Victor Hugo et le domaine public payant

Dans la guerre opposant le moindre chaînon de l’industrie du livre, les politiques, les nouvelles sociétés de distribution et les institutions européennes, Victor Hugo est devenu bien malgré lui la bannière brandie en étendard dans les débats sur le droit d’auteur. Presque une mascotte, en somme.

Il faut dire que dans la relation — quelquefois à sens unique — que partagent les auteurs et les éditeurs de ce siècle encore jeune est de plus en plus houleuse : paupérisation alarmante des créateurs, prélèvements sociaux iniques avec la réforme du RAAP, pourcentages anormalement bas, avances en berne… l’argent manque, et plus spécialement dans la poche des auteurs. Alors il faut chercher des solutions. Bien sûr, une idée évidente vient à tête immédiatement : négocier de meilleurs contrats avec les éditeurs, exiger de meilleurs pourcentages et des avances justes. Mais comme le rapport de force est clairement en défaveur des auteurs et qu’il n’est pas toujours facile de demander une augmentation à son patron (“Vous savez, mon p’tit Lambert, il y a des centaines de gars comme vous pour prendraient votre poste avec un salaire inférieur, alors vous feriez bien de retourner au turbin…”), d’aucuns proposent des solutions alternatives pour venir en aide aux auteurs dans le besoin. Et notamment le domaine public payant, cher à Victor Hugo. Continuer la lecture de « Victor Hugo et le domaine public payant »

Artistes : quels financements pour la création ?

Dans ma longue lettre ouverte adressée à l’eurodéputé Jean-Marie Cavada, j’ai apporté mon soutien au rapport sur la réforme du droit d’auteur proposé par Julia Reda. L’article a été largement lu et partagé, et j’ai également reçu de nombreuses remarques. Beaucoup de lecteurs se sont retrouvés dans le constat — et notamment dans la description de la situation dramatique des auteurs — mais soulignaient le manque de solutions pour la pallier. Et ils avaient raison, puisque cette lettre ouverte était avant tout le plaidoyer d’un artiste en faveur des conclusions du rapport.

J’ai pensé qu’il serait intéressant de consacrer un billet aux solutions envisageables pour tirer les créateurs de la panade. Cette panade en question n’est pas tombée du ciel. Nous en sommes tous un peu responsables : de l’État aux institutions européennes, des industries culturelles aux consommateurs, sans oublier les artistes eux-mêmes, nous avons tous notre mea culpa. Mais puisque la situation exige des mesures fortes, immédiates et efficaces, voici mon petit récapitulatif, ainsi que quelques pistes de réflexion. Continuer la lecture de « Artistes : quels financements pour la création ? »

Nouvelle inédite : “KIMA”

Depuis la fin du projet Bradbury, je n’avais pas réécrit de nouvelles. Il faut dire qu’après en avoir rédigé 52, j’avais besoin d’un peu de temps pour me ressourcer (et panser les ampoules sur mes doigts). Mais un mois et demi s’est écoulé depuis — ce qui sur mon échelle de représentation du temps est une éternité — et je me suis vite remis en selle.

Ce texte a été initialement écrit pour l’apprentissage du français en tant que langue étrangère : je me suis donc plié aux exigences du genre, à savoir emploi du présent de l’indicatif à chaque fois qu’il était possible, simplicité de la syntaxe, clarté du vocabulaire. C’était un exercice très intéressant, qui a exigé de la concentration au moment de la rédaction, mais aussi des corrections : il s’agissait de bâtir une histoire tout en se contraignant d’un point de vue stylistique, ce qui n’a pas été une mince affaire.

Pour des raisons de calendrier éditorial, la publication du texte a finalement été repoussée dans le temps : j’ai donc expliqué à l’éditrice que je préférais, s’ils le souhaitaient, réécrire une nouvelle histoire plus tard plutôt que d’attendre plusieurs années pour voir ce texte imprimé, ce qu’elle a très bien compris. En tant qu’auteurs, nous sommes en apprentissage permanent et j’avais peur d’ici là de ne plus assumer un texte écrit plusieurs années en arrière. Ce n’est pas comme si je n’avais pas l’expérience des textes courts maintenant. Considérons cela comme un galop d’essai. Continuer la lecture de « Nouvelle inédite : “KIMA” »

Domaine public payant : non merci

Cela fait quelques années qu’on entend parler du concept de domaine public payant. C’est une sorte de marronnier au sujet duquel j’ai retrouvé sur le web des articles datés de 2004, autant dire que ce n’est pas nouveau et que l’idée circule sans pour autant faire son chemin, ce qui n’est pas plus mal. J’ai encore entendu hier, lors des Rencontres Européennes de l’ADAMI, son président Bruno Boutleux en faire l’apologie (il semblerait que ce soit son cheval de bataille), après une étrange keynote (le mot n’est pas de moi, mais de l’ADAMI) de Victor Hugo en live.

