Le livre enrichi n’est pas mort ! Et il n’a pas dit son dernier mot

Dès lors qu’on parle de « livre enrichi », les passions se déchaînent, les têtes s’échauffent et les mots dépassent quelquefois la pensée.

Le livre enrichi tel qu’il est aujourd’hui imaginé n’est ni plus ni moins que du web, qui lui-même a succédé aux premières applications interactives et hypertextuelles sur CD-ROM. Parler de livre augmenté, c’est donc un truc marketing pour vendre ce qui jusque-là était diffusé gratuitement en ligne. À l’écriture graphique, on ajoute quelques add-ons des autres écritures, mais on n’invente pas une nouvelle écriture. Tirer plus loin le livre ce serait le pousser vers les jeux vidéo, le faire basculer dans un autre art.

Pas plus qu’au livre enrichi, je ne crois au livre interactif, à la lecture non linéaire.

Thierry Crouzet, Le Livre enrichi est une impasse marketing

Partisans et détracteurs de l’enrichi se sont opposés l’espace d’une petite heure hier sur Twitter, dans une ambiance détendue mais néanmoins révélatrice du malaise ambiant. J’en profite donc pour mettre les choses au clair au sujet de ce mythe qu’est le livre enrichi, et de ce qu’il est censé véhiculer.

Pour commencer, j’ai l’impression qu’un malentendu strictement lexical existe. Petite explication.

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Le « livre enrichi »: peut-être une appellation erronée?

Pour parler d’un concept, il faut des mots pour le définir, lui donner des limites: les américains ont choisi le terme d‘enhanced ebooks pour désigner ce que nous appelons « livre enrichi ».

Deux choses: d’abord, on remarquera que le enhanced se réfère en anglais à l’ebook (la publication numérique donc), alors que  l’enrichi s’accole au livre (de manière indifférente).

Chez les anglophones, on augmente donc l’ebook, pas le livre en général. Et c’est une grande différence, surtout dans un pays comme la France où l’on sacralise le livre dans ce qu’il a de plus noble. Le livre, en soi, ne peut fondamentalement être « amélioré », puisque le livre est un concept vague qui englobe la bande-dessinée, le recueil de recettes de cuisine, la grande littérature en passant par toutes sortes de subtilités jusqu’au codex, l’incunable ou le volumen.

Soyons clairs sur un point: de la même manière que je vois pas comment on peut améliorer « le bois », je ne vois pas comment on peut améliorer « le livre ». Le livre est une constante: l’ebook en est une variation.

Donc petit aparté linguistique: il semblerait un peu plus cohérent de parler d’ebook enrichi, plutôt que de livre enrichi…

Car d’autre part, en anglais, « enhanced » a deux sens: il peut signifier « amélioré », mais aussi « augmenté »…  là où « enrichi » a peut-être une connotation qualitative trop marquée. Ajouter une préface, une explication de texte, des notes, c’est déjà du « enhanced »… et nous le faisons depuis des années, sans avoir attendu le numérique.

Fin de l’intermède traduction. Peut-être la mésentente sur le mot, plutôt que sur le fond, peut expliquer quelques réticences.

Car l’ebook enrichi ne prétend pas améliorer Shakespeare ou rendre la pensée de Nietzsche plus puissante. Ces auteurs s’auto-suffisent, ainsi que beaucoup d’autres.

Mais doit-on pour autant voir dans le livre un continent protégé et immuable? Je ne le pense pas. 

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Le mythe de l’ebook enrichi déclinant

Tous les deux jours, un article paraît sur la toile pour promettre la mort de l’ebook enrichi, un concept tué dans l’oeuf et voué à l’oubli. « Sacré parmi les sacrés, le livre se suffit à lui-même et n’a pas besoin de toutes ces fanfreluches pour exister. » Quoi? Insérer une vidéo au milieu de La Légende des Siècles? Mais vous n’y pensez pas!

Alors oui: Victor Hugo n’a pas besoin d’un lolcat pour faire briller sa puissance évocatrice.

En revanche, j’invoque le manque d’imagination. Car si Corneille avait pu utiliser de la vidéo lors des représentations du Cid… qui nous donne la certitude qu’il ne l’aurait pas fait? 

