Lecture en streaming: faut-il céder au chant des sirènes?

Une industrie nouvelle cherche des modèles, et celle du livre numérique ne fait pas exception. Après le succès relatif des services de streaming musical — Deezer et Spotify en tête — il parait donc normal que l’édition s’intéresse de près au système.

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Une industrie nouvelle cherche des modèles, et celle du livre numérique ne fait pas exception. Après le succès relatif des services de streaming musical — Deezer et Spotify en tête — il parait donc normal que l’édition s’intéresse de près au système.

 

Petit rappel: le streaming, c’est quoi?

 

Le principe du streaming est simple, qu’il s’agisse d’un film, d’un morceau de musique, d’un livre ou de n’importe quel autre contenu média.  Plutôt que de consulter ce dit-fichier « offline » (déconnecté du web, le fichier étant présent matériellement sur votre disque dur ou la mémoire de votre appareil de consultation) vous le consultez « online » (une connexion est nécessaire, et même obligatoire pour consulter votre fichier). 

Dans la pratique, qu’est-ce que ça change ? Pas grand-chose si vous disposez d’une connexion permanente, effective et efficace en terme de débit. En revanche, si vous  n’êtes pas connecté, pas moyen d’accéder à votre bibliothèque (dans les transports aériens, par exemple, ou dans le train, ou au fond d’un cratère de volcan, où le réseau est en général faible).

Dans le modèle du streaming, le fichier source ne transite pas d’un disque dur à l’autre: présent sur un serveur, il est « distribué » à l’utilisateur final via le réseau.

Mais il y a une petite nuance: là où dans le modèle traditionnel, l’achat d’un film, d’un album ou d’un livre permet de posséder quelque chose (en fonction des revendeurs, car certains comme Amazon et Apple ne vous concèdent en réalité qu’une licence de consultation à vie d’une oeuvre, et non sa propriété), vous ne possédez plus rien dans le streaming.

Le streaming est une fenêtre ouverte. Tant qu’elle est ouverte, vous pouvez regarder à travers. Mais dès que vous arrêtez votre abonnement, vous n’avez plus accès aux contenus que vous avez consultés auparavant. La fenêtre se ferme. Alors vous vous retournez, et constatez que votre bibliothèque est vide. Deux modèles, deux philosophies, deux rapports à la propriété, à la possession ou non d’une oeuvre. Mais ce rapport compliqué n’est pas le sujet de cet article, bien qu’il puisse en lui-même faire l’objet d’une longue analyse.

Le streaming a été porté à la connaissance du grand public par deux phénomènes distincts et pourtant liés.

D’une part, la plateforme Megaupload qui, de son vivant, proposait aux amateurs de séries américaines du monde entier de regarder online les épisodes de leurs shows préférés, en tout impunité. L’enjeu était, avec la surveillance accrue des autorités de management de droits d’auteur, de contourner le problème du téléchargement, facile trackable, en offrant de regarder un contenu en ligne, sans téléchargement donc. Et même si Megaupload n’existe plus en tant que tel, remplacé par son petit frère Mega, plus opaque, d’autres sites ont repris le flambeau et continuent de proposer des offres de streaming illégales.

Le streaming illégal a, de facto, donné naissance au phénomène du streaming légal.

En partant du principe que pour se délester la conscience et se faciliter la vie, des utilisateurs seraient prêts à payer pour accéder à un catalogue légal, facile d’accès et en ligne, les offres de streaming légales ont commencé à se développer. Ainsi sont nés le français Deezer et le suédois Spotify pour la musique (parmi les plus connus, car il en existe d’autres à l’influence médiatique inférieure et à la santé financière moins réjouissante), mais aussi Netflix pour la vidéo à la location. A lui seul, ce trio de tête génère l’essentiel des revenus du streaming mondial.

 

Un point historique: l’industrie du disque et le streaming

 

Quand on cherche des comparaisons pour le livre numérique, on va chercher du côté de l’industrie musicale, ce qui n’est pas forcément une modèle idée dans la mesure où la consommation de livre et la consommation de musique sont deux processus très différents, mais faute de grives…

De 2002 à 2009, le marché mondial de la musique a chuté de 55% au global. En 2012, le marché de la musique pesait en France 590 millions d’€, après avoir frôlé en 2005 le milliard et demi.

