Le livre enrichi n’est pas mort ! Et il n’a pas dit son dernier mot

Dès lors qu’on parle de « livre enrichi », les passions se déchaînent, les têtes s’échauffent et les mots dépassent quelquefois la pensée.

Le livre enrichi tel qu’il est aujourd’hui imaginé n’est ni plus ni moins que du web, qui lui-même a succédé aux premières applications interactives et hypertextuelles sur CD-ROM. Parler de livre augmenté, c’est donc un truc marketing pour vendre ce qui jusque-là était diffusé gratuitement en ligne. À l’écriture graphique, on ajoute quelques add-ons des autres écritures, mais on n’invente pas une nouvelle écriture. Tirer plus loin le livre ce serait le pousser vers les jeux vidéo, le faire basculer dans un autre art.

Pas plus qu’au livre enrichi, je ne crois au livre interactif, à la lecture non linéaire.

Thierry Crouzet, Le Livre enrichi est une impasse marketing

Partisans et détracteurs de l’enrichi se sont opposés l’espace d’une petite heure hier sur Twitter, dans une ambiance détendue mais néanmoins révélatrice du malaise ambiant. J’en profite donc pour mettre les choses au clair au sujet de ce mythe qu’est le livre enrichi, et de ce qu’il est censé véhiculer.

Pour commencer, j’ai l’impression qu’un malentendu strictement lexical existe. Petite explication.

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Le « livre enrichi »: peut-être une appellation erronée?

Pour parler d’un concept, il faut des mots pour le définir, lui donner des limites: les américains ont choisi le terme d‘enhanced ebooks pour désigner ce que nous appelons « livre enrichi ».

Deux choses: d’abord, on remarquera que le enhanced se réfère en anglais à l’ebook (la publication numérique donc), alors que  l’enrichi s’accole au livre (de manière indifférente).

Chez les anglophones, on augmente donc l’ebook, pas le livre en général. Et c’est une grande différence, surtout dans un pays comme la France où l’on sacralise le livre dans ce qu’il a de plus noble. Le livre, en soi, ne peut fondamentalement être « amélioré », puisque le livre est un concept vague qui englobe la bande-dessinée, le recueil de recettes de cuisine, la grande littérature en passant par toutes sortes de subtilités jusqu’au codex, l’incunable ou le volumen.

Soyons clairs sur un point: de la même manière que je vois pas comment on peut améliorer « le bois », je ne vois pas comment on peut améliorer « le livre ». Le livre est une constante: l’ebook en est une variation.

Donc petit aparté linguistique: il semblerait un peu plus cohérent de parler d’ebook enrichi, plutôt que de livre enrichi…

Car d’autre part, en anglais, « enhanced » a deux sens: il peut signifier « amélioré », mais aussi « augmenté »…  là où « enrichi » a peut-être une connotation qualitative trop marquée. Ajouter une préface, une explication de texte, des notes, c’est déjà du « enhanced »… et nous le faisons depuis des années, sans avoir attendu le numérique.

Fin de l’intermède traduction. Peut-être la mésentente sur le mot, plutôt que sur le fond, peut expliquer quelques réticences.

Car l’ebook enrichi ne prétend pas améliorer Shakespeare ou rendre la pensée de Nietzsche plus puissante. Ces auteurs s’auto-suffisent, ainsi que beaucoup d’autres.

Mais doit-on pour autant voir dans le livre un continent protégé et immuable? Je ne le pense pas. 

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Le mythe de l’ebook enrichi déclinant

Tous les deux jours, un article paraît sur la toile pour promettre la mort de l’ebook enrichi, un concept tué dans l’oeuf et voué à l’oubli. « Sacré parmi les sacrés, le livre se suffit à lui-même et n’a pas besoin de toutes ces fanfreluches pour exister. » Quoi? Insérer une vidéo au milieu de La Légende des Siècles? Mais vous n’y pensez pas!