Réduire l’ebook enrichi (je déteste ce mot, et j’espère qu’il disparaîtra rapidement au profit de celui, plus généraliste, d’ebook tout simplement) à mettre une vidéo entre deux chapitres, insérer un grincement de porte en fond sonore et faire joujou avec un bonhomme qui fait coucou montre de façon assez évidente combien peu de gens se sont véritablement rendu compte du potentiel de ce que, par commodité, nous appelons l’ebook enrichi.

Non, l’ebook enrichi, ce n’est pas ça. Ce n’est pas que ça. Et le penser, c’est encore une fois faire preuve d’un flagrant défaut d’imagination, d’une certaine méconnaissance technique ou d’un mépris aggravé… voire des trois en même temps.

Il est un sport français: celui de se fermer des portes que l’on n’a même pas encore pris la peine d’essayer d’ouvrir proprement.  Alors par commodité, on invoque la mort de l’ebook enrichi, là où les expérimentations en sont encore à leurs débuts et qu’à part quelques exceptions notables, rien ne sort encore vraiment du lot.

Mais imaginez un instant qu’au motif de n’en avoir pas vendu tout de suite des centaines de milliers, Gutenberg ait décidé de mettre sa presse dans une benne à ordures de Mayence. Imaginez que Nokia se soit contenté d’essayer vaguement le concept de téléphone portable avant de décréter, 6 mois plus tard, que c’était un échec et qu’il fallait arrêter la production. Ou que seulement parce qu’on ne pouvait pas faire grand-chose de plus qu’une simple opération arithmétique avec un ordinateur au début, IBM ait jeté l’éponge et se soit contenté de faire des calculatrices.

Une technologie, quelle qu’elle soit, demande un temps d’adaptation, de sondage, de tests. L’ebook homothétique est encore pour 90% de la population mondiale une révolution technologique sans précédent et on voudrait nous faire croire que l’ebook enrichi est à l’agonie. Ha! Mais personne n’a encore vu 10% de ce que l’ebook nous réserve dans les prochaines années !

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Il est d’ailleurs curieux de voir que les détracteurs de l’enrichi sont souvent, par ailleurs, actifs dans le domaine de l’ebook, et crient au scandale quand Frédéric Beigbeder lance diatribe sur diatribe contre les publications numériques. Mesdames et messieurs, il ne s’agit pas de reporter le mépris sur un autre secteur, et dire que l’ebook enrichi est moins « noble » que l’ebook homothétique. On marcherait sur la tête!

Si l’on ne demande pas à tous les ebooks d’être enrichis, on peut légitimement avancer l’idée que certains ebooks méritent de l’être… puisque conçus ainsi dès le départ. Il y a de la place pour toutes les créations.

 

La palette des enrichissements

Oui, l’enrichi est simplement un autre mot pour décrire… un vaste océan de possibilités.

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Qu’on y réfléchisse: en soi, une image cliquable, c’est déjà de l’enrichi. Une note de bas de page reliée par une balise de lien, c’est déjà de l’enrichi… dans le sens où malgré tous nos efforts, il ne sert à rien — sur la version papier de l’ouvrage — d’appuyer sur le numéro de la note pour aller automatiquement à la page correspondante. Le lien — l’hyperlink — est en soi une forme d’enrichissement… et tout le monde concède que l’hyperlink est une avancée notable en matière de publication numérique. Mais l’enrichi n’est bien entendu pas cantonné aux simples liens.

Je ne vais pas refaire le topo de l’enrichi: tout le monde le connait.

  • multimédia natif, via les balises HTML5 <audio> et <video>
  • read-aloud, synchronisation text-to-speech
  • animations CSS3
  • implémentation du Javascript, dont les possibilités sont presque infinies en terme d’interactivité: multiversioning, langues, mini-jeux, drag n’drop, géolocalisation, contextualisation, personnalisation du contenu, etc
  • mémorisation via cookies ou localstorage (HTML5)

Et ce n’est qu’un début, puisqu’ici nous ne faisons qu’utiliser le support « livre » pour lui ajouter quelque chose. Les choses deviendront beaucoup plus intéressantes lorsqu’il s’agira de publier des oeuvres pensées pour le numérique.

La palette s’étoffe, comme le langage: certains mots disparaissent, d’autres apparaissent, se combinent ou tout simplement sont mis en lumière. Tout comme un peintre aura toujours besoin de nouvelles nuances de couleurs, un auteur — quel que soit le support qu’il utilise — aura toujours besoin de nouveaux mots… ou de nouvelles manières de retranscrire ses émotions.

