Les conseils de William Faulkner aux jeunes écrivains

William Faulkner, l’auteur d’Absalon Absalon, Les Lumières d’août et Le Bruit et la Fureur, a reçu un nombre impressionnant de prix et de distinctions, notamment deux fois le prix Pulitzer (1955 et 1963) et le National Book Award à titre posthume pour l’ensemble de son œuvre. Contemporain de Fitzgerald et d’Hemingway, il fut pourtant d’abord un étudiant médiocre et a exercé bon nombre de métiers alimentaires — caissier dans une librairie, employé de banque, receveur des postes… — avant d’être reconnu pour son travail.

Malgré la reconnaissance, Faulkner jugea que la création littéraire était un métier qui rapportait peu et se tourna vers Hollywood dans les années 40 : la paye était bonne, il pouvait rencontrer des stars et satisfaire à la fois son penchant pour la bouteille et les aventures extra-conjugales. L’alcool et la littérature ne faisant pas toujours bon ménage, les critiques jugèrent que la qualité de ses romans déclinait avec le temps.

Cela ne l’empêcha pas de recevoir le prix Nobel de littérature en 1949. Des mauvaises langues prétendent qu’il aurait prononcé son discours sous l’effet des vapeurs de la liqueur. Reste que ce texte, écrit par l’un des plus grands auteurs du siècle passé, demeure un témoignage sincère de sa foi en l’humanité et un encouragement pour les générations d’écrivain.es à venir.

« Mesdames, messieurs,

J’ai le sentiment que cette récompense n’est pas attribuée à l’homme que je suis, mais à mon travail : l’œuvre d’une vie consacrée à la douleur et aux sueurs de l’esprit humain, jamais pour la gloire et encore moins pour le profit, mais pour bâtir avec ce matériau quelque chose d’inédit. Cette récompense m’est seulement confiée pour un temps. Il ne sera pas difficile de trouver une utilité à l’argent qui l’accompagne et d’en faire bon usage à la mesure du propos et du sens de son origine. Mais je voudrais utiliser de la même façon les éloges qui me sont adressées, en profitant de cet instant comme d’une tribune depuis laquelle je pourrai me faire entendre par ces jeunes hommes et ces jeunes femmes qui se consacrent déjà à cette même angoisse et à ce travail, et parmi lesquels se trouve déjà celui ou celle qui se tiendra ici un jour à ma place.

Notre tragédie aujourd’hui prend la forme d’une peur universelle et généralisée, entretenue depuis si longtemps que nous ne pouvons plus la supporter ou presque. Les problèmes de l’esprit n’existent plus. Ne demeure que cette question : quand me fera-t-on exploser ? À cause de cela, le jeune homme ou la jeune femme qui écrit aujourd’hui a oublié les problèmes du cœur humain en conflit avec lui-même, qui seul peut produire une écriture digne digne de ce nom — parce qu’il s’agit du seul sujet qui mérite qu’on écrive, qui vaille la douleur et la sueur.

Il doit les réapprendre. Il doit s’enseigner à lui-même que la chose la plus élémentaire est d’avoir peur ; puis, l’ayant intégré, l’oublier pour toujours et ne laisser de place dans son atelier pour rien d’autre que les anciens savoirs et les vérités du cœur, ces vérités essentielles sans lesquelles une histoire est vouée à l’oubli et à l’échec — l’amour, l’honneur, la pitié, la fierté, la compassion et l’esprit de sacrifice. Jusqu’à ce qu’il y parvienne, il travaille sous le joug d’une malédiction. Il ne parle pas d’amour mais de luxure, de défaites dans lesquelles personne ne perd quoi que ce soit de valeur, de victoires sans espoir et, le pire de tout, sans pitié ni compassion. Ses chagrins ne pleurent aucun cadavre universel, ne laissent aucune cicatrice. Il n’écrit jamais avec le cœur, mais avec ses glandes.

D’ici à ce qu’il réapprenne ces choses, il écrira comme s’il assistait debout à la disparition de l’humanité. Je refuse d’accepter la fin de l’Homme. Il est trop simple de dire que l’être humain est immortel simplement parce qu’il peut endurer certaines choses, que lorsque le glas de la ruine aura sonné et que son écho se sera perdu dans les misérables roches suspendues aux derniers rayons d’un crépuscule mourant, que même à cet instant perdurera un dernier son, celui d’une voix frêle et infatigable, qui parlera encore.