Alors oui: Victor Hugo n’a pas besoin d’un lolcat pour faire briller sa puissance évocatrice.

En revanche, j’invoque le manque d’imagination. Car si Corneille avait pu utiliser de la vidéo lors des représentations du Cid… qui nous donne la certitude qu’il ne l’aurait pas fait? 

Réduire l’ebook enrichi (je déteste ce mot, et j’espère qu’il disparaîtra rapidement au profit de celui, plus généraliste, d’ebook tout simplement) à mettre une vidéo entre deux chapitres, insérer un grincement de porte en fond sonore et faire joujou avec un bonhomme qui fait coucou montre de façon assez évidente combien peu de gens se sont véritablement rendu compte du potentiel de ce que, par commodité, nous appelons l’ebook enrichi.

Non, l’ebook enrichi, ce n’est pas ça. Ce n’est pas que ça. Et le penser, c’est encore une fois faire preuve d’un flagrant défaut d’imagination, d’une certaine méconnaissance technique ou d’un mépris aggravé… voire des trois en même temps.

Il est un sport français: celui de se fermer des portes que l’on n’a même pas encore pris la peine d’essayer d’ouvrir proprement.  Alors par commodité, on invoque la mort de l’ebook enrichi, là où les expérimentations en sont encore à leurs débuts et qu’à part quelques exceptions notables, rien ne sort encore vraiment du lot.

Mais imaginez un instant qu’au motif de n’en avoir pas vendu tout de suite des centaines de milliers, Gutenberg ait décidé de mettre sa presse dans une benne à ordures de Mayence. Imaginez que Nokia se soit contenté d’essayer vaguement le concept de téléphone portable avant de décréter, 6 mois plus tard, que c’était un échec et qu’il fallait arrêter la production. Ou que seulement parce qu’on ne pouvait pas faire grand-chose de plus qu’une simple opération arithmétique avec un ordinateur au début, IBM ait jeté l’éponge et se soit contenté de faire des calculatrices.

Une technologie, quelle qu’elle soit, demande un temps d’adaptation, de sondage, de tests. L’ebook homothétique est encore pour 90% de la population mondiale une révolution technologique sans précédent et on voudrait nous faire croire que l’ebook enrichi est à l’agonie. Ha! Mais personne n’a encore vu 10% de ce que l’ebook nous réserve dans les prochaines années !

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Il est d’ailleurs curieux de voir que les détracteurs de l’enrichi sont souvent, par ailleurs, actifs dans le domaine de l’ebook, et crient au scandale quand Frédéric Beigbeder lance diatribe sur diatribe contre les publications numériques. Mesdames et messieurs, il ne s’agit pas de reporter le mépris sur un autre secteur, et dire que l’ebook enrichi est moins « noble » que l’ebook homothétique. On marcherait sur la tête!

Si l’on ne demande pas à tous les ebooks d’être enrichis, on peut légitimement avancer l’idée que certains ebooks méritent de l’être… puisque conçus ainsi dès le départ. Il y a de la place pour toutes les créations.

 

La palette des enrichissements

Oui, l’enrichi est simplement un autre mot pour décrire… un vaste océan de possibilités.

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Qu’on y réfléchisse: en soi, une image cliquable, c’est déjà de l’enrichi. Une note de bas de page reliée par une balise de lien, c’est déjà de l’enrichi… dans le sens où malgré tous nos efforts, il ne sert à rien — sur la version papier de l’ouvrage — d’appuyer sur le numéro de la note pour aller automatiquement à la page correspondante. Le lien — l’hyperlink — est en soi une forme d’enrichissement… et tout le monde concède que l’hyperlink est une avancée notable en matière de publication numérique. Mais l’enrichi n’est bien entendu pas cantonné aux simples liens.

Je ne vais pas refaire le topo de l’enrichi: tout le monde le connait.

