5 raisons pour lesquelles les artistes devraient utiliser les Creative Commons

La création va bien. La preuve, on n’a jamais autant créé qu’aujourd’hui. Du bon comme du très mauvais peut-être, mais nous ne sommes pas là pour décerner des prix d’orthographe ou des brevets de talent : le Temps et sa petite sœur la Postérité s’en chargeront pour nous, comme ils l’ont toujours fait. Cette création tentaculaire a été rendue possible par la démocratisation du net, et donc des moyens de la diffuser.

Toute mutation entraîne son lot de conséquences. En réaction au combat acharné des industries pour limiter la diffusion des œuvres et de l’information, ont été inventées des licences dites libres, permettant aux créateurs qui en font le choix de publier leur travail autrement. Pourquoi publier autrement, puisque notre système actuel fonctionne si bien ? Eh bien justement : parce qu’il ne fonctionne pas si bien. Parce qu’il est une source grandissante d’inégalités. Parce qu’il ne répond plus aux attentes de ceux qui créent et de ceux qui profitent de ces créations, notamment parce que ces deux entités sont désormais réunies en chaque individu : nous sommes tous des créateurs et des consommateurs de créations. Parce qu’internet a tout changé et que les usages et les lois qui régissent la création sont dans le meilleur des cas vieilles de quelques décennies, dans le pire des cas de plusieurs siècles. Et qu’il serait peut-être temps de faire un peu de ménage dans nos idées préconçues. Continuer la lecture de « 5 raisons pour lesquelles les artistes devraient utiliser les Creative Commons »

Artistes : quels financements pour la création ?

Dans ma longue lettre ouverte adressée à l’eurodéputé Jean-Marie Cavada, j’ai apporté mon soutien au rapport sur la réforme du droit d’auteur proposé par Julia Reda. L’article a été largement lu et partagé, et j’ai également reçu de nombreuses remarques. Beaucoup de lecteurs se sont retrouvés dans le constat — et notamment dans la description de la situation dramatique des auteurs — mais soulignaient le manque de solutions pour la pallier. Et ils avaient raison, puisque cette lettre ouverte était avant tout le plaidoyer d’un artiste en faveur des conclusions du rapport.

J’ai pensé qu’il serait intéressant de consacrer un billet aux solutions envisageables pour tirer les créateurs de la panade. Cette panade en question n’est pas tombée du ciel. Nous en sommes tous un peu responsables : de l’État aux institutions européennes, des industries culturelles aux consommateurs, sans oublier les artistes eux-mêmes, nous avons tous notre mea culpa. Mais puisque la situation exige des mesures fortes, immédiates et efficaces, voici mon petit récapitulatif, ainsi que quelques pistes de réflexion. Continuer la lecture de « Artistes : quels financements pour la création ? »

Internet est un espace de prédation

On nous a vendu Internet comme un formidable terrain de jeu et de libertés, et on continue de le faire. Pourtant, une impression ne me quitte plus : celle de me retrouver assiégé, et plus spécialement en tant qu’auteur et plus généralement, en tant qu’artiste.

 

On nous a vendu Internet comme un formidable terrain de jeu et de libertés, et on continue de le faire. Pourtant, une impression ne me quitte plus : celle de me retrouver assiégé, et plus spécialement en tant qu’auteur et plus généralement, en tant qu’artiste.

Assiégé pourquoi ? Parce qu’à l’instar de l’Anneau unique du seigneur Sauron, j’ai la sensation d’être l’objet d’une lutte millénaire pour la conquête duquel toutes les armées se combattent afin de s’en assurer le contrôle (quand je dis “je”, j’inclue bien évidemment de tout ceux qui créent des oeuvres de l’esprit et essaient tant bien que mal d’en faire profiter le plus grand nombre sur le web sans se faire dévorer).

À bien y réfléchir, ce terrain de libertés qu’on nous sur-vend se transforme souvent en piège, et même en piègeS tant le net en est truffé. Le pire, c’est que nous contribuons à en augmenter la dangerosité en créant à notre tour des pièges qui se referment sur nous.

A lion tamer at Bertram Mills Touring Circus, Ascot

Les grandes sociétés du net — qu’il s’agisse de Google, d’Amazon, d’Apple, de Facebook, de Microsoft, de Netflix, des différents fournisseurs d’accès au réseau — mais aussi les plus petites — Spotify, Deezer, Oyster et tous les services de streaming — se battent pour le contrôle de la matière première que sont devenus les auteurs. Désormais dépouillés de leur unicité, ceux-ci forment une masse grouillante, en perpétuel renouvellement, comparable à un gigantesque banc de poissons : on y plonge ses filets pour en ramasser le plus possible et gagner son argent avec. Le pire dans l’histoire, c’est que cette captation prend souvent l’apparence de la liberté.

