Facebook : une (fausse) bonne idée pour les auteurs ?

Les auteurs — et en particulier les auteurs indépendants — ont du pain sur la planche. S’ils souhaitent être lus, ils doivent d’abord se faire connaître. Quand on entre dans le giron d’une maison d’édition, la partie promotion est (censée être) assurée par celle-ci : se met alors à la disposition de votre ouvrage une véritable petite flottille d’attachés de presse, de représentants, de blogueurs et de libraires bienveillants. Cette armada n’a qu’un but : porter aux nues votre précieux nouveau-né et en faire un best-seller.

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Les auteurs — et en particulier les auteurs indépendants — ont du pain sur la planche. S’ils souhaitent être lus, ils doivent d’abord se faire connaître.  Quand on entre dans le giron d’une maison d’édition, la partie promotion est (censée être) assurée par celle-ci : se met alors à la disposition de votre ouvrage une véritable petite flottille d’attachés de presse, de représentants, de blogueurs et de libraires bienveillants. Cette armada n’a qu’un but : porter aux nues votre précieux nouveau-né et en faire un best-seller. Continuer la lecture de « Facebook : une (fausse) bonne idée pour les auteurs ? »

Occupy Facebook : c’est un piège !

Comme beaucoup d’entre nous, j’aime beaucoup Facebook.

J’aime la manière dont Facebook a aboli les distances, nous a permis de renouer d’anciennes amitiés, de partager nos images et d’avoir l’impression de ne jamais être loin les uns des autres. Ce site, peut-être plus que n’importe quel autre, a profondément modifié nos vies. De ce point de vue, force est d’avouer que plus rien ne sera jamais comme avant.

Je suis inscrit depuis 2007 et, comme on regarde un enfant grandir, j’ai assisté à l’émergence du phénomène Facebook. Je l’ai vu gagner en puissance, en taille, en importance, et j’ai également observé, d’un oeil quelquefois distrait, les changements progressifs de ses conditions d’utilisation. Je n’y ai jamais vraiment fait attention en réalité, comme beaucoup d’entre nous : je me suis contenté de parcourir quelques lignes écrites en pattes de mouche auxquelles je n’ai pas compris grand-chose, et puis j’ai accepté de m’y conformer. De toute façon, je n’avais pas le choix : c’était ça ou rien. Continuer la lecture de « Occupy Facebook : c’est un piège ! »

Peut-on dire « non » à Facebook ?

 

Si vous lisez ces lignes, vous êtes probablement déjà informé : cette nuit, Facebook a officialisé le rachat de l’application de messagerie instantanée Whatsapp, pour un total de 19 milliards de dollars. Bien sûr, l’énormité de la somme tire déjà à l’assemblée des rictus de dépit. On se souvient du rachat d’Instagram il y a quelques mois, tout comme de celui de Goodreads par Amazon, mais cette fois-ci, on frise le délire financier.

 

 

Bien sûr, il ne s’agit pas de crier au loup trop souvent à tort, car on finit par ne plus être cru en cas de grave urgence. Comparé à la répression en Ukraine ou aux radiations de Fukushima, l’évènement pourrait paraître, sinon par sa proportion, anodin à plus d’un titre. Néanmoins, il cristallise un peu plus s’il le fallait une certaine idée de notre culture, et il trace un peu plus le sillon du chemin que le web emprunte, au grand désespoir de certains (et en l’occurrence, du mien). Internet aurait pu devenir un sixième continent libre, un eldorado. Nous en avons fait un parc d’attraction et un centre commercial permanent.

Au cours de mes prérégrinations, il m’est arrivé de rencontrer des dirigeants de startups. Les conversations que nous avons pu avoir ont toujours été enrichissantes, et à n’en pas douter, ceux qui décident de bâtir un business sur la base d’une simple idée méritent une forme de respect et de reconnaissance. Néanmoins, j’avais été frappé par l’une de mes dernières discussions avec le créateur d’une application assez célèbre dans le domaine du livre et dont la renommée n’est plus à faire dans les cercles initiés, mais dont je tairai le nom pour d’évidentes raisons. Je tiens à souligner que j’aime particulièrement ce programme, et que je le considère comme l’un des meilleurs à ce jour, mais je m’étonnais de deux choses : l’application est gratuite, et il n’y a pas de publicité. Très innocemment, j’ai donc demandé quel était le business model brillant forcément caché derrière cette stratégie. À ma grande surprise, mon interlocuteur m’a répondu :

Il n’y a pas de business model. Pas pour l’instant. Nous nous concentrons sur l’expérience utilisateur, et nous travaillons à construire la meilleure application possible dans ce domaine.