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La substitution à l’imaginaire et l’écueil financier

Personne ne demande aux éditeurs ou aux auteurs de devenir réalisateurs de cinéma, cascadeurs, musiciens ou artistes plasticiens. Ce n’est pas parce qu’un metteur en scène utilise la vidéo dans sa pièce du Festival Off d’Avignon que la Comédie Française doit OBLIGATOIREMENT (par un effet levier dont le sens m’échapperait) inclure de la vidéo dans sa prochaine représentation du Malade imaginaire: cela ne fonctionne pas comme cela. La création utilise plusieurs vecteurs et il n’y a qu’une vérité: la pertinence.

A tout moment, le créateur de livre enrichi doit se poser la question: est-ce nécessaire?

Dois-je obligatoirement insérer cette vidéo de mon chat entre deux chapitres? Probablement pas.

Qui cela intéressera d’entendre le « cuicui » des oiseaux à cette page? Personne… sauf si c’est un livre destiné aux passionnés d’ornithologie, non? J’ai le souvenir d’un livre de ce genre qui avait plutôt bien fonctionné du temps où j’étais libraire, et qui proposait un CD pour accompagner la lecture des descriptions des différents oiseaux. Un livre enrichi? Bingo!

D’abord, donc, la pertinence.

Nous entendons souvent l’argument de la substitution à l’imaginaire. Oui, mettre en scène le personnage de votre roman préféré dans une vidéo plaque une réalité sur une image fantasmée. Mais ce n’est pas pire qu’une couverture illustrée avec ce même visage de votre héros préféré, non? Qu’un film réalisé à partir de ce livre?

Quoi qu’il en soit l’imaginaire l’emporte toujours. Il est plus fort que n’importe quelle image. Qui se souvient que dans le livre de Bram Stoker, Dracula porte une moustache? Pas grand-monde. L’imaginaire collectif préfère le voir autrement.

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Comme le cinéma n’a pas remplacé le théâtre, comme les disques n’ont pas remplacé les concerts et comme la vidéo n’a pas tué les radio stars, les différentes formes de création peuvent coexister.

Fabriquer une vidéo hollywoodienne coûte cher et ne sera accessible qu’à de grosses productions. Produire des histoires multimédia demandera toujours plus d’efforts — financiers et logistiques — qu’un texte nu.

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Mais à bien y réfléchir, avec nos ordinateurs, nos tablettes et nos liseuses… nous sommes déjà des vidéastes en puissance, des photographes amateurs, des programmeurs bidouilleurs… Personne ne vous oblige à mettre de la vidéo dans un texte. Mais si des artistes talentueux ont envie d’essayer de raconter des histoires autrement, pour toucher un public plus vaste ou simplement différent, pourquoi s’y opposer?

Ce qui va dans le sens de la création originale ne peut être que bénéfique.

Et surtout: qui vous oblige à faire de l’enrichi? Ce n’est pas OBLIGATOIRE. On s’est passé du multimédia pendant des centaines, voire des milliers d’années (quoique ce point soit discutable). Je pense que beaucoup d’entre nous feront encore l’impasse dessus dans les prochaines années, et tant mieux. Je ne tiens à ce que le paysage littéraire devienne un feu d’artifice 24/7.

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Mais laisser les portes ouvertes à la création et à l’innovation

Il s’agit d’être un peu malin et de penser des solutions qui iront dans le sens d’une création riche, abondante et multi-plateformes.

L’avenir — beaucoup s’accordent à le dire — est dans le transmédia: une histoire commence sur votre smartphone, se poursuit sur votre tablette, continue sur votre ordinateur et se synchronise avec votre position géographique tout en revenant dans votre liseuse, sans se copier, mais en se complétant. Grâce au HTML5 entre autres, la narration n’en est qu’aux débuts de sa mutation. Elle se fondra bientôt dans le web et l’enrichi perdra vite son qualificatif — son ostracisation — pour simplement devenir partie intégrante de la palette offerte aux créateurs d’histoires. Seront-ils écrivains, metteurs en scène, graphiste, musicien, poète? Peu importe: l’essentiel est qu’ils s’expriment sans entraves. On veut bien aller voir une exposition de Klein, mais il ne s’agirait pas de n’utiliser que du bleu pour chaque toile peinte.

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Est-ce que cela veut dire que l’alexandrin disparaîtra? Non.

Est-ce que cela veut dire que tous les livres deviendront des jeux vidéo? Non plus.