Amazon, par exemple, vend son écosystème fermé en offrant aux auteurs la possibilité de vendre sans frais leurs oeuvres — ponctionnant à l’instar de ses petits camarades une bonne portion des revenus, jusqu’à 70% si l’on choisit de vendre son ouvrage hors de la fourchette prescrite (entre 2,99$ et 7,99$). Facebook vous offre la possibilité de promouvoir votre activité, mais limite le nombre de vues d’une page parme ses fans, vous obligeant à payer pour accroître votre visibilité. Quant aux modèles qui utilisent le principe du streaming, les rémunérations sont si faibles qu’aucun artiste ne peut décemment espérer en vivre. Pourtant, ces entreprises ont en commun leur apparente simplicité et, surtout, nous vendent une liberté qui n’existe que dans leurs publicités et, par extension, dans l’image que nous nous en faisons. Le but est simple : nous enfermer dans un écosystème et s’y trouver si confortable qu’on ne puisse plus s’en passer.

Ce n’est pas mieux du côté des éditeurs historiques de contenus, qui jouent sur les peurs des créateurs : ils bardent les oeuvres de DRM pour en empêcher la circulation et pratiquent des prix trop élevés pour en favoriser la démocratisation, tout en rétribuant souvent les auteurs au lance-pierre. Rappelons que dans la chaîne de l’industrie culturelle, les auteurs sont toujours les moins bien rétribués : pour le livre, jamais plus de 6 à 8 % du prix total d’un ouvrage revient à l’auteur. Faites le calcul vous-même. Pourtant, il y a de l’argent : en France, la culture pèse davantage que l’automobile dans la balance de l’économie. Il m’apparaîtrait donc logique que ceux qui contribuent à rendre possible cette industrie en tirent de plus grands revenus.

À l’autre extrémité se tiennent les partisans d’une libération complète des oeuvres de l’esprit via la légalisation du partage non-marchand, sur lequel mon opinion a eu le temps de s’affiner au cours des dernières semaines. Plutôt que de s’attaquer aux industries culturelles qui privent les auteurs d’une part acceptable des bénéfices que leurs oeuvres engendrent, ceux-ci préconisent d’instaurer une loi qui permette à tout un chacun de dupliquer et de partager les oeuvres à volonté sans autorisation préalable de l’auteur. La compensation d’un tel système s’effectuerait via la création d’un revenu de base (que je soutiens) et d’une contribution à la création (taxe sur les abonnements internet destinée à un pot commun à répartir entre les créateurs). Ces idées sont bonnes, mais elles sont aussi indissociables : sans revenu de base, la légalisation du partage non-marchand sans autorisation de l’auteur condamnerait possiblement à la précarité des créateurs qui n’ont vraiment pas besoin de ça (régime de retraite obligatoire, remise en cause du statut de l’intermittent, etc). Oui à un changement de paradigme qui favoriserait l’auteur, mais attention à faire les choses dans le bon ordre, sans quoi on risquerait de mettre le feu à un écosystème déjà très précaire.

Caged canines, Lord John Sanger & Sons

Et puis les auteurs sont leurs propres ennemis, et se comportent en prédateurs entre eux-mêmes en participant à la bataille de l’attention. Cet article de blog en est une preuve, puisque je ne peux pas m’empêcher de solliciter votre précieuse attention pour vous faire partager mon point de vue pas forcément plus intéressant que celui d’un autre. Notre lectorat est notre armée : plus son effectif est grand, plus important est notre pouvoir d’attention — de nuisance ? — sur internet. Nous tissons nous aussi des toiles d’araignée pour capturer notre lecteur, notre spectateur, notre auditeur. Nous contribuons à faire d’internet un terrain de guerre plutôt qu’un terrain de paix.

D’une manière générale, internet contraint chaque créateur à se tenir sur ses gardes, tant sont nombreux ceux qui prétendent agir pour leur bien sans vivre le problème de l’intérieur. La seule véritable solution est sûrement l’autonomie pure et simple via un hébergement personnel et la non-utilisation des plateformes qui cherchent à nous enfermer dans leur propre logique commerciale (ne cherchez pas chez elles d’intérêt artistique) : les auteurs sont le plancton dont se nourrissent les baleines du web, mais ça ne veut pas dire qu’ils doivent se laisser faire.

J’ai appris dans un livre que pour donner l’illusion de la liberté tout en gardant un contrôle strict sur les agissements d’une population, il suffisait de restreindre le panel de choix et de laisser pleine liberté aux gens de choisir à l’intérieur de cet éventail réduit. Liberté, oui, mais contrainte et diminuée. C’est ce qui est en train de se produire. Les créateurs, loin de jouir de toutes ces nouvelles libertés dont on les pare, sont en état de siège. Ce sont pourtant eux qui ont le pouvoir. Il ne tient qu’à eux de le reprendre.