Collaborer ou mourir : « La servante écarlate », par Margaret Atwood

La servante écarlateThe Handmaid’s Tale dans son titre original – est une dystopie : un futur possible, bien que loin d’être souhaitable. Dans les dystopies, l’histoire démarre en général après qu’une catastrophe naturelle ou un conflit dévastateur ait modifié le monde tel que nous le connaissions pour le laisser à genoux. C’est alors seulement que le pire arrive.

Mais Margaret Atwood ne s’attarde pas sur les raisons du déclin : elle y plonge immédiatement le lecteur, comme en immersion, à travers le témoignage clandestin de son personnage, Defred. Celle-ci, aux prises avec des forces qui la contraignent à l’obéissance, nous livre un témoignage étouffant de la vie quotidienne dans ce monde d’après. Continuer la lecture de « Collaborer ou mourir : « La servante écarlate », par Margaret Atwood »

Héroïnes à embaucher : trop de mâle tue le mâle ?

Si la majorité des lecteurs sont des lectrices, la plupart des écrivains publiés sont des hommes : un constat dont nous ne pouvons malheureusement que nous lamenter. D’accord, la situation s’est un peu améliorée depuis l’époque de George Sand : cette chère Aurore Dupin s’était vue contrainte d’endosser ce pseudonyme pour que l’on considère ses écrits avec autre chose que de la condescendance. Depuis, Agatha Christie, Françoise Sagan, Nathalie Sarraute, Zadie Smith, J.K. Rowling et tant d’autres ont prouvé (le fallait-il ?) que leur plume valait bien celle de leurs homologues masculins, n’en déplaise à nos prosateurs gonflés de testostérone et à leur fierté à moustache. Reste que les inégalités en matière de publication demeurent, et que les implications et les conséquences dépassent de loin les simples considérations de quota. Continuer la lecture de « Héroïnes à embaucher : trop de mâle tue le mâle ? »

« Frozen » : la Reine des Neiges m’a réconcilié avec Disney

 

Il faut bien passer le temps dans le train, et je n’avais pas spécialement le coeur à écrire : un peu moins de deux heures, c’est court pour s’y mettre. Un petit tour par l’iTunes Store et me voilà à consulter les derniers films d’animation sortis en location (j’ai vu récemment « Dragons » qui m’avait beaucoup plu, alors j’ai voulu rester dans la même veine). Me voilà cliquant sur « La Reine des Neiges », dont on m’avait dit beaucoup de bien. Je comprends mieux pourquoi.

D’abord, j’ai passé un excellent moment de divertissement : c’est une belle histoire, archétypale comme peuvent l’être les contes (et c’est ce qu’on leur demande), graphiquement très réussie et sans temps morts. Mais il y a un aspect du dessin animé qui m’a littéralement enthousiasmé : le traitement des personnages féminins. Beaucoup de critiques ont souligné l’aspect féministe du film, à raison il me semble, car c’est la première fois que je vois un dessin animé échapper véritablement au « syndrome Trinity ». Vous connaissez ce symptôme dramaturgique qui tire sont nom de l’héroïne de Matrix ? Il s’agit d’une femme forte — ou du moins présentée comme telle — qui, au final, a quand même besoin de l’intervention d’un homme pour s’en sortir. Avec Frozen (le titre original de La Reine des Neiges, c’est plus court), on évite cet écueil avec brio. Pourquoi avec brio ? Non seulement parce qu’on évite les stéréotypes, mais on les évite en les évoquant et en les tournant en dérision.

Attention, cet article contient un maximum de spoilers. En fait, il n’y a presque que ça. Si jamais vous ne voulez pas lire la suite, fermez tout de suite cette fenêtre. Je vais vous pourrir la fin si jamais vous ne l’avez pas vu. Spoilers. SPOILERS. Je vous aurai prévenus.