Est-ce que ça veut dire que j’aurais autant de plaisir à lire un poème de Michaux dans 50 ans? Oui. Sans aucun doute possible.

En conclusion, cela ne veut (surtout) pas dire que le texte seul est bon à mettre à la poubelle : simplement que les auteurs — les créateurs d’univers — ont gagné plusieurs cordes à leur arc avec les possibilités du numérique et de l’enrichi.  Nous attendons encore que quelqu’un nous prouve qu’on peut produire une oeuvre multi-format / multi-support / multimédia de qualité, qui soit pensée nativement pour cela et qui n’ait de sens que dans sa globalité. Mais ce n’est pas parce que cette grande oeuvre n’est pas encore été créée que tout le concept de l’enrichi est à revoir. Souvenez-vous qu’en d’autres temps, on considérait le livre de poche — de par son simple format — comme de la sous-littérature, le roman policier comme une dépravation morbide et la bande dessinée comme un passe-temps d’abrutis.

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Ne pensez pas « livre ».

Pensez « histoires ». Celles que nous connaissons, bien sûr, et qui se suffisent à elles-mêmes. Mais aussi celles que nous n’avons pas encore racontées. 

En toutes choses, je prône l’imagination. Il ne faut pas fermer les portes, mais les laisser ouvertes… et voir qui les passera.

Comme pour les boissons, à chaque ebook son contenant

Je suis frappé de la fulgurante expansion d’une idée qui voudrait qu’à l’heure du numérique, une oeuvre se détache forcément de son contenant. À savoir: peu importe sur quoi vous lisez, que ce soit sur papier, en numérique, sur un écran, sur un smartphone, sur une liseuse ou au dos d’une boîte de céréales, le texte reste le même. Il a le même goût, la même texture, la même saveur, voire la même odeur.

Je suis frappé de la fulgurante expansion d’une idée qui voudrait qu’à l’heure du numérique, une oeuvre se détache forcément de son contenant. À savoir: peu importe sur quoi vous lisez, que ce soit sur papier, en numérique, sur un écran, sur un smartphone, sur une liseuse ou au dos d’une boîte de céréales, le texte reste le même. Il a le même goût, la même texture, la même saveur, voire la même odeur.

C’est un lieu commun très répandu, surtout dans l’univers des pure-players. Logique toutefois puisque les pure-players n’ont aucun intérêt à dire que l’expérience de lecture numérique est différente de la lecture sur support papier, à l’heure où c’est dur pour tout le monde (spécialement pour les pure-players) et que l’on cherche à ouvrir des chemins à la fois culturels et financiers.

Mais ça fait un moment que l’idée me trotte dans la tête, que j’y réfléchis, que je retourne le problème dans tous les sens… et je ne vois pas comment je pourrais être d’accord in fine avec cette idée, pourtant en phase d’être acceptée par à peu près tout le monde. Non, ce n’est pas la même chose de lire le même livre sur un support différent. Le goût n’est pas le même. Et ce n’est pas forcément une mauvaise chose si l’on accepte cet état de faits, et qu’on s’amuse des contraintes.

Dominique Sanchez - Flickr

 

Le goût du Coca en canette

 

C’est un autre lieu commun qui m’a fourré cette idée dans le crâne: vous savez, cette légende urbaine qui veut que le goût du Coca en canette soit différent de celui du Coca dans une bouteille en verre, lui même différent de celui du Coca dans une bouteille en plastique. Avant d’avoir entendu cette assertion, il est probable que vous ne l’ayez jamais remarqué. Et puis en goutant, vous vous êtes rendu compte que oui, c’était peut-être vrai. Le contenant, en verre, en métal ou en plastique, a modifié les composantes mêmes de la boisson, et ont vraisemblablement modifié sa saveur. L’essentiel n’est pas de savoir si cela est vrai, mais de le ressentir comme vrai. 

De la même manière, et les oenologues l’ont compris depuis longtemps, on ne boit pas de vin rouge dans un verre à whisky: les formes de verre différentes sont là pour magnifier les arômes des boissons respectives, de sorte que le vin rouge doit être versé dans un verre ballon, dont le fond est plus large que l’ouverture, afin d’en conserver toute la finesse. Le verre à whisky, lui, a un fond plat et des parois droites, mais il a quelquefois une forme de cloche étroite et inversée, pour le bon et vieux whisky notamment, afin d’éviter que son goût ne s’évapore. Quant à la bière, elle est servie dans de grandes pintes, car sa saveur réconfortante est probablement davantage liée à la quantité ingérée qu’à ses nuances subtiles. En faisant quelques recherches sur les verres, j’ai été étonné de voir combien il y en avait: en fait, il y a quasiment un verre différent pour chaque boisson.

«Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse », disait Alfred de Musset dont le goût pour la boisson était notoire. Et chacun de reprendre cette maxime célèbre au nom de l’ingestion incantatoire de contenus numériques.

DeusXFlorida - Flickr

 

James Bond sur l’écran de ton portable

 

Extrait d’un dialogue récent avec un ami:

Lui: Tu as vu le dernier James Bond?

Moi: Non, j’ai pas eu le temps ni l’envie d’aller au cinéma.

Lui: Moi je l’ai vu sur l’écran de mon ordi portable.

Moi: Ha bon? Il est déjà sorti en DVD?

Outre le cynisme manifeste dont fit preuve votre serviteur, je constate une chose: pour moi, il est impossible d’envisager de voir un film à grand spectacle sur un petit écran. Je l’ai constaté aussi en regardant la première saison de Games of Thrones, sur ma télé pourtant d’une taille respectable mais dont l’âge commence à se faire sentir: la télévision n’est plus assez grande, j’arrive à peine à lire les inscriptions originales du générique. La série a été tournée pour être appréciée sur un écran plus grand que le mien, de sorte que le niveau de détail que j’ai ressenti est sans doute inférieur à celui qu’à voulu le réalisateur. Même constat pour le Hobbit: la qualité est telle sur l’écran géant d’un cinéma moderne que j’imagine mal comment je pourrais le revoir sur ma télé sans être affreusement déçu.

Quel rapport avec le livre? Selon moi, tout, justement.

Nous ingérons les contenus numériques avec une frénésie effrayante. Nous gobons que que nous arrivons à attraper au passage, sans plus nous soucier de l’expérience de lecture: nous lisons un contenu vide de contenant (un comble).

Porschelinn - Flickr

 

Un contenu vide de contenant

 

Je pars du principe que l’expérience de lecture est de fait gravement influencée par le support sur lequel elle a lieu, et que les designers d’ebooks comme nous devraient prendre en compte cette donnée avant de céder aux sirènes du tout support. Car réduire un texte à ses mots, c’est aussi réduire une toile à la seule peinture: en omettant la lumière, la taille de l’oeuvre,  la distance à laquelle la regarder, etc.

Imaginez un instant admirer le Sacre de Napoléon (une toile qui doit bien faire dans les 8 mètres de long) sur l’espace d’un timbre poste. Oui, la peinture est la même: elle a été reproduite au micro-pica sur le timbre. Pourtant, vous n’êtes pas capable de l’apprécier à sa juste valeur. Et David de se retourner quatre fois dans sa tombe.

Concernant le roman, bien sûr, on peut mesurer une différence moins importante que pour les livres richement illustrés comme Kadath, dont j’imagine difficilement une expérience potable sur un écran inférieur à celui de l’iPad si l’on ne veut pas perdre quelque chose au passage. Les livres d’art sur iPhone sont un défi technique, ergonomique et artistique, et il va de soi qu’une simple transposition ne suffit pas: il faut parler d’adaptation. 

Mais pour aller plus loin, je pense (et j’entends déjà les voix s’élever) qu’on ne peut pas lire Proust (oui, c’est tombé sur Proust, mais ça aurait pu tomber sur n’importe qui d’autre) de la même manière sur une feuille de papier, sur l’écran d’un iPad et sur celui d’un smartphone Samsung, par exemple.

Moriza - Flickr

 

Typographie numérique: une voie obligatoire pour les ebooks designers

 

La valeur de ressenti d’un texte ne se mesure pas seulement au nombre de ses mots, ou à leur simple alignement sur une surface plane: elle se mesure aussi à leur ordonnancement. On peut difficilement apprécier tous les textes sur l’écran d’un smartphone, pour des raisons très simples:

  • l’alignement n’est pas le même: sur l’écran d’un smartphone (ou plus généralement sur un écran plus petit) les textes sont souvent justifiés à gauche,
  • l’interligne adapté à une liseuse n’est pas le même que pour un écran plus petit, et la résultante est une composition floue, désagréable à l’oeil,
  • une taille de la typo suffisamment grande pour permettre la lecture sur un petit écran oblige les retours à la ligne à répétition, ce qui donnera des lignes de quatre ou cinq mots… l’oeil se fatigue, l’expérience est dégradée…

On pourrait continuer à l’infini.