On aurait pu croire la chute inéluctable, mais ce chiffre a fini par se stabiliser. Depuis deux ans, les indicateurs ne bougent plus, stabilisés. Qui a sauvé l’industrie du disque? A en croire certains, iTunes et ses ventes d’albums à la hausse. Pour d’autres, le streaming et les plateformes de diffusion à abonnement. Dans tous les cas, la musique a su, pour l’instant, endiguer la chute. Pour combien de temps?

Selon les derniers chiffres du Syndicat national de l’édition phonographique, les ventes numériques affichent une croissance insolente de 13% cette année, représentant dorénavant 125 millions d’€ par an. Soit 25% du marché global de la musique. Pas étonnant que Microsoft et Twitter s’intéressent de près à ce marché qui, après avoir connu bien des déboires, semble retrouver un essor profitable. On ne parle plus que de musique en ligne maintenant.

Mais qu’en disent les artistes? Pas grand-chose pour le moment.

Les chiffres de répartition sont en effet affligeants.

Quand Jean-Paul Bazin, de la Spedidam, parle au Nouvel Observateur des chiffres réels de cette économie naissante, on ne peut s’empêcher de frissonner:

« Les chiffres sont affolants : lorsqu’un titre de Johnny Halliday est téléchargé sur iTunes, il ne touche que 0,04 euro, et lorsqu’il est écouté sur Deezer, la rémunération tombe à 0,0001 euro. Et, dans le même temps, les choristes, le guitariste, le pianiste, le bassiste, le batteur… de Johnny ne touchent strictement rien. Zéro multiplié par un milliard d’écoutes, ça fait toujours zéro ! »

Difficile dans ces conditions de parler de modèle économique. car si les maisons de disques semblent profiter, au même titre que les distributeurs, de la manne financière générée par le streaming, les artistes semblent demeurer les parents pauvres de la chaîne.

Dans un article de Numerama de juin 2012, on apprend que « pour qu’un artiste touche 200€ sur une chanson vendue 0,99€ sur l’iTunes Store, il faut que celle-ci soit achetée 20 000 fois par les internautes ».

Pour le streaming, un ratio est opéré: il s’agit de rapporter, sur une assiette globale, le nombre d’écoutes ou de consultation d’une oeuvre au total des gains générés par la publicité ou par les abonnements. Ce qui n’est pas toujours très gros. Pour Deezer, on mesure qu’en moyenne, un titre écouté rapporte 0,005$ à son auteur. Plus le nombre d’écoutes est conséquent, plus l’artiste touche d’argent: c’est mathématique.

Un label indépendant, toujours selon Numerama, a calculé que pour 800.000 écoutes d’un titre, 4277$ de chiffre d’affaire avaient été générés. Autant dire rien du tout.

Dans un autre article de Numerama, Guillaume Champeau nous raconte la triste histoire de Sebasto, ce chanteur de basse-cour qui après avoir fait un tube monumental, « Fais la poule », vendu 108.000 singles, 116.000 compils et 17.000 téléchargements, s’est retrouvé — par un savant imbroglio contractuel où la maison de disques, grâce aux avances sur recettes, et les agents se sont bien gavés — à recevoir un chèque de royalties de 477€. 

Oui, l’industrie s’est relevée, pour un temps. Mais les acteurs du streaming ont une santé précaire. Deezer et Spotify, malgré leurs levées de fonds, ne sont toujours pas rentables.

Quant aux artistes, ils n’y ont toujours pas trouvé leur compte.

En Suède, le streaming pèse désormais pour 57% des revenus musicaux.

 

Pour la lecture, le modèle YouBoox

Dans ce contexte, il n’était donc pas étonnant qu’avec l’essor progressif de lecture numérique, des entrepreneurs s’intéressent au streaming de livres rapidement.

C’est désormais chose faite avec Youboox, qui propose globalement la même chose que Spotify: pour un abonnement de 9,99€ par mois, vous avez accès à un abonnement premium permettant de lire des livres via l’application de lecture, sur votre iPad par exemple. Bien entendu, tout comme ses petits cousins, Youboox permet de lire gratuitement: mais vous devrez « supporter » des bandeaux publicitaires durant votre consultation.

Youboox, tout comme ses homologues, présente son financement ainsi:

revenus publicitaires + revenus liés aux abonnements = revenu total (T)

Les éditeurs présents sur la plateforme Youboox se partagent la moitié de cette assiette globale, soit   (T)/2 = (t ) — l’autre moitié revenant à Youboox.

