L’Édition sans éditeur : fatalité ou opportunité ?

edition-sans-editeurIl y a des livres qui changent la vie, et L’Édition sans Éditeurs d’André Schiffrin en fait partie.

Paru en 1999 aux (excellentes) éditions La Fabrique, L’Édition sans Éditeurs raconte l’histoire — et surtout la transformation — de l’industrie du livre dans la deuxième moitié du XXème siècle, à travers les yeux d’un éditeur, témoin privilégié s’il en est.

André Schiffrin a travaillé toute sa vie dans l’édition, suivant les traces de son père qui participa à la création de Pantheon Books et de la Collection de la Pléiade, et intégra Gallimard en 1936 pour l’y développer. Fuyant la France en 1941 pour d’évidentes raisons, la famille Schiffrin s’exile d’abord à Marseille, puis à Casablanca où André Gide les héberge, avant d’arriver à New-York. Le père fonde alors Pantheon Books, une maison destinée à faire connaître au public américain les grands classiques de la littérature européenne. Malgré la portée limitée de ses publications au début, Pantheon finit néanmoins par réussir des coups de maître, en publiant notamment Le Docteur Jivago (Nobel pour Pasternak en 1958) et Le Guépard de Lampedusa. Après la mort de son père, André Schiffrin reprend le flambeau et travaille à l’essor de Pantheon Books, après avoir travaillé un temps pour la New American Library. Finalement, à force de succès littéraires, l’argent commence à rentrer. Et les ennuis commencent alors.

“On peut dire sans crainte que l’édition mondiale a davantage changé au cours des dix dernières années que pendant le siècle qui a précédé. Ces changements sont particulièrement frappants dans les pays anglosaxons qui apparaissent comme des modèles de ce qui risque de se produire ailleurs dans les prochaines années. Jusqu’à une époque récente, l’édition était fondamentalement une activité artisanale, souvent familiale, qui se satisfaisait de modestes profits provenant d’un travail qui était encore en liaison avec la vie intellectuelle du pays. Ces dernières années, les maisons d’édition ont été rachetées les unes après les autres par de grands groupes internationaux.”

Pantheon Books, désormais bénéficiaire, se fait racheter par Random House. Puis Random House est vendu à un conglomérat, New House (aujourd’hui, New House appartient à Bertelsmann). André Schiffrin raconte sa descente aux enfers: comment, après leur avoir donné l’assurance que rien ne changerait, la ligne éditoriale s’est brusquement tordue, incitant à produire toujours plus de succès commerciaux, négociant des avances sur recettes délirantes avec des célébrités (se soldant souvent par des échecs financiers), et finalement transformant la société familiale en un monstre à produire des best-sellers.

”[…] les propriétaires de maisons d’édition ont toujours cherché à expliquer leurs virages en invoquant le marché: ce n’est pas aux élites d’imposer leurs valeurs à l’ensemble des lecteurs, c’est au public de choisir ce qu’il veut — et si ce qu’il veut est de plus en plus minable et vulgaire, tant pis. […] Toute la question est de savoir choisir les livres qui vont faire un maximum d’argent, et non plus ceux qui correspondent à la mission traditionnelle de l’éditeur.”

André Shiffrin décrit les dérives d’un système basé sur l’aspect financier au détriment de l’éditorial: avec des actionnaires exigeant des rendements délirants et des bénéfices toujours en progression la qualité ne peut plus suivre. Le rendement est la priorité.

“Les nouveaux propriétaires des maisons absorbées par les conglomérats exigent que la rentabilité de l’édition de livres soit identique à celle de leurs autres branches d’activité, journaux, télévision, cinéma, etc. […] Les nouveaux taux de profit escomptés se situent donc dans une zone comprise entre 12 et 15%, soit trois ou quatre fois plus que le niveau traditionnel de l’édition.”

Evidemment, c’est un combat perdu d’avance. Et lorsque lassés, les groupes se séparent des branches qu’elles ont eux-mêmes dévastées, les conséquences sont irréparables. Quant à ceux qui réussissent leurs objectifs? Quelquefois, les résultats sont pires.

“Toutes les maisons, inutile de le préciser, ne peuvent réaliser de tels objectifs. Comme nous l’avons vu, certains grands groupes sont bien moins rentables qu’il y a cinq ans, lorsqu’ils menaient une politique traditionnelle et diversifiée. Mais il suffit qu’une société réussisse pour que les autres se voient enjoindre d’augmenter leur effort. Si quelque part on atteint les 15% par an, on exigera des autres qu’ils y parviennent, et l’infortuné qui court en tête devra passer à 16%.”

Selon Schiffrin, la course à la rentabilité est comparable à la malédiction de Sysiphe qui, poussant son rocher en haut de la montagne, se voit chaque matin contraint de l’y pousser de nouveau.

Un peu plus loin, il revient sur l’appétit sans limite des actionnaires.

“On peut imaginer une situation où, dans un avenir pas très lointain, il faudra payer cher pour obtenir des données jusque-là gratuites. Comme le communisme, qui a péri de la limitation de l’accès à l’information, nous pouvons voir apparaître un système où la carte de crédit remplacera la carte du Parti pour obtenir ce qui doit être accessible à tous, et gratuitement.”

Toute ressemblance avec des événements ayant existés ne serait, bien sûr, que purement fortuites.

De l’eau a coulé sous les ponts depuis 1999, et la crise financière est passée par là. Néanmoins la lecture de ce livre éclaire sous un jour neuf des pratiques qui semblent à chacun évidentes aujourd’hui, mais dont nous nous émouvons peu, sans doute à tort.