  • multimédia natif, via les balises HTML5 <audio> et <video>
  • read-aloud, synchronisation text-to-speech
  • animations CSS3
  • implémentation du Javascript, dont les possibilités sont presque infinies en terme d’interactivité: multiversioning, langues, mini-jeux, drag n’drop, géolocalisation, contextualisation, personnalisation du contenu, etc
  • mémorisation via cookies ou localstorage (HTML5)

Et ce n’est qu’un début, puisqu’ici nous ne faisons qu’utiliser le support « livre » pour lui ajouter quelque chose. Les choses deviendront beaucoup plus intéressantes lorsqu’il s’agira de publier des oeuvres pensées pour le numérique.

La palette s’étoffe, comme le langage: certains mots disparaissent, d’autres apparaissent, se combinent ou tout simplement sont mis en lumière. Tout comme un peintre aura toujours besoin de nouvelles nuances de couleurs, un auteur — quel que soit le support qu’il utilise — aura toujours besoin de nouveaux mots… ou de nouvelles manières de retranscrire ses émotions.

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La substitution à l’imaginaire et l’écueil financier

Personne ne demande aux éditeurs ou aux auteurs de devenir réalisateurs de cinéma, cascadeurs, musiciens ou artistes plasticiens. Ce n’est pas parce qu’un metteur en scène utilise la vidéo dans sa pièce du Festival Off d’Avignon que la Comédie Française doit OBLIGATOIREMENT (par un effet levier dont le sens m’échapperait) inclure de la vidéo dans sa prochaine représentation du Malade imaginaire: cela ne fonctionne pas comme cela. La création utilise plusieurs vecteurs et il n’y a qu’une vérité: la pertinence.

A tout moment, le créateur de livre enrichi doit se poser la question: est-ce nécessaire?

Dois-je obligatoirement insérer cette vidéo de mon chat entre deux chapitres? Probablement pas.

Qui cela intéressera d’entendre le « cuicui » des oiseaux à cette page? Personne… sauf si c’est un livre destiné aux passionnés d’ornithologie, non? J’ai le souvenir d’un livre de ce genre qui avait plutôt bien fonctionné du temps où j’étais libraire, et qui proposait un CD pour accompagner la lecture des descriptions des différents oiseaux. Un livre enrichi? Bingo!

D’abord, donc, la pertinence.

Nous entendons souvent l’argument de la substitution à l’imaginaire. Oui, mettre en scène le personnage de votre roman préféré dans une vidéo plaque une réalité sur une image fantasmée. Mais ce n’est pas pire qu’une couverture illustrée avec ce même visage de votre héros préféré, non? Qu’un film réalisé à partir de ce livre?

Quoi qu’il en soit l’imaginaire l’emporte toujours. Il est plus fort que n’importe quelle image. Qui se souvient que dans le livre de Bram Stoker, Dracula porte une moustache? Pas grand-monde. L’imaginaire collectif préfère le voir autrement.

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Comme le cinéma n’a pas remplacé le théâtre, comme les disques n’ont pas remplacé les concerts et comme la vidéo n’a pas tué les radio stars, les différentes formes de création peuvent coexister.

Fabriquer une vidéo hollywoodienne coûte cher et ne sera accessible qu’à de grosses productions. Produire des histoires multimédia demandera toujours plus d’efforts — financiers et logistiques — qu’un texte nu.

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Mais à bien y réfléchir, avec nos ordinateurs, nos tablettes et nos liseuses… nous sommes déjà des vidéastes en puissance, des photographes amateurs, des programmeurs bidouilleurs… Personne ne vous oblige à mettre de la vidéo dans un texte. Mais si des artistes talentueux ont envie d’essayer de raconter des histoires autrement, pour toucher un public plus vaste ou simplement différent, pourquoi s’y opposer?

Ce qui va dans le sens de la création originale ne peut être que bénéfique.

Et surtout: qui vous oblige à faire de l’enrichi? Ce n’est pas OBLIGATOIRE. On s’est passé du multimédia pendant des centaines, voire des milliers d’années (quoique ce point soit discutable). Je pense que beaucoup d’entre nous feront encore l’impasse dessus dans les prochaines années, et tant mieux. Je ne tiens à ce que le paysage littéraire devienne un feu d’artifice 24/7.