Une fois cette assiette éditeurs délimitée, il faut décompter le nombre de pages lues chez l’un et chez l’autre. Car ce que l’éditeur touche revient à faire une règle de trois très basique: il s’agit du ratio entre le nombre de pages lues au total dans le catalogue de l’éditeur, rapporté au nombre total de pages lues le mois en question sur Youboox.

Ce que l’éditeur touche, au final, est la proportion de ce qui a été lu de son catalogue par rapport à ce qui a été lu dans le catalogue global.

pages lues catalogue éditeur / pages lues Youboox = %

De ce pourcentage, on déduit donc le montant à se répartir par rapport à l’assiette (t).

Selon les propres estimations de Youboox, le service aurait atteint 75.000 personne à février 2013, ne précisant pas s’il s’agit du nombre de téléchargements de l’application ou du nombre d’utilisateurs réellement actifs sur le système. Youboox revendique 5,5 millions de pages vues. Un objectif de 300.000 utilisateurs d’ici à décembre 2013 est évoqué.

 

Est-il judicieux de copier le modèle du streaming musical et de l’adapter au principe, très différent, de la lecture? Pas si sûr.

D’une part, difficile de croire avec les chiffres du disque désormais bien connus que le livre suivra la même voie: la musique étant par essence une activité que l’on peut faire en tache de fond, contrairement à la lecture, les usagers sont forcément moins nombreux et plus difficiles à toucher. Les recettes faibles de l’industrie musicale apparaitront pharaoniques comparées à celles générées par un service de lecture tel que Youboox, par définition moins fédérateur d’un point de vue global. Moins de gens achètent des livres qu’il n’écoutent de la musique, c’est une évidence.

Et même si l’on prend les meilleurs estimations de taux de transformation (en moyenne, pour 10 utilisateurs d’un service de streaming, 1 souscrit à l’abonnement premium), 75.000 utilisateurs, cela ne fait que 7500 utilisateurs premium (dans le meilleur des cas, car on en est sans doute loin). 7500 abonnement premium à 9,99€, le tout divisé par deux, ça fait 35.000 euros d’assiette à se partager entre tous les éditeurs présents sur la plateforme.

Si l’on rajoute à ces 35.000 euros générés par les abonnements les revenus de la publicité, forcément faibles puisque c’est un service jeune et que la publicité y est probablement peu chère, voire quelquefois gratuite pour inciter les annonceurs à venir sur la plateforme, cela ne fait pas lourd à se partager. Et considérant l’équation de base (plus il y a de pages disponibles dans le catalogue global, moins vous touchez, mathématiquement, à moins d’être titulaire d’un best-seller qui raflera 80% de l’assiette globale), il parait difficile de croire le modèle rentable dans l’immédiat.

Difficile de comprendre dans ce cas pourquoi de grands éditeurs comme Dupuis se laissent embrigader dans l’affaire… Peut-être pour tester le service, ou essayer de nouveaux modèles. Mais lorsque les relevés de consultation arriveront, ils tomberont sans doute de haut. L’affaire Harmonia Mundi a fait du bruit, et certains éditeurs pourraient à leur tour être tentés de retirer leurs titres du catalogue.

Contacté à ce sujet, Frédéric Weil des éditions Mnémos nous a livré son témoignage. Il a, comme beaucoup d’éditeurs et d’auteurs, été approché par Youboox pour être présent sur la plateforme. Et même si, dans un premier temps, « le modèle pouvait paraître intéressant », l’éditeur a vite déchanté.

« La publicité telle qu’elle est présentée dans Youboox est intrusive, et ne permet pas une immersion suffisante dans la lecture. D’un point de vue personnel, je m’oppose à toute forme de publicité dans un livre. La télévision a cédé, le cinéma a cédé, et on sait ce qui se passe lorsqu’on cède à la publicité: la création est livrée en pâture aux publicitaires, qui l’influencent, » nous dit Frédéric Weil. « C’est une question d’éthique: je ne veux pas que le livre soit touché par ce phénomène. Car une fois la mécanique lancée, il est difficile de revenir en arrière. »

Difficile de le contredire à ce sujet : la publicité est suffisamment intrusive dans l’application pour rendre toute lecture très difficile.