475L’Édition sans Éditeurs est l’histoire d’un chemin de croix, celui de l’édition et de son rapport à la rentabilité : à titre plus personnel, il s’agit d’une des lectures qui m’ont donné envie de faire ce métier. Je ne peux donc que la conseiller à tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à ce monde quelquefois opaque et mystérieux qu’est l’édition, d’autant que le livre est lui-même publié chez l’une de mes maisons d’édition préférées, La Fabrique, dont vous pouvez découvrir ici le catalogue.

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Vendre ses ebooks à la page: une bonne idée?

Je suis tombé sur ce site récemment: TotalBoox.com

Dans le contexte actuel, chacun essaie de tirer son épingle du lot et de réfléchir à de nouveaux moyens de vendre son contenu numérique. Celui-là n’est pas dénué d’intérêt puisqu’il propose à ses lecteurs de ne payer que ce qu’ils lisent: on peut acheter une page, un chapitre, ou juste la moitié du livre si on considère que le roman que l’on est en train de parcourir va droit dans le mur.

Alors oui, c’est une solution pour tous ceux qui, comme moi, possèdent d’encombrantes piles d’ouvrages, papier ou numérique, à peine entamés ou presque finis. Cette typologie de mode de consommation nous vient tout droit d’Apple (encore une fois) qui le premier a proposé de vendre les albums musicaux au morceau. L’engouement est celui qu’on connait, puisqu’il a relancé le marché de la musique au point qu’aujourd’hui, les maisons de disques pourraient difficilement se passer d’iTunes.

Pour ma part, je considère néanmoins qu’une œuvre est globalement indivisible. Si j’ai bien acheté quelques morceaux sur iTunes, dans 99% des cas j’achète l’album entier, considérant qu’il doit être écouté dans sa longueur pour être compris (O hérésie de la lecture aléatoire). D’instinct — je peux me tromper — j’irais dans le même sens concernant la lecture. J’aurais trop peur de rater quelque chose d’exceptionnel. Et ce que l’on apprécie pas tout de suite peut être relu avec plaisir quelques années plus tard. Tous ces livres sur mes étagères… ils ne sont pas abandonnés: ils dorment, ils attendent.

Des alternatives existent

Je pense que je ferai un billet complet sur la publicité dans les livres car cela mérite en soi un examen complet et approfondi. On citera notamment l’initiative de Youboox, plateforme de lecture en ligne sur laquelle on peut lire gratuitement les ouvrages en échange de la présence d,un bandeau de publicité au-dessus des pages. J’y ai ainsi lu le dernier livre de Nicolas Rey aux éditions du Diable Vauvert “L’amour est déclaré”. Je reviendrai sur cette expérience car elle mérite qu’on s’y attarde, pour plusieurs raisons — bonnes et mauvaises.

Quoi qu’il en soit, c’est un marché qui se cherche. Des idées sont développées, abandonnées et retenues, et c’est très bien comme ça.

Hier, l’un de mes lecteurs postait un commentaire sur un précédent article. Il y soulignait le fait que des années plus tôt, on avait cherché le meilleur moyen de faire payer l’accès des sites internet. Au final, la meilleure solution retenue fut celle de l’abonnement, avec laquelle nous sommes désormais familiers, notamment via les sites de presse en ligne. Ce même lecteur décrivait aussi son sentiment d’étrangeté vis-à-vis de l’achat de livres numériques: pour lui, l’achat à l’unité paraît incompatible avec le concept même de contenu numérique, notamment j’imagine par son aspect changeant.

Des solutions d’abonnement sont proposés par différents acteurs du numérique: je pense bien sûr à nos confrères et néanmoins amis Numeriklivres et Publie.net, qui offrent à leurs lecteurs la possibilité de s’abonner à leur catalogue pour une somme annuelle modique, permettant ainsi un téléchargement illimité des œuvres, sans restriction à l’unité.

Dans le cas de Walrus, nous publions sans doute trop peu pour proposer des solutions d’abonnement, qui ne seraient pas rentables. J’aime le côté exceptionnel de nos publications, leur rareté que je souhaite cultiver, le travail et le temps passé à chercher les meilleures solutions — techniques et artistiques. Néanmoins la solution abonnement me paraît être une bonne piste: nous réfléchissons à des manières de l’intégrer dans notre offre. Elle résout le problème de notre lecteur qui se demandait l’intérêt d’un achat unitaire en numérique.

Néanmoins — et comme pour le streaming en musique — cette solution pose la question d’une rémunération suffisante et surtout claire pour l’auteur, ce qui n’est pas gagné. Difficile de faire la part entre les téléchargements à l’unité, les téléchargements abonnés et la lecture streaming: c’est un casse-tête auquel les éditeurs numériques sont confrontés chaque jour (comme s’il n’avaient que ça à faire, entre les problèmes de format et de compatibilité).

                    

Et vous?

Pensez-vous que le livre numérique soit à terme incompatible avec l’idée de vente à l’unité?

Dans votre cas, quel vous semble le meilleur moyen d’achat de contenu numérique?

LES ÉDITEURS NE SONT PAS VOS PUNCHING-BALLS!

Certains poncifs ont la vie dure.

Et le petit monde fermé du numérique n’échappe pas à la règle qui veut que tout corps replié sur lui-même finit par dégager une odeur de moisi. C’est étrange pourtant: de la part d’une communauté intrinsèquement ouverte sur le monde, car reliée nativement au net, on pourrait s’attendre à autre chose.

Récemment, des initiatives poussent un peu partout autour du concept même de création numérique. Ces initiatives visent à fédérer les créateurs et éditeurs numériques, non pas sous la forme d’une communauté tournée vers l’extérieur à visée didactique, mais comme un bastion. Celui de l’opprimé, du délaissé.

Et à un moment, les imbécilités, ça commence à bien faire.

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