation géographique. Lire est l’affaire de tout le monde, tout le temps.

[Children aiming sticks as guns, lined up against a brick building, Washington, D.C.?]  (LOC)

Je ne veux prendre le parti ni de l’un, ni de l’autre : autant je trouve les enthousiastes technophiles aveugles sur certains points, autant je pense qu’il faut que la littérature, comme le reste du monde, avance avec son temps. Mais il y a une chose que je ne supporte pas, surtout quand ce sont les éditeurs et les parents qui s’y mettent : qu’on prenne les enfants pour des cons et qu’au prétexte qu’ils seraient désormais incapables de lire des histoires un peu compliquées (voire de lire tout court), on décide pour eux de les cantonner en division d’honneur, à l’abri de la première division où jouent Proust, Céline et Joyce par peur de les y voir un jour entrer. Ça me met en colère. Evidemment, je ne dis pas qu’il faille coller du Shakespeare entre les mains d’un élève de CE2. Mais contraindre un enfant à baigner dans le même bouillon pour ne pas le tirer vers le haut, c’est s’exposer à créer des générations d’illettrés. Ce ne serait pas le pire : lire des romans, en soi, n’est pas un accomplissement, tout juste quelque chose où trouver matière à pérorer en soirées, diront certains. Mais je ne suis pas de cet avis : lire des livres, et plus généralement lire des choses compliquées, fait travailler les méninges. Celles-ci, comme les muscles d’un sportif, ont besoin d’exercice pour se développer. Je lis régulièrement des livres de physique ou de cosmologie, de la poésie, de la philosophie, pas pour me la péter, mais pour exercer mes facultés de compréhension : souvent, je n’y comprends pas grand chose. Ce n’est qu’à la deuxième ou troisième relecture qu’un sens commence à apparaître. Mon cerveau se modifie en permanence. Il se modèle seul, mais nous devons lui donner les outils pour le faire.

Quand on part du principe que les enfants sont trop bêtes pour comprendre quelque chose, pas assez doués, pas assez éduqués ou pas assez intéressés, on restreint le champ de leurs possibilités. On ne leur donne pas les moyens — ne serait-ce que le simple choix — de s’améliorer. On les condamne à tremper dans un bain dont on ne changerait jamais l’eau et ça, je ne l’accepte pas. Ce n’est pas être réactionnaire ou passéiste de penser que les enfants doivent être stimulés intellectuellement. Ce n’est pas être réactionnaire ou passéiste de réaliser qu’une lettre de motivation écrite sans fautes d’orthographe est un plus dans une candidature. Ce n’est pas être réactionnaire ou passéiste de penser que certains choses, en dépit de ce que la publicité veut nous faire croire, peuvent aussi changer en mal. Je pense au climat, à la pollution, à la courbe du stress au travail. Ce n’est pas être réactionnaire ou passéiste d’imaginer un monde où on offrirait aux enfants des challenges à leur mesure, à savoir non pas se battre contre les autres, selon des critères quantitatifs de résultats, mais contre eux-mêmes : la meilleure des façons de s’améliorer, ce n’est pas de se comparer aux autres, mais de combattre chaque jour sa propre paresse et de se défier sans cesse. Ce n’est pas être réactionnaire ou passéiste de penser que oui, les adolescents peuvent être autre chose que les machines à consommer, ces modèles que le marketing et certains pans de l’industrie culturelle voudraient nous imposer : girly pour les filles, macho pour les garçons, récits calibrés, etc… L’essentiel, c’est qu’ils lisent ? Ce n’est pas mon avis. Si l’essentiel était qu’ils lisent, on offrirait des annuaires téléphoniques à Noël. L’essentiel, c’est qu’ils trouvent dans leur lecture des raisons de croire en l’avenir et d’y participer activement.

Rural school children, San Augustine County, Texas  (LOC)

Je me rappelle ce jour où, alors que j’étais en cinquième, ma prof d’anglais a emmené toute la classe au cinéma. Nous imaginions aller voir un de ces vieux films dont les professeurs sont friands, soporifiques au possible… mais nous avions tort. Ce jour-là, le cinéma passait « Sacré Graal », des Monty Pythons. Je ne crois pas avoir tout compris ce jour-là, mais j’ai su que j’avais vu quelque chose d’important, qui m’avait sorti de ma zone de confort et qui, au final, demeure encore à ce jour l’un de mes films préférés. J’ai lu Bilbo le Hobbit à neuf ans. Personne ne m’y a forcé, mais j’ai grandi entouré de livres et mes parents nous emmenaient souvent à la bibliothèque. En refermant le livre, j’ai su que c’était ça que je voulais faire de ma vie, même si j’ignorais encore le sens de ce ça qui n’a plus jamais cessé de m’obséder depuis. Je n’ai sans doute pas tout compris, mais c’est justement à cause de ces blancs à combler que j’ai voulu persévérer.

Il faut arrêter de croire que c’est parce que c’est compliqué qu’un enfant va abandonner : tous les jours, des enfants lisent des livres trop compliqués pour eux. Ils prennent alors un dictionnaire, ou déduisent de la phrase le sens d’un mot inconnu. Même mon neveu, qui a à peine un an, écoute religieusement sa grand-mère lorsqu’elle lui raconte une histoire. Je suis à peu près sûr qu’il ne comprend presque rien à ce qu’il écoute, mais il comprend une chose : qu’il ne comprend pas. Il ne réussit pas encore à comprendre, et c’est cette frustration de ne pas y arriver qui nous pousse à apprendre à marcher, puis à parler. Ce processus d’apprentissage ne s’arrête jamais. Et si cette époque a une chose à intégrer, en ces temps où les contenus nous tombent tout cuits dans le bec, c’est que la difficulté n’est pas une valeur réactionnaire. S’attaquer à des choses compliquées et les surmonter, voilà ce qui nous élève, indifféremment de nos origines ethniques ou de l’épaisseur de notre portefeuille.

Arrêtons de prendre les enfants pour des cons : ils sont bien plus intelligents que nous voudrions bien le croire et, souvent, bien plus intelligents tout court.