Les héroïnes sont donc deux soeurs de sang royal, dont l’une, Elsa, est affligée d’un terrible pouvoir : tout ce qu’elle touche se transforme en glace. Un accident contraint l’aînée à cacher son terrible pouvoir à sa cadette, pour la préserver. Suite à la mort de leurs parents dans un naufrage, les deux soeurs restent seules au château et grandissement dans des pièces séparées (toujours à cause du pouvoir) après avoir été les meilleures amies du monde. Quand vient le jour du couronnement d’Elsa, les choses se précipitent : enfermée toute son enfance, Anna, l’autre soeur, rencontre Hans, un beau prince et se met en tête de l’épouser. Apprenant la nouvelle, Elsa perd les pédales, lâche la bride à ses pouvoirs qu’elle voulait cacher au monde entier, givre le royaume et s’enfuit dans la forêt. Sa soeur lui court après pour 1/ délivrer le royaume des glaces éternelles et 2/ accessoirement se réconcilier avec elle après leur dispute. Elle confie la gestion du royaume à Hans et part. Elsa s’est bâti un palais de glace en haut d’une montagne. Anna se lance à sa poursuite, bientôt aidée par Christophe, un jeune homme rencontré en chemin, et son rêne. Les deux soeurs se retrouvent, mais la rencontre dégénère et Elsa frappe Anna de son pouvoir, la condamnant à devenir une statue de glace si elle ne reçoit pas rapidement un témoignage d’amour véritable. Mais le gentil prince Hans qu’Anna a rencontré au début est en réalité un vilain opportuniste bourré d’ambition qui ne souhaitait que séduire la jeune fille pour hériter du royaume. Le méchant prétendant la laisse donc pour morte, capture la soeur et fait main basse sur le royaume. Sentant la catastrophe imminente, Christophe revient au palais. Anna, gelée pour toujours, s’est sacrifiée pour sauver Elsa des griffes du vilain prince. L’acte d’amour véritable — celui d’Anna envers sa soeur — est ainsi révélé, Anna ressuscite et le vilain prince est renvoyé chez lui. Bon, je schématise, mais c’est à peu près l’idée.

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À plusieurs reprises, les clichés sur les personnages féminins sont repris pour être complètement retournés, si bien qu’au bout d’un moment, on a compris la mécanique et l’on n’est plus vraiment surpris, mais le charme opère néanmoins. Par exemple : quand il rencontre Anna, le vilain prince Hans (le prince charmant est ici l’ennemi, l’opposant, mais Schrek l’avait déjà fait) lui propose de l’épouser et elle dit oui tout de suite. Un peu plus tard, quand elle confie son histoire à Christophe, ce dernier s’offusque : qui accepte d’épouser un inconnu rencontré le jour-même ? Eh bien, toutes les princesses Disney jusqu’ici… Il s’avère bien entendu qu’il s’agira d’un mauvais choix. De même, la première fois qu’elle rencontre Christophe, Anna fait face à un grand type bourru, musclé, couvert de givre et masqué : en réalité, le jeune homme est une crème, pétri de bons sentiments et limite fleur bleue. C’est presque lui, la « princesse » de l’histoire. Lorsque vient le moment de convaincre le jeune homme de l’aider, Anna emploie la force : elle lui ordonne de le suivre. Mais immédiatement après, elle soupire en aparté : imposer sa volonté lui a coûté, mais elle y est parvenu.

Le message féministe à l’attention des jeunes filles est particulièrement présent dans les cinq dernières minutes : toute la seconde moitié du film, on nous laisse supposer que l’acte d’amour qui délivrera Anna de son sort glacé est un baiser de Hans. Quand le prétendant révèle ses véritables intentions, le choix s’inverse et se porte sur Christophe, qui l’aime en secret mais qui a préféré la reconduire auprès de Hans pour qu’elle soit sauvée. Jusqu’au dernier moment (une course contre la montre où Christophe et Anna courent l’un vers l’autre pour s’embrasser), on pense que le baiser va résoudre le problème. Mais au même moment, Anna voit Hans qui s’apprête à abattre une épée sur sa soeur, se détourne donc de Christophe et préfère se sacrifier pour sauver sa soeur. L’acte d’amour véritable est ainsi matérialisé par le sacrifice d’Anna,  qui préfère mourir plutôt que de laisser sa soeur succomber sous les coups du prince. La solution était en elle depuis le début. En réalité, les hommes n’ont quasiment aucun rôle déterminant : tout se passe entre les deux soeurs, et elles sauvent le royaume presque à elles seules.

Même à la fin, quand Anna et Christophe se retrouvent seuls et finissent par s’avouer leur amour réciproque, Christophe, en bon gentleman, lui demande la permission de l’embrasser. Oui oui, vous avez bien entendu, il ne la prend pas par la taille pour l’attirer à lui, il lui demande la permission. Wow, révolution ! Juste avant, Christophe s’apprête à infliger une sévère dérouillée à Hans, mais Anna l’en empêche… pour mieux lui coller son poing dans la figure elle-même. Et la scène finale nous laisse sur les deux soeurs réconciliées, et pas sur le traditionnel baiser sur fond de soleil couchant.