L’entreprise, soutenue par des investisseurs, bénéficie de très beaux et très grands bureaux, emploie une vingtaine de salariés, mais ne fait aucune (ou presque) rentrée d’argent. Pourquoi un tel commerce n’est-il pas voué à péricliter ? J’avais l’évidence devant les yeux : cette startup n’a été créée que pour pouvoir être revendue dans quelques années à Apple, Google ou Amazon, si possible au meilleur prix. Elle n’a pas d’existence financière effective : elle est une gigantesque spéculation. C’est ce qui est arrivé à Whatsapp aujourd’hui.

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(Sam Azgor - Flickr CC-BY)

Pourquoi devrais-je m’en inquiéter, me direz-vous ? Après tout, Whatsapp était, et demeurera selon ses créateurs, un service gratuit. Rien ne changera. Mais il y a une différence entre faire du gratuit pour le gratuit et faire du gratuit au service de gigantesques services de marketing comme peuvent l’être Amazon et Facebook. Le web a un vieil adage pour cela :

Si c’est gratuit, c’est que VOUS êtes le produit.

D’eldorado potentiel (rassurez-vous, il ne l’a jamais été), le web s’est livré aux mains d’une oligarchie féroce au service du profit et du marketing. Nous, les internautes, avons laissé ces pouvoirs se concentrer, se fortifier, devenir de plus en plus gros pour finalement ne plus pouvoir être arrêtés. À n’en pas douter, Facebook trouvera un intérêt au rachat de Whatsapp : Mark Zuckerberg, malgré ses activités caritatives louables, n’a rien d’un philanthrope.  Cette gigantesque base d’utilisateurs finira aux oubliettes (technique de l’étouffement, j’achète pour mettre au placard et me payer de la tranquillité concurrentielle) ou se transformera d’une manière ou d’une autre en un moyen de renforcer Facebook. Rien qu’en utilisant Facebook, en postant votre intimité, en manifestant vos goûts, vous travaillez pour lui à améliorer son algorithme de suggestion et de placement de produit (vous devriez demander de l’argent pour cela). 

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(Ambuj Saxena - Flickr CC-BY)

Rassurez-vous, ces conglomérats mourront. D’autres les remplaceront au fil du temps, et nous ouvrirons de nouveaux comptes sur de nouveaux services révolutionnaires qui, à leur tour, mourront et iront rejoindre la gigantesque décharge qu’est Internet.

Néanmoins, je suis du parti de croire que le web peut être meilleur qu’une simple décharge de contenu. Que des développeurs, que des créateurs, peuvent trouver d’autres modèles économiques, basés sur la confiance et la participation plutôt que sur le matraquage et le flicage. Bien sûr, quand Facebook frappe à la porte avec un chèque de 19 milliards de dollars, il est difficile de refuser…

Mais n’est-il pas de notre devoir, non pas de citoyen, ni de consommateur, mais de notre devoir de personne pensante et libre, de refuser ces propositions ? Je veux pouvoir dire à mes enfants que nous ne vivons pas dans un monde où tout a un prix, où tout peut s’acheter, parce que la puissance financière efface tout autre contre-pouvoir et que les hommes sont intrinsèquement cupides. J’aimerais pouvoir me lever le matin en me disant que ma liberté, ou pire, celle que je donne aux autres, ne peut être reprise à la faveur du plus offrant. Il existe des résistants. Ils programment des logiciels libres, fondent des fab lab, dispensent des cours gratuits en vidéo, aident les autres en les tirant vers eux aussi. Jusqu’à présent, le grand public ne voyait dans ces tentatives d’affranchissement (un terme emprunté à l’esclavage, forcément à dessein) qu’une utopie un peu geek, accessible aux seuls puristes et engluée dans un effet de mode passager. Peut-être avait-il raison, du moins en partie. Mais la mode cède désormais à l’urgence. Nous avons encore le temps, pas de détruire ce qui a été fait, mais de bâtir d’autres chemins que ceux que le marketing veut nous forcer à emprunter. Il n’y a qu’à ce prix que nous ne deviendrons pas des machines dont le seul propos est d’entretenir des réflexes compulsifs de consommation, mais des individus pensants.