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Mais laisser les portes ouvertes à la création et à l’innovation

Il s’agit d’être un peu malin et de penser des solutions qui iront dans le sens d’une création riche, abondante et multi-plateformes.

L’avenir — beaucoup s’accordent à le dire — est dans le transmédia: une histoire commence sur votre smartphone, se poursuit sur votre tablette, continue sur votre ordinateur et se synchronise avec votre position géographique tout en revenant dans votre liseuse, sans se copier, mais en se complétant. Grâce au HTML5 entre autres, la narration n’en est qu’aux débuts de sa mutation. Elle se fondra bientôt dans le web et l’enrichi perdra vite son qualificatif — son ostracisation — pour simplement devenir partie intégrante de la palette offerte aux créateurs d’histoires. Seront-ils écrivains, metteurs en scène, graphiste, musicien, poète? Peu importe: l’essentiel est qu’ils s’expriment sans entraves. On veut bien aller voir une exposition de Klein, mais il ne s’agirait pas de n’utiliser que du bleu pour chaque toile peinte.

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Est-ce que cela veut dire que l’alexandrin disparaîtra? Non.

Est-ce que cela veut dire que tous les livres deviendront des jeux vidéo? Non plus.

Est-ce que ça veut dire que j’aurais autant de plaisir à lire un poème de Michaux dans 50 ans? Oui. Sans aucun doute possible.

En conclusion, cela ne veut (surtout) pas dire que le texte seul est bon à mettre à la poubelle : simplement que les auteurs — les créateurs d’univers — ont gagné plusieurs cordes à leur arc avec les possibilités du numérique et de l’enrichi.  Nous attendons encore que quelqu’un nous prouve qu’on peut produire une oeuvre multi-format / multi-support / multimédia de qualité, qui soit pensée nativement pour cela et qui n’ait de sens que dans sa globalité. Mais ce n’est pas parce que cette grande oeuvre n’est pas encore été créée que tout le concept de l’enrichi est à revoir. Souvenez-vous qu’en d’autres temps, on considérait le livre de poche — de par son simple format — comme de la sous-littérature, le roman policier comme une dépravation morbide et la bande dessinée comme un passe-temps d’abrutis.

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Ne pensez pas « livre ».

Pensez « histoires ». Celles que nous connaissons, bien sûr, et qui se suffisent à elles-mêmes. Mais aussi celles que nous n’avons pas encore racontées. 

En toutes choses, je prône l’imagination. Il ne faut pas fermer les portes, mais les laisser ouvertes… et voir qui les passera.

EPUB: la mort annoncée d’un format

Il y a un débat qui fait rage outre-atlantique et qui commence à pointer le bout de son nez ici: je veux parler de la pérennité du format EPUB face à de potentiels concurrents, avec en première ligne le HTML comme « remplaçant plus performant ». Petit point technique.

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Il y a un débat qui fait rage outre-atlantique et qui commence à pointer le bout de son nez ici: je veux parler de la pérennité du format EPUB face à de potentiels concurrents, avec en première ligne le HTML comme « remplaçant plus performant ».
 

Kodomut - Flickr Creative Commons

 

Un petit (mais nécessaire) point technique

Soyons clairs: entre EPUB et HTML, il n’y a pas fondamentalement de différence. Le format EPUB est une sorte de fichier d’archives qui encapsule lui-même des fichiers HTML, XML et CSS. Le EPUB, c’est donc déjà du HTML. La seule « différence » entre les deux, si l’on peut dire (même si ça revient à dire que l’eau est fondamentalement différente de l’être humain… alors qu’elle en compose la majeure partie), c’est que le EPUB est offline. Il permet d’accéder à des contenus HTML en les téléchargeant sur un appareil fixe ou mobile, qui n’a ensuite plus besoin d’être connecté au web pour en afficher la source. En gros, cela revient à enregistrer l’intégralité d’un site web pour pouvoir le consulter hors-ligne (ce que la fonction Liste de Lecture sur iOS le propose déjà d’ailleurs). Donc HTML n’est pas à mettre en opposition avec EPUB. Il s’agit de la même chose, fondamentalement: c’est juste le mode de consultation (connexion/pas connexion) qui est différent.