Attention, personne ne dit qu’il ne faut pas lire sur smartphone! Ces appareils sont des outils de propagation du numérique exceptionnels, et contribuent en grande partie à son succès. Le contenu de cet article s’adressant prioritairement aux professionnels, en cela nous cherchons la petite bête. Bien entendu, plus l’écran est large, meilleure est l’expérience: nos yeux lisent plus confortablement sur une grande surface que sur une petite.

Philcampbell - Flickr

 

J’aimerais partager cette idée qui veut que l’on peut lire tout sur n’importe quoi dans n’importe quelle condition (et notamment dans n’importe quelle condition de concentration) mais je pense qu’il s’agit d’une chimère. Le support a définitivement une influence sur la perception de l’oeuvre. En cela, une mauvaise expérience de lecture peut conduire à une mauvaise perception de l’oeuvre numérique… et personne n’a envie de cela. Les ergonomes littéraires ont encore de beaux jours devant eux.

Car le but n’est pas de brider les créateurs, mais au contraire de les inciter à réfléchir leur contenu en fonction du contenant.

Car oui, les contenants numériques existent: je les ai rencontrés.

Ebook enrichi: 11 idées, 11 conseils / Enhanced ebooks: 11 ideas, 11 advices

Malgré son essor croissant dans le microcosme éditorial, l’ebook enrichi est encore une nouveauté dans le paysage. Walrus, après ces quelques mois passés à explorer le domaine, s’est cassé les dents sur de nombreux points avant de trouver des solutions valables aux problèmes posés. Quelquefois, ces solutions se sont avérées être des compromis. Mais le défi, passionnant, nous a toujours poussé à réfléchir aux possibilités artistiques comme techniques qui s’ouvraient à nous. C’est cette modeste expérience que nous voulons vous faire partager, non pas comme table des lois, mais comme une première pierre dans la réflexion qui s’annonce. May the Morse be with you!

Despite its increasing growth inside the publishing world, enhanced ebooks still remain a brand new thing in the universe of books. After spending the last few months exploring the subject, Walrus encountered some problems before finding good answers to solve them. Sometimes these solutions even took the form of compromises. But the exciting challenge always pushed us to further think and re-think the artistic and technical possibilities that were created at the same time. It’s this modest experience we want to share, not as a table of laws, but as the first step into an upcoming reflection. May the Morse (« Walrus » in French) be with you!

The Chronicles of Narnia - C.S. Lewis (enhanced version)

1/ D’abord, il faut penser l’enrichissement non pas comme une pièce rapportée, mais comme un complément utile. Le contenu média doit compléter intelligemment le texte: il ne doit pas l’alourdir, le rendre vide de sens ou pire, répéter le même message que lui. Auteurs, votre métier s’enrichit: désormais c’est toute une palette de médias qui s’offre à vous. Et c’est à vous d’en connaître l’étendue, de la maîtriser, et d’en apprécier les limites.

1/ First, we have to think of enhancement not as a patch, but as a useful complement. Media should enhance the text in a clever way: it shouldn’t make it heavy, meaningless, or in the worst case even repeat the same message. Writers, your job is changing: you are now being offered a full palette of media to tell your stories. You have to know the possibilities, but also the limitations. You have to master these new features.

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2/ L’enrichissement ne doit pas noyer le texte: l’équation « plus de médias = un meilleur livre » ne fonctionne pas. De fait, le livre produit serait simplement indigeste et gadget. On ne doit pas tomber dans le piège d’ajouter tout et n’importe quoi: il faut choisir ses médias avec parcimonie et intelligence.

2/ Enhancement should not drown the text. Thinking that the more media you add, the better the book will be isn’t right. In fact, the book would simply be hard to understand and look like a gadget. Don’t fall into this trap: don’t add too many things into your book. Choose your media carefully and smartly.

"Naked eggs, flying potatoes"

3/ Pensons en terme d’expérience. A la base, nous sommes des lecteurs, avec des goûts et des affinités de lecture qui lui sont propres. Servez-vous de votre point de vue pour imaginer ce que vous aimeriez (ou pas) voir dans le livre: portez-y un regard d’enfant. N’ajoutez pas simplement tout ce qu’il est possible de caser au niveau technique.