Car peut-être qu’ici réside la véritable différence entre ceux qui ont un prix et les futurs héros du web ?

Le piège sucré des réseaux sociaux… mal employés

 

Nous sommes nombreux à avoir un compte Facebook. Quelques autres ont un compte Twitter, et une proportion non négligeable de la population est équipée des deux. Les réseaux sociaux font partie de notre quotidien : nous les utilisons presque chaque jour et nous nous en servons pour rester en contact avec nos proches et nos amis, pour dénicher de nouvelles opportunités, nous amuser et nous informer. Grâce à ces services, le monde est devenu plus petit. Il s’est aussi accéléré et de nombreux articles — dont je ne vais pas me faire le perroquet — soulèvent l’addiction qu’ils peuvent susciter. Oh, si, allez, juste un peu.

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Est-ce que vous saviez cela ? Des chercheurs ont déterminé que de l’endorphine était sécrétée à chaque fois qu’une nouvelle notification apparaissait sur notre barre d’actualité. Chaque fois que nous sommes cités dans un tweet, chaque fois qu’un nouveau message apparait dans notre boîte mail, chaque fois qu’on nous poke sur Facebook, en fait chaque fois que quelque chose nous impliquant directement fait irruption sur notre smartphone ou notre ordinateur, notre cerveau délivre une décharge d’hormones. C’est en cela que nous devenons des junkies des réseaux sociaux : nos cerveaux se dopent à la surprise, à la notification, au poke.

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Bonjour. Je m’appelle Neil Jomunsi et il m’est arrivé d’être addict aux réseaux sociaux. Peut-être cela peut-il encore se reproduire, parfois.

Je suis accro par phases : lorsqu’il m’arrive — c’est de moins en moins le cas — de m’ennuyer, je suis capable de rafraîchir dix fois ma boîte de réception ou ma page Facebook, histoire de voir si quelque chose de nouveau s’est produit, si quelqu’un a pensé à moi, si j’ai des amis. Ces moments, s’ils déclenchent d’abord une certaine frénésie, dérivent rapidement vers l’apathie, puis la déprime lorsqu’il ne se passe rien. Alors c’est le gouffre.

Ce phénomène d’addiction s’est ensuite manifesté par une espèce de gêne dans mon index droit, comme un genre de cal ou d’ampoule. J’ai compris rapidement qu’il s’agissait du doigt qui soutenait mon smartphone lorsque, du pouce, je rafraîchissais le flux des nouvelles. Ça devenait absurde.

J’ai donc pris des mesures draconiennes pour éviter de sombrer dans l’addiction totale et mener à bien mon Projet quoi qu’il arrive. Je ne peux pas me payer le luxe de vérifier en temps réel — même si c’est tentant — l’impact de chaque tweet, de chaque statut Facebook, de chaque newsletter envoyée. Je n’en ai tout simplement pas le temps.

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D’abord, j’ai coupé toutes les notifications de mon téléphone portable : ne me parviennent que les SMS et les appels téléphoniques. Tout ce qui est message privé sur Facebook, citation sur Twitter, etc, ne déclenche plus de vibrations ou de popup lumineuse. Bien sûr, c’était valorisant de voir mon téléphone se mettre à danser la samba à chaque fois que je postais quelque chose sur le net. Mais lorsque la déferlante se brisait sur les rochers, alors je perdais mon temps à attendre qu’elle reprenne, comme une réplique après une secousse sismique.