 
 

La vraie différence: des systèmes de lecture plus ou moins performants

HTML n’est donc pas plus performant que EPUB: il n’y a que des applications de lecture qui exploitent plus ou moins bien le EPUB. Par exemple, il est possible de faire beaucoup plus de choses en matière d’interactivité et de multimédia avec iBooks qu’avec Aldiko (c’est un exemple, et je sais qu’il agacera, mais j’aurais aussi bien pu citer Bluefire ou même le système Kindle, très brouillon). Le problème ne provient pas de « est-ce que c’est un fichier EPUB ou HTML? »: c’est juste que les applications de lecture ne gèrent pas le code de la même manière. C’est un peu comme la vieille bataille « Internet Explorer contre le reste du monde » dans le domaine des web-designers: le problème, c’est que le manque de compatibilité et de performances tire la production vers le bas.

Sean MacEntee - Flickr Creative Commons

 

Le choix cornélien des éditeurs

Si le EPUB (et particulièrement l’EPUB3) est la règle aujourd’hui, c’est parce que l’industrie du livre est dans une phase de transition.

Nous vendons des contenus dématérialisés de manière skeuomorphiste, c’est à dire que nous reproduisons l’achat d’un livre « physique » via le téléchargement d’un EPUB. La dématérialisation totale — qui impliquerait de ne plus télécharger mais simplement de consulter en ligne — est une limite psychologique que tout le monde n’est pas prêt à dépasser. De plus, il n’existe pas encore de système satisfaisant pour protéger du contenu HTML. Il n’y a à l’heure actuelle que deux alternatives: soit déposer son contenu en ligne et l’offrir au tout venant, soit bloquer l’accès à ce contenu via la création d’un compte, avec mot de passe et tout ce que ça implique, contre paiement ou abonnement. Le EPUB est encore une manière lisible pour le consommateur de savoir ce qu’il achète: on dépense une somme d’argent fixée par l’auteur ou l’éditeur pour un contenu fixe. Mais la musique a déjà fait le pas avec le streaming à la Spotify. Il n’y a pas de raison que cela ne touche pas le livre.

Les modèles économiques viendront en temps voulu, petit à petit, par paliers de test. Et surtout il demeureront — dans un premier temps —complémentaires des modes de vente d’aujourd’hui.

Matrixizationized - Flickr Creative Commons

 

Passer au tout HTML: une transition inévitable à terme

Car en revanche, les problèmes soulevés par les performances des applications de lecture seraient immédiatement balayés. En consultant les livres directement dans le navigateur, plus de problème réel de compatibilité: tout le monde serait sur un pied d’égalité. En somme, le métier d’ebook-designer se rapproche chaque jour un peu plus de celui de web-designer. Aucune différence de coût entre les deux, puisque le processus est le même. Cela rétablira peut-être d’ailleurs la balance: aujourd’hui, on fabrique des EPUB à la chaine pour des coûts dérisoires. Quand il faudra les afficher dans un navigateur, ce genre de subterfuge grossier disparaitra, comme plus personne n’utilise les générateurs de sites web à la volée. Pourquoi? Parce que c’est moooooche.
Mais dans la bataille qui se joue, il y a une bonne nouvelle, voire même une très bonne nouvelle, très importante à entendre pour les éditeurs: en faisant le choix de l’EPUB, ils investissent dans le HTML et seront prêts à dégainer lorsque les systèmes de lecture online feront leur apparition. En effet, ils n’auront qu’à « dézipper » leurs EPUB pour obtenir le HTML source, sans aucune transformation. On n’est donc pas dans une rupture totale, comme pour le DVD et le Blu-Ray: juste dans une continuité qui se fera dans la fluidité la plus totale.