Ce qui est assez fort dans ce film (scénarisé par une femme, réalisé par un homme et une femme), c’est qu’il n’évite pas les archétypes dramaturgies : il les déplace. Tous les stéréotypes sont là, du chevalier au prince charmant en passant par le personnage maladroit (et hirsute au réveil), mais ils sont extirpés des corps qu’ils occupent d’habitude pour être transférés dans d’autres corps plus surprenants. Sans ces archétypes, le conte ne pourrait pas fonctionner, et les scénaristes le savent bien : mais en choisissant de les transférer, ils ont réussi leur pari en donnant naissance à une histoire certes classique, mais intelligente, où les filles ne sont pas des potiches et se débrouillent très bien entre elles, ou alors en parfaite collaboration d’égal à égal avec les garçons (la poursuite en traîneau avec les loups est un bon exemple).

Pour moi, c’est un pari réussi presque à 100%. Je dis presque, car le design des personnages, un peu trop parfait, rappelle que Disney vend aussi du merchandising et qu’il fallait de belles poupées pour placer sur les étals des magasins de jouets. Mais mis à part ce léger bémol, je dis bravo.

 

 

Petit précis des choses à ne pas faire à l’usage des (bonnes) épouses

 

Il y a de cela exactement un siècle, en 1913, paraissait chez A&C Black un livre qui allait devenir un best-seller mondial. Cette petite maison d’édition britannique, fondée en Écosse en 1807, tient toujours le coup puisqu’elle fait aujourd’hui partie du groupe Bloomsbury, plus de 200 ans après sa création — ce qui mérite d’être souligné.

Écrit de la plume de Blanche Ebbutt, Don’ts for wives and husbands est un petit précis pratique de bonnes manières à l’usage des gentlemen désireux de ne pas laisser trop de libertés à leur épouse et des aimantes femmes au foyer prêtes à tout pour satisfaire leur gentil mari. Vous  l’aurez compris, on est loin des batailles modernes du féminisme pour l’égalité : difficile de ne pas rire en parcourant ces lignes, rédigées sous la forme de petits conseils courts et pratiques. Comme le souligne l’auteure:

L’art est une maîtresse difficile et il n’est pas d’art plus difficile que celui d’être une épouse.

L’ouvrage, réédité en français et en 2 parties par Michalon, est aujourd’hui largement connu pour être offert lors d’enterrements de vie de célibataire ou de mariage, façon de souligner l’importance du savoir-vivre lorsqu’on cherche à vivre en communauté. C’est aussi un véritable voyage dans le temps, où l’humour caustique n’est néanmoins pas absent. Petit florilège.

Ne soyez pas surprise, si vous vous êtes mariée pour l’argent, le statut social ou la gloire, d’obtenir seulement argent, statut ou gloire. L’amour ne s’achète pas.

 

Ne soyez pas grossière avec les gens que vous n’aimez pas, sinon votre mari aura des raisons d’avoir honte de vous. La politesse ne coûte rien.

 

N’oubliez pas de souhaiter une bonne journée à votre mari quand il part à son bureau. Si vous ne le faites pas, il ressentira un manque tout au long de la journée.

Plus loin, un nouveau chapitre s’ouvre sur le titre “Des conflits ou comment les éviter”.

Ne dites pas à votre mari “je te l’avais bien dit”, même si vous en êtes très tentée. Cela n’arrange rien et il vous sera reconnaissant de ne pas l’avoir dit.

 

Ne rabrouez pas votre mari. Rien n’est plus désagréable pour les témoins que d’assister à une leçon administrée par une femme à son époux, et pour son mari, c’est plus que désagréable: c’est dégradant.

 

N’oubliez pas que votre mari et vous formez une équipe.

Sur les petites habitudes et autres manies…

N’hésitez pas à sacrifier votre confort personnel pour lui donner une tanière bien à lui. C’est vraiment un bon garçon et nombre de ses soucis se dissiperaient s’il pouvait disposer de temps en temps d’un endroit rien que pour lui.

 

Ne devenez pas fébrile chaque fois que votre mari oublie de rentrer à l’heure prévue. Il est peu probable qu’il ait été renversé par un engin motorisé, assassiné sur le chemin du retour ou abandonné dans un endroit désert.

De la jalousie…

Ne soyez pas jalouse des amis célibataires de votre mari. Laissez-le aller camper avec eux un week-end à l’occasion, il s’en reviendra rajeuni.

 

Ne soyez pas jalouse des relations de votre mari avec d’autres femmes.Vous ne voulez pas qu’il pense que vous êtes la plus délicieuse des femmes parce qu’il n’en voit jamais d’autres, mais parce qu’il en voit des tas et continue néanmoins de penser que, pour lui, vous êtes la seule femme au monde. Invitez régulièrement de jolies filles à la maison.