Ensuite, j’ai désactivé les commentaires sur mon blog personnel. Que l’on s’entende, j’aime passionnément vos commentaires, surtout quand ils sont élogieux. Bien sûr il y a les critiques, quelquefois les insultes, mais il y a un débat qui peut — quelquefois — être intéressant.

Mais si les commentaires sont valorisants, leur absence est beaucoup plus difficile à gérer. En fait, elle est carrément terrible. D’un coup, on imagine parler dans le vide (ce que l’on fait aussi très certainement quelquefois). J’ai pourtant laissé les commentaires actifs sur le blog du Projet Bradbury : il s’agit d’un site aimablement hébergé par Actualitté dont je ne saurai modifier le fonctionnement.

Mais il n’y a pas que les commentaires de blog : il y a aussi les statuts Facebook, les tweets et tout le reste. L’absence de réponse met alors mes nerfs à rude épreuve, et je ne doute pas que vous êtes nombreux dans mon cas, à poster une vidéo sur Facebook en espérant qu’elle déclenche l’hilarité générale et un nombre de Like digne du Livre des Records. Je ne peux pas couper les commentaires ni les partages sur Facebook, et ils sont d’ailleurs absolument indispensables pour que le Projet Bradbury prenne de l’ampleur. J’essaye simplement d’y faire moins attention. Je ne dis pas que c’est facile. Mais juste un peu moins.

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La frustration que génèrent les réseaux sociaux est peut-être supérieure au plaisir et au bénéfice que nous pouvons en tirer, lorsque nous les utilisons mal. Je ne prétends donc pas avoir de solution : il existe autant d’expériences que d’individus. En ce qui me concerne, j’essaie d’avoir une utilisation modérée des réseaux sociaux.

J’imagine — et spécialement lorsque l’on est auteur autopublié et que l’on doit soi-même gérer tous les aspects de sa promotion — que les réseaux doivent forcément occuper une place importante dans la communication. C’est, comme on dit, un mal nécessaire. Mais je ne veux pas non plus que mon compte Twitter se transforme en répéteur professionnel, uniquement là pour asséner à coups de massue une promo sans cesse rabâchée. Il est vraiment difficile de trouver le juste milieu. Car le risque qui guette, c’est de penser que l’impact sur les réseaux sociaux est comparable à l’impact que peut susciter notre prose. Il ne faudrait pas devenir esclave de l’image que nous renvoient ces formidables outils… et finir par en oublier d’écrire.

Comme le disait Neil Gaiman :

« J’ai compris qu’il y avait un problème le jour où je suis devenu quelqu’un dont le travail était de répondre à des mails, des tweets, et qui n’écrivait que comme s’il s’agissait d’un hobby. »

Depuis, l’auteur de Neverwhere et de Coraline a fait le voeu pieux de moins se consacrer au net, et davantage à son écriture. Il y a sans doute une leçon à tirer de son expérience.

Le réseau social peut vous envahir progressif : il peut rogner petit à petit sur notre temps pour finir par le grignoter entièrement, sans que l’on s’en soit rendu compte. Il s’agit donc d’utiliser ces formidables outils non pas comme des interfaces de matraquage promotionnel ou comme des miroirs forcément déformants, mais comme une exceptionnelle passerelle entre l’auteur et son lecteur, qui peuvent désormais échanger sans autre intermédiaire.

Crédits photo : Bandeau par Images of Money,
Perroquet par LonhHornDave,
Pilules par epSos.de,
Funny Smartphone par Jacob Botter,
Like par Sean McEntee 

Comment Facebook et Twitter t’ont transformé en scénariste de ta propre vie

Il y a encore quelques centaines d’années, les histoires étaient une chasse gardée. Originellement racontées par les vieux, les chamans et quelques illuminés dans les temps les plus anciens, essentiellement dévolues à la transmission du savoir et de l’expérience, les histoires ont progressivement déplacé leur champ d’action: les dramaturges s’en sont emparés. La notion de divertissement est apparue, depuis la mythologie jusqu’à la chanson de geste, en passant par les légendes, pour finir par aboutir au roman moderne à la Flaubert / Beigbeder (même combat).