3/ Think « experience »: first we are readers with our own taste. Use your point of view to imagine everything you’d like to see in the book (or not to see). Let the child in you express him/herself. Don’t just add everything technically possible.

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4/ Respectons tous les acteurs de la chaîne numérique. Dorénavant, que vous soyez  éditeur ou auteur, vous n’êtes plus seuls. Les éditeurs qui produiront de l’enrichi seront comparables à des sociétés de production audiovisuelle: ils combineront, agrègeront des visions artistiques et des compétences, dans le respect de la collaboration. Un réalisateur, un graphiste, un sound-designer, un scénariste de gameplay, est un artiste au même titre que l’écrivain. Il nous faut rester humble vis-à-vis du talent de chacun, et respectueux des compétences. Ce n’est pas parce qu’on fait l’acquisition d’un ordinateur portable et d’une caméra HD qu’on se transforme en Spielberg du jour au lendemain.  Laissons donc faire les pros.

4/ Respect every protagonist along the digital chain: now, may you be an author or a publisher, you are not alone anymore. Publishers creating enhanced ebooks will be similar to cinematographic production companies: they will put together artistic visions and skills, in a respectful collaboration. Filmmakers, graphic designers, sound designers, and game scriptwriters are artists to the same extent as writers. Stay humble considering everybody’s talent, respect their skills. Buying an HD cam and a computer won’t turn you into Spielberg. Let the professionals do their job.

5/ Il faut demeurer toujours ouvert à l’expérimentation. On ne peut pas tout réussir du premier coup, et certaines innovations qui vous paraîtront extraordinaires n’intéresseront peut-être aucun lecteur. Il faut savoir prendre des risques, et notamment celui d’innover, d’essayer, d’être précurseur… au risque de se tromper.

5/ We have to keep our mind open to experimentation. You cannot succeed at everything at the first try, and some innovations, which look astounding from your point of view, won’t draw any reader’s interest. You have to take some risks, including innovating, trying, being a pioneer… and sometimes, you’ll go the wrong way!

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6/ Pensez le livre comme un univers. Le livre est un lac dans lequel on se plonge: il est une immersion. Il faut donc penser son arborescence de manière à ce qu’elle soit sans faille, penser ses liens, ses renvois, comme un cortex unique. Le livre, même relié au web, demeure un objet fermé, enclos sur lui-même. Il englobe le lecteur. De la même manière, en attendant que nos connexions sans fil soient performantes, omniprésentes et éventuellement gratuites (et si possible inoffensives, merci pour nos enfants), on doit prévoir un maximum de médias offline, c’est-à-dire présents dans le livre sans besoin de se connecter au web. Rien de plus énervant que de télécharger son livre enrichi pour passer un trajet en avion et de se rendre compte, une fois parti, que les enrichissements ne sont disponibles qu’une fois connecté. Le poids du fichier sera plus élevé, mais la satisfaction du lecteur aussi.

6/ Think the book as a universe. A book is a lake into which you can dive: it’s an immersion. You have to think your book’s “tree” in a way it won’t have any weaknesses. You have to think your links and your references as if they were part of a unique brain. A book, even linked to the internet, is a closed object in which the reader gets caught. Likewise, waiting for a time when wireless internet connections will be good enough, available everywhere and maybe free (and if possible harmless as well; thank you in the name of our kids!), you have to provide a maximum of offline media. Nothing is more annoying than an enhanced ebook you’ve downloaded for a good read on the plane… that doesn’t work because you’re not connected! The file will be heavier, but the reader’s satisfaction will be increased.

A book is a lake into which you can dive. Refreshing, huu?

7/ Réfléchissons à la facilité d’usage: le lecteur n’est pas un technicien informatique, ni un programmeur, et peut-être même pas un geek. Toutes les interactions doivent être clairement balisées, faciles d’accès et simples d’usage. De même, sauf dans le cas d’un livre dont la nature intrinsèque serait d’être enrichi, on doit pouvoir apprécier le texte sans interactivité. Rien de pire que de frustrer un lecteur. Le livre ne doit pas être source de frustration.

7/ Let’s think about usability: the reader is not a computer scientist, maybe he’s not even a nerd. Every interaction has to be clearly marked, easily found and usable. You should also be able to appreciate your book without any enhancements, if possible. A book should not be frustrating.