Cela fait quelques années qu’on entend parler du concept de domaine public payantC’est une sorte de marronnier au sujet duquel j’ai retrouvé sur le web des articles datés de 2004; autant dire que ce n’est pas nouveau et que l’idée circule sans pour autant faire son chemin, ce qui n’est pas plus mal.

J’ai encore entendu hier, lors des Rencontres Européennes de l’ADAMI, son président Bruno Boutleux en faire l’apologie (il semblerait que ce soit son cheval de bataille), après une étrange keynote (le mot n’est pas de moi, mais de l’ADAMI) de Victor Hugo en live.

Car le père Victor — qui n’avait pas sa plume dans sa poche et a écrit un vibrant plaidoyer en sa faveur — est à l’origine du concept de domaine public payant. Son principe serait simple : pour les œuvres du domaine public, prélever une dîme symbolique qui irait dans un fonds commun voué à aider les artistes, particulièrement les jeunes.

Portrait of Victor Hugo

L’intention est bien évidemment louable, mais difficile à avaler pour les défenseurs d’un domaine public libre, partageable à l’envi et gratuit (dont je me targue de faire partie). Victor Hugo, également à l’origine de la Convention de Berne, était très engagé en faveur du droit d’auteur. Et il avait raison, puisque de son temps, il faut bien dire que celui-ci n’était pas très présent. Par exemple, il n’y avait pas de protection post mortem des œuvres, seulement une durée d’exploitation concédée à partir de la date de publication, si bien qu’on pouvait très bien se retrouver « dépossédé » d’une création de son vivant.

Human Skeleton

Mais les choses ont changé depuis Victor Hugo. Pas vrai ? Aujourd’hui, un livre ne s’élève dans le domaine public que 70 ans après la mort de son auteur (avec bonus en cas de « mort pour la France », par exemple). On estime qu’il s’agit d’une durée raisonnable et suffisante, même si nous sommes plus d’un à penser que cette durée est trop longue.

Instaurer un domaine public payant tel que l’a envisagé Hugo n’est plus aussi pertinent qu’à l’époque, où il suffisait d’écrire pour être écrivain. Aujourd’hui, tout le monde écrit, fait de la musique, filme, ou peu s’en faut, et bien malin serait celui qui parviendrait à déterminer qui mériterait ou non de bénéficier de ce fonds de soutien levé par les œuvres du domaine public. Si l’on confiait cette mission à l’État, cela reviendrait à une nouvelle politique de la culture subventionnée, avec demandes de bourse et de privilèges; bref, le domaine public ne profiterait qu’à certains alors qu’aujourd’hui il profite à tous, justement de par sa gratuité. Ou alors, puisque le domaine public est destiné à tous, son argent devrait également servir à tous et être réparti entre tous les créateurs sans condition. Mais alors, qui est créateur et qui ne l’est pas ? Il vaudrait mieux, du coup, répartir la somme réunie entre tous les habitants du pays, histoire de ne pas être injuste. Et plutôt que de répartir, pourquoi ne pas — je ne sais pas — se servir de cet argent pour financer des projets à grande échelle, comme payer la facture internet de tout le monde ? Pourquoi pas, après tout.

Run on Berlin Bank when war declared  (LOC)

Tout ça pour dire que la construction d’un domaine public payant serait non seulement difficile à mettre en place, mais génèrerait probablement des injustices. En l’état, le domaine public est un bienfait dont chacun peut profiter. Il serait dommage de nous en priver.