Quant au confort de lecture, il n’est décidément pas au rendez-vous: la liseuse PDF est de mauvaise qualité, ne permet pas d’agrandir les caractères et contraint à scroller quand on veut lire le bas de la page en mode zoomé freemium… à cause du bandeau publicitaire. Une erreur de base pour tout designer d’interface qui se respecte. Des services tels que Überflip ou Issuu offrent des liseuses PDF de bien meilleures qualités, et l’on en vient à se demander pourquoi les lecteurs sont si maltraités, même pour du gratuit.

Evidemment, on pourrait proposer une lecture au format .EPUB. Mais le problème du comptage des pages se poserait alors! Car un epub est fluide et sa pagination fluctuante. Difficile de mettre sa confiance dans un algorithme de comptage des pages lorsqu’on est éditeur, dans ce cas. Le business modèle deviendrait alors « opaque », s’il ne l’est pas déjà.

Car les éditeurs devraient pouvoir savoir combien se vend le bandeau publicitaire qui trône au-dessus de leur ouvrage. Ils devraient également avoir accès à une meilleure répartition des bénéfices, puisque là où Apple ponctionne « seulement » 30%, Youboox récupère 50% de l’assiette des bénéfices, ce qui paraît énorme.

Enfin, un dernier petit problème est soulevé: quid de l’exploitation streaming d’un point de vue contractuel?  

Je ne pense pas que les contrats qui lient les auteurs à leur maison d’édition prennent en compte les revenus du streaming. En tout cas, les nôtres ne le font pas encore, » nous explique Frédéric.

Difficile d’imaginer en effet des contrats adaptés à ce nouveau modèle, et la répartition qu’il conviendrait d’allouer aux auteurs.

Et dans tous les cas, 10% de pas beaucoup, c’est toujours pas beaucoup. Et les auteurs risquent encore une fois de rester sur le carreau…

Si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit, dit l’adage. Affaire à suivre, donc.

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A lire aussi: le témoignage de Jean-François Gayrard (Numeriklivres) sur le retrait des livres Numeriklivres de l’applicationYouboox. 



 

Ebook enrichi: 11 idées, 11 conseils / Enhanced ebooks: 11 ideas, 11 advices

Malgré son essor croissant dans le microcosme éditorial, l’ebook enrichi est encore une nouveauté dans le paysage. Walrus, après ces quelques mois passés à explorer le domaine, s’est cassé les dents sur de nombreux points avant de trouver des solutions valables aux problèmes posés. Quelquefois, ces solutions se sont avérées être des compromis. Mais le défi, passionnant, nous a toujours poussé à réfléchir aux possibilités artistiques comme techniques qui s’ouvraient à nous. C’est cette modeste expérience que nous voulons vous faire partager, non pas comme table des lois, mais comme une première pierre dans la réflexion qui s’annonce. May the Morse be with you!

Despite its increasing growth inside the publishing world, enhanced ebooks still remain a brand new thing in the universe of books. After spending the last few months exploring the subject, Walrus encountered some problems before finding good answers to solve them. Sometimes these solutions even took the form of compromises. But the exciting challenge always pushed us to further think and re-think the artistic and technical possibilities that were created at the same time. It’s this modest experience we want to share, not as a table of laws, but as the first step into an upcoming reflection. May the Morse (« Walrus » in French) be with you!

The Chronicles of Narnia - C.S. Lewis (enhanced version)

1/ D’abord, il faut penser l’enrichissement non pas comme une pièce rapportée, mais comme un complément utile. Le contenu média doit compléter intelligemment le texte: il ne doit pas l’alourdir, le rendre vide de sens ou pire, répéter le même message que lui. Auteurs, votre métier s’enrichit: désormais c’est toute une palette de médias qui s’offre à vous. Et c’est à vous d’en connaître l’étendue, de la maîtriser, et d’en apprécier les limites.

1/ First, we have to think of enhancement not as a patch, but as a useful complement. Media should enhance the text in a clever way: it shouldn’t make it heavy, meaningless, or in the worst case even repeat the same message. Writers, your job is changing: you are now being offered a full palette of media to tell your stories. You have to know the possibilities, but also the limitations. You have to master these new features.

