#50 | Chrono

 

Le temps file : déjà le 50ème texte. D’ordinaire, chaque palier en dizaine est une source de satisfaction, mais à deux textes de la fin, c’est une demi-réjouissance seulement, d’autant que nombre d’entre vous sont en vacances et qu’internet ressemble à une avenue vide en plein après-midi de canicule. C’est assez confortable, dans un sens. Le temps continue de passer à la même vitesse mais paraît ralenti, comme engourdi, et il fait bon écrire sur le balcon, avec la rumeur de la ville et les cris des enfants. Pas d’empressement, pas de nervosité, juste un peu d’appréhension au sujet du vide qui approche implacablement et qui, je l’espère, ne m’engloutira pas sitôt la 52ème nouvelle publiée. On a encore le temps. Deux semaines en été, c’est toute l’éternité. Le texte de la semaine parle d’ailleurs du temps qui passe.

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Je vous présente Chrono, la 50ème nouvelle du Projet Bradbury.

Jusqu’ici, le manuel avait réponse à tout : quel champignon ne pas manger, quelle branche tailler pour se fabriquer un arc, quelles vis utiliser pour bâtir une cabane dans les arbres et toutes ces astuces qui font qu’un manuel est un bon manuel… mais sur la question du vertige des chiens, l’ouvrage reste muet. Richard s’en sortira : il en a vu d’autres. Avec Anubis, son fidèle compagnon à quatre pattes, et le manuel en poche, il se lance dans une étrange course contre la montre en pleine forêt. 

L’idée de Chrono me trotte dans la tête depuis pas mal d’années : l’inspiration est une chose étrange et les idées encore davantage. La semaine dernière, je vous parlais d’une histoire née d’un rêve. Cette semaine, je vous présente une nouvelle née d’une image : un garçon qui regarde sa montre à quartz avec anxiété dans la forêt. Pendant des années, j’ai conservé cette image dans un coin de ma mémoire sans véritablement savoir ce qu’elle signifiait — si je devais y voir un signe, une pensée refoulée, un souvenir enfoui — et j’ai eu le temps de bâtir de tonnes de scénarios dans ma tête : pourquoi cet enfant regarde-t-il sa montre ? De quoi a-t-il peur ? Plusieurs hypothèses se sont mêlées les unes aux autres, des personnages et des décors secondaires sont apparus, toujours accessoires, jamais essentiels, car seul comptait le visage tendu de l’enfant. J’ai même pensé à en faire un court-métrage, car le principe est hautement visuel, relativement linéaire et l’histoire finalement assez mince, ce qui est plutôt un avantage en matière de narration courte, mais j’y ai renoncé faute de temps et d’énergie. Le garçon regardait toujours sa montre dans sa forêt dans un recoin de ma tête, perdu au fin fond de mes géographies personnelles, jusqu’à ressurgir il y a quelques jours tandis que je re-parcourais mes notes, comme je le fais si souvent. Utile, les notes. L’histoire existe enfin.

Pour les lecteurs les plus observateurs, vous remarquerez peut-être une légère (?) différence de style dans cette histoire (ainsi que dans les deux prochaines). Je n’ai pas fait d’accident vasculaire cérébral, je n’ai pas embauché un nouveau ghostwriter, j’ai simplement fait une rencontre — ou plutôt j’ai enfin compris une rencontre que j’avais faite il y a déjà quelques années sans totalement la digérer. David Foster Wallace, que je connaissais pour ses articles et certaines de ses nouvelles, m’a littéralement happé depuis plusieurs semaines dans un tourbillon de pensées que je n’avais pas ressenti depuis mes premières lectures de Lovecraft à 13 ans. J’ai lu La Fonction du Balai et Le Roi Pâle, je dévore ses nouvelles et relis ses articles, et chaque mot me perce les yeux et me retourne le cerveau. Cet auteur était un génie et, comme tous les génies, apprécié de ses pairs et de la critique mais injustement méconnu du grand public, notamment en France où il a été traduit assez tard, merci le Diable Vauvert, sur tous les bons coups comme d’habitude. J’aurais sans doute l’occasion de vous en parler plus. Sachez néanmoins que de la plume de Wallace découle une écriture empathique, qui m’a donné envie de m’intéresser encore davantage à mes personnages et à les faire peut-être plus parler, penser et agir comme des êtres humains, et non plus comme des personnages de roman déplacés telles des pièces d’échec d’un point A à un point B en fonction d’un plot défini. En ce moment, la notion de plot m’est étrangère. Quelque chose change dans ma façon d’écrire. À suivre.

Chrono est disponible chez KoboSmashwords, Apple, Amazon et Youscribe pour 0,99€. Vous pouvez — encore pour quelques jours — vous abonner à l’intégralité des nouvelles pour 40€ et devenir mécène du Projet Bradbury. La couverture est toujours signée de la talentueuse Roxane Lecomte.

 

#45 | Là-bas

S’il faut encore le répéter, allons-y gaiement : il n’y a souvent qu’à puiser dans sa propre expérience, ses propres souvenirs, pour trouver l’inspiration. Je ne parle pas là du célèbre précepte de storytelling « Write what you know » (— écris ce que tu connais) que les auteurs de science-fiction ont depuis longtemps fait voler en éclat, mais simplement de l’intention, des sentiments. Peu importe que vous ayez vécu ou pas les aventures que vous faites vivre à vos personnages, pourvu que vous puissiez entrer en empathie avec eux. Cette nouvelle est donc issue de la transposition d’un sentiment réel à l’intérieur d’une situation fictionnelle, avec des personnages qui ne sont pas moi à proprement parler et qui, pourtant, sont néanmoins un peu moi quand même. Continuer la lecture de « #45 | Là-bas »

Se couler dans le monde et devenir de l’eau

 

Je l’avoue volontiers, j’ai un petit faible pour ce que dans les pays anglophones, on appelle les “commencement speeches” : lorsque les étudiants terminent leur cursus en université, des invités viennent faire un discours devant toute la promotion. Dans les facultés les plus réputées, les orateurs peuvent être très prestigieux : Barack Obama lui-même s’est prêté à l’exercice. Sans aller jusque là, de grandes personnalités ont offert aux étudiants leurs meilleurs conseils, de Neil Gaiman (son discours est un moment formidable que je conseille à tous les écrivains en herbe) à J.K. Rowling en passant par Steve Jobs, Ellen DeGeneres, Jeff Bezos et Steven Spielberg. C’est une tradition à laquelle tout le monde ou presque se plie, une manière de rendre à la société ce qu’elle vous a donné, de souhaiter la bienvenue aux étudiants dans la vie active et de les mettre sur la voie en les inspirant le plus possible. Ces commencement speeches sont souvent de grands moments d’émotion pétris de sentiments lumineux et d’humanité, et je regrette que cette tradition ne soit pas généralisée partout dans le monde tant c’est une belle manière de commencer sa seconde vie. Continuer la lecture de « Se couler dans le monde et devenir de l’eau »