J’ai été particulièrement sensible à l’argument de l’un des intervenants. (Si je me souviens bien, Rémi Mathis de Wikimedia, à moins qu’il ne s’agisse d’Alexis Kauffmann de Framasoft, à moins qu’il ne s’agisse de Lionel Maurel dans l’un de ses articles… Désolé, je ne me souviens plus.) Il parlait du Zeitgeist — cette notion à laquelle je suis moi-même personnellement attaché — et de son effet de vase communicant avec le domaine public, dont il est issu.

Nous — auteurs, musiciens, cinéastes, illustrateurs, etc. — puisons nos idées dans le pot commun artistique de l’humanité. Celui-ci est constitué de tout ce qui a été un jour créé; y naissent nos propres idées, conjonctions à un moment T d’un film que nous avons vu, d’une musique que nous avons entendue, d’un livre que nous avons lu… Vous avez compris. C’est pour cela que l’on estime que les idées ne sont pas protégeables : seule l’exécution l’est. Il n’est pas rare qu’un certain nombre d’artistes aient la même idée au même moment. C’est normal. Les idées traînent dans l’air du temps.

Theatre Royal chorus, Tamarama Beach, ca. 1938 / by Sam Hood

Le domaine public est l’océan primordial duquel naissent nos idées de demain. Et puisque nous y avons puisé sans vergogne, quelquefois sans nous en rendre compte, il paraît normal que nos propres œuvres retournent un jour dans ce pot commun, pour que de nouveaux créateurs puissent s’en inspirer. C’est une question de logique et presque de décence, voire de justice. Sans lui, nous n’aurions pas eu cette belle idée que nous pensions si originale.

Le domaine public ne doit pas être une exception : c’est le droit d’auteur qui doit l’être. Tu étais poussière et tu retourneras à la poussière. C’est une phrase assez triste à la première écoute, mais réfléchissez-y : c’est de cette terre que s’élèveront les jeunes pousses de demain. Ce qui s’oppose à cette logique naturelle n’a qu’un but : créer de l’injustice au détriment du public et au profit d’une logique de rentabilité absolue qui, loin de venir en aide aux petits créateurs, n’aura à terme rien d’autre que des motivations bassement commerciales. Il suffit de voir pour cela le fonctionnement de ReLire.

70 ans, c’est trop long

 

Comme le dit un vieux dicton de sagesse populaire, « les cimetières sont remplis de personnes irremplaçables ». Aujourd’hui, une oeuvre de création originale entre dans le domaine public 70 ans après la mort de son auteur. Imaginons que je publie un roman aujourd’hui et que, avec un peu de chance, il me reste une soixantaine d’années à vivre (s’il y a moyen de s’équiper de nano-machines d’ici-là et de réparer mes artères en temps réel, je suis preneur aussi) : cela signifie qu’entre aujourd’hui et le moment où tout le monde pourra s’approprier et diffuser ce roman librement, il se sera écoulé 130 ans. Presque un siècle et demi.

Ai-je la prétention de penser que dans 130 ans, mes histoires intéresseront encore quelqu’un ? Secrètement, oui, bien sûr. Mais ne nous voilons pas la face : comment un ouvrage qui serait passé inaperçu au moment de sa publication pourrait soudainement raviver l’intérêt des foules plus d’un siècle après sa parution ? À moins d’avoir réussi le tour de force de créer le consensus autour de ma création et de l’avoir érigée au pinacle de la littérature de mon vivant, il y a fort peu de chances que ma création connaisse une seconde vie si le public et/ou moi-même n’avons même pas pris la peine de lui en offrir une première. Je pars donc du principe que mes histoires, dans un siècle, n’auront plus d’autre échos que celui des nouveaux auteurs qui — s’étant eux-mêmes inspirés d’auteurs qui s’étaient peut-être inspirés d’une de mes histoires — perpétueront une sorte de lignée créative, née d’emprunts accumulés à d’autres emprunts, principe même de la création : des idées allumées comme des feux dans l’obscurité.

L’industrie culturelle nous pousse à croire, amis et confrères créateurs, que nous avons une chance d’accéder à l’immortalité. Peu importent les pourcentages misérables, les avances inexistantes ou qui se réduisent à peau de chagrin, les contrats abusifs et les tables de dédicace désespérément vides faute de promotion : en cédant une partie de nos droits d’exploitation, nous tirons un ticket de loterie — nouvel opium du peuple — qui nous permettra peut-être, si les augures nous sont favorables et que l’attaché de presse n’a rien de mieux à faire, de concourir au marathon au bout duquel s’élèvent les piédestaux fictifs de la célébrité.