Phil Campbell - Flickr Creative Commons

 

Une révolution en marche… dont nous n’avons pas les clefs

Rassurez-vous (ou pas): au final ce ne seront pas les éditeurs qui décideront de cette transition, mais plutôt les opérateurs de téléphonie mobile.

En effet, le jour où votre téléphone portable ou votre tablette seront vendus avec une connexion illimitée et permanente, alors cela aura du sens de mettre votre bibliothèque complètement en ligne. J’entends déjà les protestations: un monde perpétuellement connecté, quel enfer! Pas faux en soi, mais parce qu’on calque les peurs d’aujourd’hui sur les nécessités de demain. Entendons-nous bien: je parle d’un futur à moyen terme, d’ici 10 ou 15 ans. Mais cette transformation arrivera un jour ou l’autre, car tôt ou tard nos appareils n’auront de sens et d’utilité que perpétuellement connectés à haute vitesse… On se demandera alors comment les gens pouvaient utiliser des outils non-connectés.

L’encapsulage offline du EPUB devenant donc optionnel, puisque vous pourrez toujours rester connecté (même dans le train, à 10.000 mètres au-dessus du sol dans un avion entre Paris et Hong-Kong, dans le métro, dans votre maison de campagne isolée et dans laquelle il faut secouer le téléphone pour capter du réseau aujourd’hui…)  les lecteurs se tourneront vers la consultation dite « en ligne »… qui ne sera plus vraiment « en ligne » puisque de toute façon, le système sera construit sur un modèle prévu pour ne laisser aucune alternative à la connexion. Et puis quoi? Vos sites internet, ils sont bien en ligne, non?

Mais vous allez voir qu’à ce moment-là, des nostalgiques du EPUB feront leur apparition. 🙂

Rétroéclairage par LED: un point nécessaire pour démêler le vrai… du « vrai »

Quelquefois, lorsque je parle du rétro-éclairage des écrans des tablettes sur Twitter, et que j’ai le malheur de le comparer à l’éclairage des liseuses type Kobo Glo ou Kindle PaperWhite, je déchaîne les foules. Soudain, le congrès des ophtalmologistes se réveille et je me retrouve assailli de messages du type: “Mais non, ça n’a rien à voir!” ou encore “la lecture sur  tablette, c’est fatigant (voire dangereux) pour les yeux”, etc. 

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Kirsty Andrews - Flickr - CC-NC-ND-BY 2.0


À tous ces messages, je réponds que je n’ai jamais dit que c’était la même chose. J’entends les avis diverger à ce sujet et du coup, j’ai voulu m’informer. Parce que je n’étais pas sûr de mon coup.

Je suis comme vous (c’est difficile à croire, je sais): à la fin de la journée, lorsque j’ai passé huit heures à loucher sur mon écran d’ordinateur, je suis content de l’éteindre. On ne va pas ici contester les désagréments de ces dispositifs d’affichage modernes, ce n’est pas le sujet: on ne parle pas de télévision ou d’écrans d’ordinateur, mais bel et bien d’appareils de lecture.

imageÀ la base, il y a une méprise: mettre tous les affichages LCD dans le même panier. Avant l’avènement du rétroéclairage par LED, les LCD étaient rétroéclairés à l’aide des tubes fluorescents à cathode froide, technologie également appelée CCFL et dont nous avons des souvenirs douloureux pour nous être payés des maux de tête carabinés en les regardant d’un peu trop près. 

Depuis 2008-2009, ces systèmes de rétroéclairage ont été remplacés progressivement (comme par exemple, sur l’écran d’un iPad) par des systèmes de rétroéclairage par LED. 

