Nos histoires changent-elles le monde ?

Ces derniers mois, on entend à nouveau parler d’utopies – à savoir d’histoires dépeignant un futur enviable et apaisé ; où le progrès technologique n’écrase pas les individus en renforçant le pouvoir des puissants, mais où il les libère et les incite à poursuivre le meilleur. Ainsi, certain·e·s auteur•e•s pensent qu’il faut mieux raconter le monde que l’on souhaite voir advenir plutôt que de raconter celui qu’il faut craindre – on pense à Alain Damasio, qui œuvre beaucoup en ce sens à travers son travail mais aussi dans ses prises de position politiques, à l’Archipel des devenirs, mais aussi à la fiction collaborative Bright Mirror (en contrepoint à la série Black Mirror, qui narre des futurs détestables), et dans une certaine mesure à certains collectifs anglophones, mais aussi francophones, comme celui réuni autour de l’ouvrage Au bal des actifs : demain le travail.

Pour moi c’est une excellente nouvelle. En luttant contre la sinistrose et le déclinisme par l’utopie, on admet que la fiction a un pouvoir de modification du réel, et je crois beaucoup au pouvoir transformatif de la fiction. Je suis convaincu que les histoires ont la capacité, par l’expérience que nous accumulons dans la peau d’autres personnages, de nous rendre meilleurs. La fiction a un réel pouvoir de torsion du réel. Cela semble d’ailleurs acquis pour nombre de commentateurs, qui estiment positives, nécessaires et bienvenues de telles initiatives : oui, les histoires qu’on nous raconte changent notre perception du monde, elles l’influencent. Ça a toujours été le cas et ça le sera tant qu’il y aura des histoires.

En revanche j’aimerais comprendre pourquoi cette capacité transformative ne fonctionnerait qu’à sens unique. Entendez : sitôt que l’on soulève les éléments problématiques d’une fiction – qu’il s’agisse de racisme, d’homophobie, de sexisme, de la valorisation de comportements abusifs, d’appropriation culturelle, etc – on assiste à une levée de boucliers : « ne touchez pas à nos histoires », « liberté de création », « les artistes font ce qu’ils veulent ». J’entends bien. Mais si l’on admet que la fiction puisse rendre les gens meilleurs en leur suggérant des modèles imaginaires positifs, alors il faut admettre aussi qu’elle puisse les appauvrir – ou pire, leur souffler des comportements ou des idées qui puissent nuire à autrui ou à eux-mêmes.

Dénoncer ce phénomène suscite souvent des réactions épidermiques : ainsi est-on vite taxé de vouloir le retour de la censure et de souhaiter ériger une dictature de la bien-pensance. Alors je le rappelle : il n’est pas question d’interdire quoi que ce soit – la loi s’en charge toute seule et celle-ci est très claire. Il s’agit de comprendre et de mesurer l’ampleur du pouvoir transformatif de la fiction – et par extension de notre responsabilité en tant qu’auteur·e·s : manipuler les territoires imaginaires des personnes qui nous lisent, qui écoutent ou visionnent nos œuvres, n’est pas un acte anodin. Et s’il est capital de le garder à l’esprit lorsqu’on s’adresse aux enfants ou aux adolescents, il est tout aussi important d’y penser quand on raconte pour les adultes – nous gardons intacte notre capacité d’apprendre jusqu’à la mort.

Ça ne veut pas dire qu’il faille pour autant  bannir les personnages sexistes, homophobes et racistes de notre répertoire fictionnel. Je dirais même, au contraire : c’est dans notre manière de traiter ce racisme, ce sexisme, cette homophobie, que réside la clef de cette équation, et c’est notre propre tolérance à ces phénomènes qu’il faut questionner – notre propre indulgence, qu’elle soit consciente ou non. Si la fiction change le monde, alors les auteur•e•s ne sont pas ces saltimbanques inconscients et puérils qu’on nous présente parfois : ils et elles ont un pouvoir immense entre les mains.

Dès lors, la question qui se pose à celles et ceux qui créent des histoires pourrait se résumer ainsi : quel monde est-ce que je souhaite construire ? quels comportements est-ce que je souhaite valoriser ? Ça peut sembler pénible, « gâcher la fête », mais la fiction obéit elle aussi à un agenda politique.

Que nous le voulions ou pas, tout est politique.

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Photo d’illustration : Unfathomed Beauty, par Elijah Hiett – via Unsplash

Cartographie de l’irréel

Internet est un pays fascinant qu’à l’instar de mes landes intérieures je ne me lasse jamais de visiter, et ce pour de multiples raisons. Mais l’une d’entre elles est que l’intrusion de la fiction dans le réel est un sujet qui me fascine et me touche tout particulièrement, et qu’internet est le medium idéal pour ce genre de mélange.

Aujourd’hui, quelques manipulations sur Photoshop suffisent pour faire surgir de nos imaginations des paysages irréels — quoique souvent très réalistes. Ces paysages irréels, souvent d’abord présentés comme des œuvres de l’esprit, sont désormais vite reprises sur les réseaux sociaux. Les crédits sont déformés, puis oubliés dans les méandres des multiples partages, si bien qu’on finit par ne plus se souvenir qu’il s’agit là d’une création, d’un artifice très bien imité, et qu’on finit par prendre ces images pour la réalité.  Continuer la lecture de « Cartographie de l’irréel »