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Mais la réalité est un peu plus dure que le rêve, surtout quand on s’écrase le visage dessus. Comme le disait si bien l’éminent philosophe Boulet, « lourd est le parpaing de la réalité sur la tartelette aux fraises de nos illusions ». Dans la pratique, une grande majorité des livres, des morceaux de musique, des films que nous lançons dans l’océan font plouf et ne trouvent jamais leur public, ou s’ils en trouvent un, son effectif est souvent en-dessous de nos secrètes espérances. Gallimard reçoit aujourd’hui la quasi-totalité des manuscrits écrits, mais être publié dans la collection Blanche n’est pas forcément gage de postérité littéraire. Au contraire, presque : l’effort marketing se dirigeant invariablement vers les têtes d’affiche, il y a peu de chances que votre ouvrage — même publié par la Rolls-Royce des éditeurs — vous rapporte quoi que ce soit. Si au bout du compte,  400 ou 500 exemplaires ont été vendus, il faudra considérer cela comme un bon score.

Néanmoins, cela restera un échec, et ce premier roman ne sera pas forcément un sésame pour la publication du second : plutôt un poids mort à traîner. Les grandes oeuvres sont rares et il ne faut pas s’y tromper : malgré toute notre bonne volonté, le public seul juge de ce qui entre ou non au panthéon. Ce livre ne sera pas réimprimé, bien entendu (« Avec tous tes invendus, coco, on ne va pas non plus se tirer une balle dans le pied »). De temps en temps, une cousine aimable passera commande en librairie pour l’offrir à un ami à Noël. L’hypothèse la plus probable est qu’il sera exploité en numérique et en impression à la demande, ce qui permettra à l’éditeur de conserver la mainmise vos droits d’exploitation au prix d’un effort minime. Vous mourrez moins bêtes, mais vous mourrez quand même (merci Marion Montaigne), et si vous ne faites pas partie du petit 1% dont les oeuvres survivent à l’érosion du temps et des frustrations, alors votre création mourra avec vous.

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Ce n’est pas faute de le répéter : nous vivons une guerre de l’attention. De plus en plus de contenus produits, de moins en moins de capacités d’attention, de temps libre aussi, et des best-sellers, des blockbusters qui progressent sans cesse là où stagne la petite création indépendante. Les efforts marketing se concentrent sur ce qui se vend déjà, et nous pataugeons dans l’eau de notre bain culturel sans jamais le vider, jusqu’à l’écoeurement. Ce roman oublié, cette musique gâchée, ce film que personne n’a vu, rejoint les limbes de la création et atterrit quelquefois sur un inique registre d’indisponibles, faute d’exploitation ou par erreur, dans tous les cas souvent par symptôme d’un manque d’intérêt patent.

La starification de la culture nous a conduit à croire en un premier mirage : celui de la rente à vie, de la richesse, du faste pour soi, ses enfants et ses petits-enfants. C’est le rêve qu’on nous vend. Mais pour un Marc Levy, une Anna Gavalda, un David Foenkinos, combien d’auteurs anonymes qui publient dans l’indifférence et dont personne ne parlera et dont les maigres ventes ne serviront qu’à occuper les tables de libraires un temps — guerre des tranchées littéraires — avant de repartir, couverts de poussière, dans un carton de retours, direction le stock, souvent le pilon ? Bien plus sûrement que le prix Goncourt, c’est ce carton qui nous attend. Nous ne deviendrons pas des stars. Nous ne vendrons pas des millions d’exemplaires de nos productions. Nos livres ne seront ni traduits à l’étranger, ni achetés par Hollywood, et nos musiques ne serviront jamais à la prochaine pub Coca Cola. Ces oeuvres lambda vivront leur petite vie de façon parfaitement honorable avant de s’éteindre lentement. Ce n’est faire preuve ni de pessimisme, ni de cynisme : il s’agit simplement de regarder la réalité en face.