Pour paraphraser Wikipédia:

       Il existe deux technologies de rétroéclairage :

  •       Edge Led : les diodes sont réparties sur la périphérie de l’écran et sont orientées vers l’intérieur. La lumière des diodes est propagée sur toute la surface via une plaque de verre photoconductrice.
  •      Full Led : les diodes couvrent toute la surface arrière de l’écran afin de fournir une lumière uniforme et mieux contrastée, mais pour un coût de production plus élevé.

      À ces deux technologies, on peut associer un Local Dimming, où les diodes sont organisées en zones éteintes ou allumées selon l’intensité des parties sombres de l’affichage. Les noirs ainsi obtenus sont plus profonds et améliorent le contraste.

Fin de la parenthèse technique.

Alors on entend ici et là des voix s’élever contre les LED, pour une bonne et simple raison: les LED abimeraient les yeux sur le long terme.

Et bien… c’est vrai! L’exposition à la lumière des LED est à long terme parfaitement dangereuse, pour la bonne et simple raison que ces diodes produisent une intensité lumineuse très forte et que leur spectre comporte une grande proportion de lumière bleue, qui à la longue s’avère néfaste et peut générer des risques de cataracte et de lésions maculaires.

Mais attention, nous parlons de deux choses différentes: ces risques ont été relevés pour les ÉCLAIRAGES à LED, c’est à dire pour les luminaires publics et privés qui servent à éclairer votre cuisine, votre salon ou votre bureau. En effet, ces éclairages sont dits “directs” (la LED est à nu sous le verre, l’exposition est maximale). 

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— Un éclairage LED —

On préconise donc de ne pas employer d’éclairage à LED dans les endroits où, par exemple, on garde des enfants (les écoles, les crèches, etc). 

Mais les écrans à LED sont sans commune mesure avec ces éclairages LED. S’ils utilisent à la base la même technologie, leur intensité lumineuse n’est absolument pas comparable en termes de candelas (l’unité utilisée pour mesurer la luminosité d’une source, mesurée dans le cas des écrans en candelas/m2). De plus, la lumière des LED est filtré à différents niveaux (notamment UV), si bien qu’une part infime de la LED (oui, il n’y a qu’une seule LED sur un écran d’iPad) parvient à l’oeil au final. 

Evidemment, vous ne regarderez pas de la même manière un écran d’ordinateur et des phares de voiture, ou la lumière du soleil. En matière de lumière, tout est question d’exposition.

Vous pouvez lire à ce sujet le rapport de l’ANSES sur l’éclairage LED.

Même si ce n’est qu’un rapport (un de plus), il précise néanmoins que les écrans rétroéclairés par LED ne sont pas concernés par les dangers inhérents à l’éclairage LED.

Je me demande donc quelle part de confusion il existe entre l’éclairage LED (dangereux) et le rétroéclairage par LED (réputé pas dangereux, en tout cas aucun rapport, aucune étude ne semble prouver le contraire pour le moment…) dans la tête des utilisateurs. Il y a une part de mystification possible, ou en tout cas d’amalgame, qui m’échappe.

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CC Liz Henry - Flickr - CC-BY-ND 2.0

Alors maintenant que nous savons tout ça, on peut comparer.

Quelle est la différence entre un écran LCD rétroéclairé et une liseuse du type Kindle PaperWhite ou Kobo Glo, dont l’écran est lui aussi éclairé d’une manière ou d’une autre?

Et bien c’est très simple (enfin, suivez quand même un peu). 

Une liseuse, c’est simplement un film qui (pour résumer) reproduit le rendu du papier via un système d’attraction/répulsion magnétique. On ne va pas refaire la théorie du eINK (peut-être un jour, mais pas maintenant) et on va se contenter de dire que cette feuille eINK est comme une feuille de papier, mais qu’on peut en changer l’apparence, l’encrage numérique. Elle dispose de qualité lumineuse nulle, c’est à dire qu’elle ne produit pas de lumière en elle-même. Donc si vous voulez l’utiliser ailleurs qu’en plein soleil, il faudra l’éclairer avec une lampe.