Je refuse d’accepter cela. Je ne crois pas que l’Homme ne fera qu’endurer : il l’emportera. Il est immortel, pas seulement parce que parmi toutes les autres créatures lui seul est doué de cette voix infatigable, mais parce qu’il possède une âme, un esprit capable de compassion, de sacrifice et d’endurance. La tâche d’un poète, d’un écrivain, est d’écrire ces choses. Son privilège est d’aider l’Homme à aller de l’avant en gonflant son cœur, en lui rappelant le courage, l’honneur, l’espoir, la fierté, la compassion, la pitié et l’esprit de sacrifice qui ont fait la gloire de son passé. La voix du poète n’a pas simplement vocation à garder trace de l’Homme ; elle peut aussi être l’un des soutiens, l’un des piliers qui l’aideront à endurer et à vaincre. »

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Comment écrire un roman en 3 jours ?

Longtemps, j’ai cru qu’il existait des formules pour écrire une bonne histoire, tout ça sans doute à cause de mes cours de scénario quand j’étais étudiant et du monomythe de Joseph Campbell (est-ce un hasard s’il s’appelle comme une célèbre marque de soupe en boîte ?). J’ai pris du recul avec tout ça, mais bien que je n’applique presque jamais les règles d’écriture des autres, je reste fasciné par leur lecture : c’est comme s’il y avait une formule mathématique, non-soumise aux prosaïques règles du temps de l’espace des hommes, figée dans le monde des Idées de Platon, pour fabriquer un récit qui fonctionnera à tous les coups sur l’ensemble des lecteurs.

Dans la réalité, les choses sont un peu plus compliquées. Les recettes ne fonctionnent pas à tous les coups, et quand les conseils sont bons, ils sont parfois mal appliqués, compris de travers, pas maîtrisés. Je pense qu’il n’existe aucun Méthode pour rédiger une bonne histoire : en revanche, il existe une flopée de méthodeS dans lesquelles nous pouvons, en tant qu’auteurs, faire notre petit shopping. À travers cette exploration des trucs d’écriture de nos pairs, nous bâtissons notre propre structure, notre propre squelette, que nous assemblons patiemment au fil des années pour finalement obtenir un modèle qui fonctionne pour nous. De ce modèle, certains s’inspireront peut-être et donneront naissance à de nouveaux modèles. Il y a autant de modèles que d’auteurs. Continuer la lecture de « Comment écrire un roman en 3 jours ? »

Sartre drogué, Hemingway violent,Yeats illuminé… la vie secrète des grand auteurs

Nous pensions les connaître par coeur. Leurs livres ornent nos bibliothèques, et leurs noms résonnent régulièrement dans les amphithéâtres des facultés. Auréolés de gloire et de prix littéraires, ces légendes de la littérature ont durablement laissé leur empreinte dans l’histoire des arts. Pourtant, ces héros ont un jour été des hommes et des femmes ordinaires. Et comme tout le monde, ils ont eu… disons, leurs petits moments de faiblesse.

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C’est justement de ces petits moments de faiblesse — quelquefois oubliés ou plus simplement effacés dans les biographies — dont il est question dans Secrets Lives of Great Authors (les vies secrètes des grands auteurs). Sous-titré à juste titre “Ce que vos professeurs ne vous ont jamais dit à propos des romanciers, des poètes et des dramaturges célèbres”, le livre reprend une foule d’anecdotes souvent drôles, quelquefois grotesques, voire même inquiétantes, que vos enseignants ne vous auront sans doute — et à tort — jamais racontées. Écrit par Robert Schnakenberg et brillamment illustré par Mario Zucca, le livre compile une quarantaine de biographies alternatives à se tordre de rire, maquettées comme des journaux à scandales. De Kafka à Lewis Carroll en passant par Sartre, Hemingway et Lord Byron, tout le monde a droit à son histoire gênante… et c’est fou ce que ces légendes nous ressemblent.

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Lorsqu’il n’écrivait pas de poésie ou qu’il n’encensait pas Abraham Lincoln, Walt Whitman trainassait des heures dans sa baignoire, chantant et jouant dans l’eau.

On en apprend de belles dans le livre… comme par exemple que Tolstoï était un descendant direct de Gengis Khan, ou qu’Honoré de Balzac avait la désagréable habitude de manger si salement que ses invités s’en voyaient éclaboussés. Plus anecdotique, Schnakenberg revient sur l’amour inconditionnel de Mark Twain pour les chats, de tous temps de grandes sources d’inspiration pour les écrivains. Mais chez Twain, l’amour était tellement grand qu’il le conduisait à imaginer d’étranges combinaisons.