 

Enfin, ne pas oublier la nourriture, bien entendu.

N’oubliez pas de “nourrir la bête” correctement: beaucoup de choses dépendent de l’état de la digestion.

Le Petit Précis des choses à ne pas faire à l’usage des épouses est un petit livre qui tient dans la paume d’une main, et qui ferait un excellent cadeau humoristique pour vos prochaines soirées entre gens de bon goût. La bonne nouvelle est qu’il existe même en version numérique.

 

Burqa : le quotidien illustré d’une femme en Afghanistan sous le régime liberticide des Talibans

Malgré son petit format d’album cartonné, Burqa n’est pas à proprement parler un livre à mettre entre les mains des enfants. Fruit de la rencontre entre Jamila Mujahed, journaliste afghane née à Kaboul, présidente de The Voice of Afghan Women’s Association et fondatrice de la seule revue féminine afghane, Malalai, et de Simona Bassano di Tufillo, illustratrice italienne, le livre est en réalité un petit précis illustré sur le quotidien d’une femme en Afghanistan sous le régime liberticide des Talibans.

Jamila explique:

Pendant mon enfance et mon adolescence, l’idée même d’essayer une burqa ne m’a jamais effleurée. J’ai grandi dans une famille instruite. Ma mère était la seule à ne pas avoir été à l’école, mais jamais elle ne m’a demandé de porter la burqa, bien qu’il lui soit arrivé de s’en couvrir quelquefois lors de visites à notre famille de province. […] Il n’y avait aucune raison d’endosser cet habit prison si incommode.

L’auteur revient ensuite sur les origines de la pratique et raconte qu’en Afghanistan, la burqa n’est « pas une tradition culturelle forte ». Dans les années 60, il était rare de voir une femme la porter. Mais lorsque, pendant la guerre contre l’Union Soviétique, les Moudjahidin ont commencé à prendre une importance politique, alors la pratique s’est petit à petit répandue.

Les Moudjahidin souhaitaient qu’elles (les femmes) reviennent au port du hijab, le voile islamique,  et dans certaines villes, pendant le conflit, ils les terrorisaient en leur jetant de l’acide au visage. Ces actes d’intimidation obligèrent les femmes à mettre la burqa pour sortir de chez elles.

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Longtemps, l’auteur s’est sentie protégée par son métier de journaliste, et parvint à se passer de burqa. Mais lorsque les Talibans arrivèrent, plus radicaux encore, alors le soleil se voila définitivement pour toutes les femmes du pays.

Le lendemain (de la prise de pouvoir par les Talibans) je décidai de sortir pour avoir une vision claire de la situation. […] Avec horreur je constatai que les femmes avaient pratiquement toutes disparu de la ville et que les très rares encore visibles étaient couvertes de la tête aux pieds. Alors que j’entrais dans un magasin d’alimentation, le propriétaire me conseilla de m’en retourner chez moi sur-le-champ. Un escadron religieux de Talibans tournait dans les rues, punissant à coups de fouet les femmes sans burqa. Je courus chez moi, si vite que je faillis tomber évanouie en arrivant.

Le récit de Jamila est édifiant, et nous entraîne à l’intérieur de l’incroyable spirale extrémiste qui s’empara du pays à la fin du vingtième siècle, pour ne « finir » (si tant est qu’on puisse employer ce mot) qu’avec l’intervention militaire que nous connaissons tous.

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J’ai fini par demander à mon mari de m’acheter une burqa. Avant l’arrivée des Talibans, il m’arrivait très souvent pour mon travail de passer à l’extérieur jusqu’à douze heures consécutives. Je devais désormais rester à la maison des jours entiers, voire des semaines, sans aucune nouvelle du monde extérieur et sans pouvoir aller nulle part ; cela m’était insupportable.

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Par la suite, après la chute des Talibans, une journaliste américaine m’a demandé ce que l’on ressentait sous une burqa. Je lui ai répondu qu’il était impossible de décrire la sensation exacte que l’on éprouvait, et que pour la comprendre elle devait la porter. Elle l’a enfilée mais s’en est aussitôt débarrassée, me disant qu’elle préférait encore la prison.

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Au fond, mon expérience personnelle n’était que la face immergée de l’iceberg. J’ignorais si l’avenir nous réservait des temps plus radieux sans burqa, mais je l’espérais. J’espérais qu’un jour il y ait encore des femmes libres d’aller à l’école, de travailler et de sortir dans les rues.

Burqa, édité en France par les éditions La Martinière, est un témoignage aussi précieux que surprenant.

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