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2/ L’enrichissement ne doit pas noyer le texte: l’équation « plus de médias = un meilleur livre » ne fonctionne pas. De fait, le livre produit serait simplement indigeste et gadget. On ne doit pas tomber dans le piège d’ajouter tout et n’importe quoi: il faut choisir ses médias avec parcimonie et intelligence.

2/ Enhancement should not drown the text. Thinking that the more media you add, the better the book will be isn’t right. In fact, the book would simply be hard to understand and look like a gadget. Don’t fall into this trap: don’t add too many things into your book. Choose your media carefully and smartly.

"Naked eggs, flying potatoes"

3/ Pensons en terme d’expérience. A la base, nous sommes des lecteurs, avec des goûts et des affinités de lecture qui lui sont propres. Servez-vous de votre point de vue pour imaginer ce que vous aimeriez (ou pas) voir dans le livre: portez-y un regard d’enfant. N’ajoutez pas simplement tout ce qu’il est possible de caser au niveau technique.

3/ Think « experience »: first we are readers with our own taste. Use your point of view to imagine everything you’d like to see in the book (or not to see). Let the child in you express him/herself. Don’t just add everything technically possible.

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4/ Respectons tous les acteurs de la chaîne numérique. Dorénavant, que vous soyez  éditeur ou auteur, vous n’êtes plus seuls. Les éditeurs qui produiront de l’enrichi seront comparables à des sociétés de production audiovisuelle: ils combineront, agrègeront des visions artistiques et des compétences, dans le respect de la collaboration. Un réalisateur, un graphiste, un sound-designer, un scénariste de gameplay, est un artiste au même titre que l’écrivain. Il nous faut rester humble vis-à-vis du talent de chacun, et respectueux des compétences. Ce n’est pas parce qu’on fait l’acquisition d’un ordinateur portable et d’une caméra HD qu’on se transforme en Spielberg du jour au lendemain.  Laissons donc faire les pros.

4/ Respect every protagonist along the digital chain: now, may you be an author or a publisher, you are not alone anymore. Publishers creating enhanced ebooks will be similar to cinematographic production companies: they will put together artistic visions and skills, in a respectful collaboration. Filmmakers, graphic designers, sound designers, and game scriptwriters are artists to the same extent as writers. Stay humble considering everybody’s talent, respect their skills. Buying an HD cam and a computer won’t turn you into Spielberg. Let the professionals do their job.

5/ Il faut demeurer toujours ouvert à l’expérimentation. On ne peut pas tout réussir du premier coup, et certaines innovations qui vous paraîtront extraordinaires n’intéresseront peut-être aucun lecteur. Il faut savoir prendre des risques, et notamment celui d’innover, d’essayer, d’être précurseur… au risque de se tromper.

5/ We have to keep our mind open to experimentation. You cannot succeed at everything at the first try, and some innovations, which look astounding from your point of view, won’t draw any reader’s interest. You have to take some risks, including innovating, trying, being a pioneer… and sometimes, you’ll go the wrong way!

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6/ Pensez le livre comme un univers. Le livre est un lac dans lequel on se plonge: il est une immersion. Il faut donc penser son arborescence de manière à ce qu’elle soit sans faille, penser ses liens, ses renvois, comme un cortex unique. Le livre, même relié au web, demeure un objet fermé, enclos sur lui-même. Il englobe le lecteur. De la même manière, en attendant que nos connexions sans fil soient performantes, omniprésentes et éventuellement gratuites (et si possible inoffensives, merci pour nos enfants), on doit prévoir un maximum de médias offline, c’est-à-dire présents dans le livre sans besoin de se connecter au web. Rien de plus énervant que de télécharger son livre enrichi pour passer un trajet en avion et de se rendre compte, une fois parti, que les enrichissements ne sont disponibles qu’une fois connecté. Le poids du fichier sera plus élevé, mais la satisfaction du lecteur aussi.

6/ Think the book as a universe. A book is a lake into which you can dive: it’s an immersion. You have to think your book’s “tree” in a way it won’t have any weaknesses. You have to think your links and your references as if they were part of a unique brain. A book, even linked to the internet, is a closed object in which the reader gets caught. Likewise, waiting for a time when wireless internet connections will be good enough, available everywhere and maybe free (and if possible harmless as well; thank you in the name of our kids!), you have to provide a maximum of offline media. Nothing is more annoying than an enhanced ebook you’ve downloaded for a good read on the plane… that doesn’t work because you’re not connected! The file will be heavier, but the reader’s satisfaction will be increased.