De fait, les histoires ont toujours été considérées comme une chasse gardée. Quelque chose d’artistique, d’unique, dont l’élaboration n’était réservée qu’à une élite intellectuelle et artistique, seule capable de transcender le genre et de lui donner du souffle.

Ce qui est encore, en partie, vrai.

Mais quelque chose est en train de changer. Hé ouais. Un bouleversement sans précédent.

Tout le monde se met à raconter des histoires.

Et même les informations basiques qui ne nécessitaient pas de passer par la fiction auparavant… se fictionnalisent.

Sans le vraiment savoir, l’humanité se dirige progressivement vers le règne de la narration absolue.

***

Raconter des histoires, ce n’est pas nouveau.

Je veux dire que nous nous sommes tous retrouvés dans des soirées ennuyeuses. Le genre de soirée où on nous pose toujours les trois mêmes questions, toute la nuit: « c’est quoi, ton nom?”, « tu bois quoi? » et … « tu fais quoi dans la vie?”. Car oui, pour décrire un individu socialement, le plus simple est encore souvent de lui demander le métier qu’il exerce. En partie, c’est vrai, parce que partir direct sur la politique ou la religion est légèrement casse-gueule en soirée mondaine. Ça peut vite finir en pugilat.

Et là, le drame: est-ce que je raconte la vérité crue (et bien écoute, je travaille au McDo pour payer mes loyers, j’habite dans la chambre de bonne d’un pote, ça pue et il n’y a même pas de douche… et mes parents ont renié mon existence) ou bien… est-ce que j’en rajoute un peu? Est-ce que je joue l’omission? Est-ce que j’embellis?

Ne nous mentons pas: les trois quarts du temps, nous embellissons un peu. 

Au final, ça donne:

« Alors là, je suis sur un projet, un truc artistique vachement fou, enfin je suis en train de le monter, ouais, avec peut-être Karl Lagerfeld, il doit me répondre… »

Réponse polie de l’intéressé:

« Ha ouais, cool! »

Personne n’est dupe. Tout le monde en rajoute un peu, ou omet de livrer certains détails… parce que la vérité n’est pas belle. Pour tout dire, elle est même très ennuyeuse. Aussi pardonnerons-nous, au nom de la beauté universelle, ces quelques écarts à la vérité vraie.

Mais il ne s’agit que de storytelling de base, d’histoires quotidiennes… Auparavant, nous restions cantonnés à la discussion de comptoir, au dîner entre amis, et tout le monde s’en satisfaisait… Les histoires circulaient, plus ou moins rapidement, plus ou moins déformées, les rumeurs se créaient avant d’être oubliées… Et surtout elles n’étaient pas figées comme peut l’être un roman. Elles restaient dans l’oralité.

On va dire, comme le fait très bien le troubadour Paolo Coelho, que c’était du domaine de la légende personnelle.

Et voilà que les réseaux sociaux arrivent. Et en particulier l’ami Facebook.

 ***

Et pas scénariste de n’importe quel navet hollywoodien, non! Le film pour lequel vous postulez n’est autre que celui de votre propre vie.

Cela a commencé avec les fameux statuts que tout le monde aujourd’hui utilise volontiers. C’est même devenu une habitude pour la plupart d’entre nous: dès que quelque chose de plus ou moins intéressant nous arrive, clac! Je rédige un statut sur Facebook.

En vérité, cela donne quelquefois certaines perles:

  • « Oulala, qu’est-ce qu’il fait froid dans ce pays! » (un de mes propres statuts Facebook des derniers jours, dont je suis particulièrement fier)
  • « 30 heures d’avion, puis 5 heures de train, puis 6 heures de marche jusqu’au check-point. L’Everest, c’est beau mais c’est loin! » (ou comment placer négligemment que l’on voyage et qu’on est un aventurier)
  • Pas le moral ce soir, pas envie de parler… (pourquoi tu viens le mettre sur Facebook, si tu veux que personne ne vienne te parler?)
  • Puff Daddy est trop sympa, franchement! (ma vie avec les stars, oui, je suis un mâle alpha puissant et dominant, les vedettes m’accostent au Baron)
  • J’aime les frites (lire: “J’ai besoin de montrer que j’existe, mais je n’ai rien à dire et je vais faire passer ça pour du 2nd degré »)

Les exemples s’égrènent à l’infini, et vous comme moi, nous ne sommes pas mieux que tous ceux qui composent note liste d’amis: ces comportements, nous les avons tous ponctuellement.