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8/ Auteurs, éditeurs: si possible, pensez en amont vos livres enrichis. N’attendez pas d’avoir un texte fini pour commencer à vous en inquiéter. Pour être pertinent, l’enrichissement ne doit pas venir dans un second temps: il doit être pensé pendant le processus de creation, et faire l’objet d’échanges entre l’éditeur, le producteur, l’auteur et les autres intervenants artistiques. Dans l’industrie cinématographique, on ne pense pas les effets spéciaux après le tournage, mais bien avant.

8/ Writers, publishers: think about your enhancements before writing, or while doing it. Don’t wait to have a printed book to begin thinking about the digital version. Enhancements should not come afterwards: writing and enhancing should happen simultaneously. They should be objects to be discussed between publishers, producers, writers and all other artists. In the movie industry you do not think about the special effects after shooting, but a long time ahead.

9/ N’ayons pas peur du jeu: le gameplay est un concept nouveau pour les éditeurs, mais pas pour les auteurs parmi lesquels certains ont toujours rêvé de pouvoir faire interagir avec le livre, à travers des questions/réponses, des possibilités de choisir son chemin, de customiser son personnage, de choisir ses propres recettes dans son livre de cuisine… cela ne s’appliquera pas à l’ensemble des livres, mais à certains. Ce peut être un rêve à conquérir. L’aventure ne fait que commencer. Et l’imagination est notre seule frontière.

9/ Don’t be afraid of playing: gameplay is a new concept for publishers, but not for writers. Some of them have always dreamt of that: interact with the book through questions/answers, make the reader choosing the character’s path, customize this character, choose your own recipes in a cooking book… It doesn’t suit every book, but in some cases it can be extremely relevant. For some it’s a dream come true. This adventure has only just started. Imagination is our only limit.

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10/ Envisageons comme une évidence le multiplateforme: contrairement aux applications dédiées, les fichiers ePub (et très bientôt l’ePub3) permettront une compatibilité parfaite entre tous les supports de lecture. Bien entendu, à l’heure où nous parlons, Apple seul est en mesure de proposer des livres aussi performants. Mais les éditeurs doivent penser à moyen terme dans leurs investissements et leurs politiques éditoriales: dans quelques mois, avec les dernières spécifications ePub3, une multitude d’appareils seront en mesure de lire des livres avec vidéos, photos, sons… Choisir le ePub, c’est faire le choix de la compatibilité, et donc d’un partage plus vaste, libéré des constructeurs et des appareils.

10/ We have to consider multiplatform as obvious: as opposed to dedicated applications, ePub files will allow a perfect compatibility between e-readers. Of course at the time we speak Apple is the only one that can read such “proficient” books. Do not think « today », think « tomorrow » in your investments and your publications: in a few months, with the latest ePub3 specifications, a lot of devices will be able to read books embedding videos, pictures, sounds… By choosing ePub you make the choice of compatibility, and therefore allow larger sharing, no matter which builder or device.

Alice for iPad: typical example of a book application

11/ Il faut arrêter de penser que c’est facile. Le bouton « Créer un beau livre enrichi » n’existe pas, même dans les suites logicielles les plus perfectionnées. Et les meilleurs exports inDesign n’y feront rien: pour un rendu fluide, agréable à l’oeil, rapide et performant, le code informatique doit être limpide. Et pour cela, il n’y a qu’une seule solution: savoir tout faire, tout contrôler, voire tout coder à la main. HTML5, CSS3, Javascript… tout cela s’apprend, demande du temps et des efforts. Ce n’est pas parce que c’est de l’informatique que ça coûte moins de temps et d’argent. De la même manière, ce n’est pas parce qu’on est un codeur de génie que l’on fera un bon éditeur numérique. Les métiers sont différents: respectons-les. Editeurs traditionnels et acteurs du numérique doivent collaborer et partager leurs compétences respectives.

11/ Stop thinking it’s easy. The « Create a great enhanced ebook » button does not exist, even in the most powerful softwares. InDesign exports won’t solve anything: to get smooth, nice-looking, fast and powerful results, your code must be clear as water. And you have only one solution for that: being able to do everything by yourself, control everything, even know how to code. HTML5, CSS3, Javascript… these are skills, which need to be learnt. It demands time and dedication. It’s not because it’s about computers that it takes less time and money. In the same way, being a good code writer won’t make you a good e-publisher. These are different jobs: respect them. Traditional publishers and digital providers must collaborate and share their mutual abilities.

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