Dans ce contexte, les éditeurs de contenus culturels ont tout à gagner et peu à perdre : de nos jours, maintenir une exploitation est envisageable à peu de frais, pour ne pas dire aucun. Evidemment, vous n’avez pas figuré dans la liste des meilleures ventes de Livres Hebdo, mais votre livre est néanmoins toujours au catalogue. Même s’il s’en vend un, cinq ou dix par an, l’argent rentre, s’accumulant mécaniquement à tous les autres micro-flux que d’autres auteurs comme vous maintiennent en vie. La longue traîne bénéficie aux éditeurs, pour qui la masse de ce qui se vend peu rapporte toujours suffisamment pour financer la prochaine campagne de publicité d’un auteur « qui vend », en quatre mètres par trois dans le métro et sur le cul des bus. Les ventes continueront peut-être, avec un peu de chance, après votre mort. Cela ne creusera peut-être pas votre piscine, mais le peu d’argent (si vous avez de la chance) que génèrera votre publication oubliée de presque tous ira gonfler le budget global. On a coutume de dire que les best-sellers existent pour faire exister les petits livres : de fait, on basculera peut-être bientôt dans la situation inverse.

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70 ans, c’est trop long : on a le temps de mourir dix fois et cent fois plus d’être oubliés. Internet multiplie les flux : il crée une abondance qui ne s’embarrasse pas de détails. Les échecs existent : il faut vivre avec. Mais une fois dépassés, ils doivent nous permettre de rebondir. Il existe plusieurs moyens pour cela.

D’une part, cesser de brader nos droits d’exploitation numérique : aujourd’hui, exploiter soi-même une oeuvre et en tirer l’intégralité des bénéfices n’est plus une affaire réservée aux technophiles. En deux heures, je suis capable de former n’importe qui à la publication et à l’exploitation des ebooks. Je suis certain que de nombreuses personnes sont tout aussi capables de vous expliquer comment vendre votre musique ou vos films sur le net. Le numérique est une opportunité pour chacun d’établir un vrai rapport d’égal à égal entre auteur et producteur.

Mais ce n’est pas tout. En abaissant la durée des droits patrimoniaux, on réduit drastiquement le risque de voir plonger dans l’oubli une génération entière d’oeuvres indisponibles et orphelines. Les droits moraux sont eux imprescriptibles, incessibles et perpétuels (et on espère que cela restera comme cela le plus longtemps possible), et ce n’est pas parce qu’une oeuvre est soudain exploitable par tous qu’elle le sera forcément d’une part, et d’autre part qu’elle ne vous appartiendra plus. Si votre oeuvre est un succès, vous pourrez continuer de l’exploiter comme bon vous semble. Si elle ne rencontre pas la gloire, ses chances de toucher un plus large public seront multipliées. Dans tous les cas, nous sommes gagnants. À mon sens, il s’agit d’une mesure urgente à prendre, sans quoi nous risquerions de perdre tout un pan de notre production culturelle au profit d’une industrie déjà peu généreuse en matière de rétribution aux créateurs.

Mais il n’est pas utile d’attendre qu’une oeuvre entre dans le domaine public pour la voir partagée, distribuée et remixée, y compris sans exploitation commerciale : les licences Creative Commons nous permettent d’éviter l’écueil de l’oubli et de laisser la liberté à ceux qui ont envie de soutenir une oeuvre de la répandre,  d’évangéliser en votre nom. Car c’est bien ce que nous souhaitons, au final : être lus, vus, entendus.

Nous devons comprendre que l’hypothétique gloire dont on nous vend la soupe à chaque coin de magazine, d’émission télé ou de prix littéraire n’est qu’un subterfuge pour nous faire accepter l’inacceptable. Les auteurs ne sont pas la matière première d’un Soleil Vert de la création. Celle-ci doit vivre, être disponible, apparaître au grand jour, et ne pas croupir oubliée au fond d’un catalogue ou d’un tiroir. Elle ne doit pas être une excuse pour rêver à une rente hypothétique. Est-ce le rêve que j’ai envie de transmettre à mes enfants et mes petits-enfants : « Papa a écrit un livre il y a cinquante ans qui vous permet de ne plus jamais travailler » ?

Je ne veux pas devenir le Patrice Hernandez de la littérature et j’ai de plus grandes ambitions pour mes successeurs. En rendant mes oeuvres disponibles, que ce soit par le biais des Creative Commons ou d’un domaine public renforcé, j’espère bâtir un édifice qui me survivra plus longtemps qu’un château de cartes en billets de banque.

Bandeau : Stephen Barnett - Alia 70th Birthday - CC-BY 2.0 / Flickr