Et il s’agit déjà d’une scénarisation. En racontant sa vie au quotidien, on y induit une notion de dramaturgie qui n’existait pas auparavant, puisque les statuts sont conservés, voire même archivés. On choisit des points d’accroche (comme pour écrire un scénario ou un roman) et on fait des ellipses: on ne raconte que ce que l’on pense utile.

Mais on se demandait jusqu’alors pour quelle raison l’ami Zuckerberg gardait dans ses disques durs cette masse d’information inintéressante, car très personnelle. La réponse est venue avec la Timeline.

 ***

D’une part, la « time line » est un terme emprunté à l’audiovisuel. Cette « ligne temporelle”, sorte de frise chronologique, est utilisée par les monteurs au cinéma et à la TV. Elle s’étire du point 0 mn au point 1h30, et à sa surface s’égrènent les plans montés dans l’ordre pour composer le film.

Facebook a donc gardé toutes nos infos pour les placer sur une timeline personnelle. Une frise chronologique qui part de la “naissance » et qui va jusqu’à aujourd’hui. En cliquant sur la partie droite de l’écran, on peut donc accéder au contenu posté il y a 6 mois, 1 an, 10 ans… et remonter le cours de l’histoire.

En somme, on rembobine la cassette.

Je vous le donne en mille. Qu’est-ce qui, à part la vie:

  1. commence à un point zéro ( une naissance, une situation, un évènement à partir duquel plus rien ne sera comme avant) ?
  2. est émaillé de conflits, de combats, de rencontres, de résolutions et surtout, s’afflige d’un but à atteindre ?
  3. se termine par la résolution de tous les conflits (le héros trouve l’épée, la fille trouve un mari, etc) ?

Et ouais. C’est une histoire.

Nous sommes en train de construire l’histoire de notre vie, de la matérialiser sous une forme écrite afin de l’exposer, de la léguer même… Vision narcissique, certes, mais surtout extrêmement parlantedans une époque où tout va très vite, de laisser des traces de son passage sous une forme ou une autre. On imagine qu’à terme, la timeline se clôturera avec la mort de l’utilisateur, laissant sur le net un mausolée garni de petits témoignages, de commentaires, de statuts, de photos, de géolocalisations, etc… une biographie numérique, en sorte. Un blog parfait, en somme, sur lequel on pourra même venir se recueillir, pour se souvenir. Pour qu’on nous raconte l’histoire encore une fois.

 ***

Il faut bien se le dire, toutes les histoires ainsi produites n’entreront pas au Panthéon des récits inoubliables. Tout bêtement parce que nous ne pouvons pas tous avoir des vies extraordinaires, et que les gens qui ont une vie vraiment trépidante n’ont pas toujours le temps de se poser sur Facebook pour la scénariser: d’autres s’en chargeront à leur place.

Mais il est assez parlant de constater que la construction des histoires, auparavant réservée à une élite, se démocratise. Elle devient familière, parce que nous regardons des films, lisons des livres, écoutons les infos (très scénarisées aussi)… Nous connaissons les codes qui régissent la dramaturgie classique sans même nous en rendre compte.

Ce n’est pas pour rien qu’est apparu le terme de personal branding, qui consiste à appliquer les codes du marketing (et donc aujourd’hui, du storytelling) aux individus. Nous nous vendons perpétuellement, et les histoires (ou tout du moins la scénarisation) sont devenues essentielles pour exister publiquement. Les histoires, intéressantes ou pas, deviennent l’affaire de tous.

Quelque part, c’est une bonne chose, non?  Sauf quand ça vire au personal branling (l’avantage du personal branling, c’est qu’à défaut d’être intéressantes, les histoires en deviennent vraiment marrantes).

 

Crédits photo: http://www.flickr.com/photos/ambuj/ (CC)