Maintenant, intégrons un système d’éclairage interne (dit FrontLight par Booken, ou PaperWhite chez Amazon).

Tiens, justement: voici comment se décompose l’écran d’une liseuse avec dispositif d’éclairage intégré chez Amazon.

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Première surprise (ou pas): si le dispositif n’est pas “rétroéclairé”, il n’en est pas moins un dispositif d’éclairage… à LED. Seulement la lumière est ici déviée pour être répartie uniformément sur un petit film qui recouvre l’écran eINK à proprement parler, et que la lumière est au-dessus de l’écran et pas en dessous. Mais la lumière produite est parfaitement identique dans ses propriétés à celle d’un éclairage LED: le spectre est potentiellement le même. Sauf que la lumière est ici déviée. 

Intéressant, non? Moi j’ai appris un truc, là. 

Alors on me dira: oui mais la lumière est ici dirigée vers l’écran, et pas vers les yeux. Je vais dire oui, bien sûr. Mais les cocos, pour que vous puissiez lire, il faut que des photons tapent sur votre rétine, tout de même. Et ces photons doivent bien venir de quelque part. Même si la lumière est déviée, réfléchie, filtrée, ce que vous voulez… il n’en reste pas moins que la lumière, FrontLight ou BackLight, arrive jusqu’à vos yeux, dans des quantités des spectres variables. 

On ne sait pas, sur le long terme, les risques liés à la lecture sur support auto-éclairé. j’imagine que dans 10 ans, on les fera, ces fameux congrès d’ophtalmo. En revanche, il est une réalité qu’on ne peut pas occulter: l’écran éclairé OU rétroéclairé… c’est de la lumière. Et à ce titre, une exposition trop prolongée peut déclencher des réactions neurologiques inattendues. Si par exemple vous regardez trop fixement l’écran de votre téléphone ou de votre tablette au lit, avant de vous coucher, il est fort probable que vous éprouviez des difficultés à trouver le sommeil. En cause, la production de mélatonine qui régule vos cycles de sommeil: le cerveau, exposé à la lumière, pense qu’il fait jour. Il vous tient donc éveillé plus longtemps. Dans ce cas, le danger ne vient pas à proprement parler de l’écran mais de l’interprétation que fait votre cerveau de l’utilisation de votre écran. Et en cela, chacun doit se responsabiliser, surtout s’il souhaite bien dormir la nuit.

Il est envisageable que l’on trouve néanmoins des études dans les prochains mois ou dans les prochaines années qui décriront les méfaits de certains écrans rétroéclairés par LED, puisque la plupart du temps — tout comme pour la cigarette, l’alcool, les bombes d’insecticide ou la télé-réalité — nous sommes D’ABORD exposés au danger avant d’en être avertis. Mais je ne peux pas me prononcer maintenant. Attendons ce qu’en diront les spécialistes.

Je ne serais pourtant pas surpris que la rétiscence perdure longtemps. Cela fait trente ans, peut-être plus, qu’on nous prévient du danger des écrans, à tort ou à raison. Je pense qu’il y a une part (une PART, ne déformez pas mes propos) de folklore là-dedans. De légende urbaine. Quelqu’un, un jour, a sans doute dit que les écrans, c’était le mal. Depuis l’idée s’est propagée. Dans quelle mesure ces idées, rumeurs, etc sont VOLONTAIREMENT propagées par les gardiens du temple, difficile de le dire. Mais il y a une part de peur dans tout cela, c’est certain. Il suffit de voir la tête des gens à qui j’apprends que je suis végétarien, et qui me préviennent soudain des dangers immenses de ce régime. Peu d’entre eux savent, en revanche, que ces prétendus dangers ont été en grande partie inventés par les lobbies de l’élevage aux États-Unis, dans les années 50. Ces faux rapports, ces fausses informations, se retrouvent encore propagés aujourd’hui. Ils perdurent dans les consciences et, sans y être directement exposé, on finit par les relayer…

Attention donc aux idées fixes.