Si on croisait un homme avec un chat, l’homme s’en trouverait amélioré… mais cela détériorerait le chat.

Personne n’est parfait. En parlant d’animaux, on apprend plus loin que Kafka était un végétarien plutôt strict, et très impliqué dans les combats anti-vivisection..

Un jour, admirant un poisson dans un aquarium, il déclare: Maintenant, je peux te regarder sans me sentir coupable. Je ne te mange plus.

Quelquefois, les histoires sont encore plus surprenantes. Quel écrivain n’avait jamais écrit le moindre de ses romans? Je vois que vous avez déjà plusieurs noms en tête, bande de petits médisants. Mais saviez-vous qu’Agatha Christie, la papesse du roman policier, était atteinte d’une maladie rare appelée Dysgraphie qu’il l’empêchait d’écrire quoi que ce soit: tous ses romans furent dictés. Quant à Tolkien, l’auteur de Bilbo le Hobbit et du Seigneur des Anneaux, il était de notoriété publique connu comme un chauffard, n’hésitant pas à prendre les routes à contre-sens. Finalement sa femme jura de ne plus jamais monter avec lui dans une automobile.

 Jean-Paul Sartre fit tout pour ouvrir ses propres portes de la perception, allant jusqu’en prendre de la mescaline… ce qui le conduisit à subir des hallucinations pendant presque un an, et à se croire poursuivi par des homards.

Les histoires de drogue sont légion. L’inspiration, c’est bien connu, ne vient pas en buvant de l’eau. Outre les histoires hallucinées de Jean-Paul Sartre expérimentant la mescaline, ou encore celles de Louisa May Alcott (Les Quatre Filles du Docteur Marsh) complètement accro à l’opium,  l’alcool tient une place prédominante dans le processus créatif des écrivains. Et ce ne sont pas Jack London ou Ernest Hemingway qui pourraient le contredire. De la longue expérience de ce dernier naquit la sage maxime:

Dites toujours sobre ce que vous pourriez dire bourré: ça vous apprendra à vous la fermer.

Enfant, Poe fit littéralement toute son éducation dans les cimetières. Ainsi, il apprit même les mathématiques en additionnant et soustrayant les dates gravées sur les pierres tombales.

Nous pardonnons bien entendu toutes ces excentricités à nos écrivains préférés. Mais certaines d’entre elles peuvent s’avérer dangereuses. Ainsi, Sylvia Plath qui, la première fois qu’elle rencontra son futur mari, Ted Hughes, en fut si excitée qu’elle le mordit à la joue, jusqu’au sang.

Rien ne mettait autant d’ambiance dans une fête ennuyeuse que Zelda et Scott Fitzgerald arrivant à quatre pattes et ivres morts, aboyant comme des chiens enragés.

Secret Lives of Great Authors est sans aucun doute un très bon livre de toilettes (vous savez, ces livres dont la consultation n’est jamais plus agréable qu’au détour d’une visite solitaire dans cette pièce merveilleuse, au fond du couloir à gauche). Vous vous délecterez de ces anecdotes qui ne manqueront pas de vous faire voir vos auteurs préférés sous un jour différent. Malheureusement pas de version française (qu’attendent les éditeurs?) mais le livre existe en version anglaise, allemande et espagnole et se commande aisément.

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Contre le bestseller, créer local

Je n’aime pas les bestsellers. Pour les avoir longtemps placés en tête de gondole, parfois pour en avoir recouvert des murs entiers, je les trouve pour tout dire un peu vulgaires. Ils encombrent l’espace, prennent de la place inutilement. Une place dont d’autres autrices et auteurs pourraient avoir l’usage. Continuer la lecture de « Contre le bestseller, créer local »

Faut-il encore “devenir écrivain” ?

J’aime lire les blogs de jeunes auteurs/-trices. J’en suis d’ailleurs plusieurs dizaines sur Twitter. C’est amusant — et rassurant aussi — de retrouver chez certains des interrogations qui me hantaient moi-même il y a quelques années ; on en passe tous par les mêmes étapes et le plus important est de ne pas se perdre en chemin et de ne pas abandonner. Parmi ces questions existentielles, il en est une qui revient aussi bien chez les auteurs indépendants (qui se publient par leurs propres moyens) que chez les écrivain.es en herbe : à partir de quel moment peut-on se considérer légitimement comme écrivain ? Continuer la lecture de « Faut-il encore “devenir écrivain” ? »