A book is a lake into which you can dive. Refreshing, huu?

7/ Réfléchissons à la facilité d’usage: le lecteur n’est pas un technicien informatique, ni un programmeur, et peut-être même pas un geek. Toutes les interactions doivent être clairement balisées, faciles d’accès et simples d’usage. De même, sauf dans le cas d’un livre dont la nature intrinsèque serait d’être enrichi, on doit pouvoir apprécier le texte sans interactivité. Rien de pire que de frustrer un lecteur. Le livre ne doit pas être source de frustration.

7/ Let’s think about usability: the reader is not a computer scientist, maybe he’s not even a nerd. Every interaction has to be clearly marked, easily found and usable. You should also be able to appreciate your book without any enhancements, if possible. A book should not be frustrating.

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8/ Auteurs, éditeurs: si possible, pensez en amont vos livres enrichis. N’attendez pas d’avoir un texte fini pour commencer à vous en inquiéter. Pour être pertinent, l’enrichissement ne doit pas venir dans un second temps: il doit être pensé pendant le processus de creation, et faire l’objet d’échanges entre l’éditeur, le producteur, l’auteur et les autres intervenants artistiques. Dans l’industrie cinématographique, on ne pense pas les effets spéciaux après le tournage, mais bien avant.

8/ Writers, publishers: think about your enhancements before writing, or while doing it. Don’t wait to have a printed book to begin thinking about the digital version. Enhancements should not come afterwards: writing and enhancing should happen simultaneously. They should be objects to be discussed between publishers, producers, writers and all other artists. In the movie industry you do not think about the special effects after shooting, but a long time ahead.

9/ N’ayons pas peur du jeu: le gameplay est un concept nouveau pour les éditeurs, mais pas pour les auteurs parmi lesquels certains ont toujours rêvé de pouvoir faire interagir avec le livre, à travers des questions/réponses, des possibilités de choisir son chemin, de customiser son personnage, de choisir ses propres recettes dans son livre de cuisine… cela ne s’appliquera pas à l’ensemble des livres, mais à certains. Ce peut être un rêve à conquérir. L’aventure ne fait que commencer. Et l’imagination est notre seule frontière.

9/ Don’t be afraid of playing: gameplay is a new concept for publishers, but not for writers. Some of them have always dreamt of that: interact with the book through questions/answers, make the reader choosing the character’s path, customize this character, choose your own recipes in a cooking book… It doesn’t suit every book, but in some cases it can be extremely relevant. For some it’s a dream come true. This adventure has only just started. Imagination is our only limit.

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10/ Envisageons comme une évidence le multiplateforme: contrairement aux applications dédiées, les fichiers ePub (et très bientôt l’ePub3) permettront une compatibilité parfaite entre tous les supports de lecture. Bien entendu, à l’heure où nous parlons, Apple seul est en mesure de proposer des livres aussi performants. Mais les éditeurs doivent penser à moyen terme dans leurs investissements et leurs politiques éditoriales: dans quelques mois, avec les dernières spécifications ePub3, une multitude d’appareils seront en mesure de lire des livres avec vidéos, photos, sons… Choisir le ePub, c’est faire le choix de la compatibilité, et donc d’un partage plus vaste, libéré des constructeurs et des appareils.

10/ We have to consider multiplatform as obvious: as opposed to dedicated applications, ePub files will allow a perfect compatibility between e-readers. Of course at the time we speak Apple is the only one that can read such “proficient” books. Do not think « today », think « tomorrow » in your investments and your publications: in a few months, with the latest ePub3 specifications, a lot of devices will be able to read books embedding videos, pictures, sounds… By choosing ePub you make the choice of compatibility, and therefore allow larger sharing, no matter which builder or device.

Alice for iPad: typical example of a book application

11/ Il faut arrêter de penser que c’est facile. Le bouton « Créer un beau livre enrichi » n’existe pas, même dans les suites logicielles les plus perfectionnées. Et les meilleurs exports inDesign n’y feront rien: pour un rendu fluide, agréable à l’oeil, rapide et performant, le code informatique doit être limpide. Et pour cela, il n’y a qu’une seule solution: savoir tout faire, tout contrôler, voire tout coder à la main. HTML5, CSS3, Javascript… tout cela s’apprend, demande du temps et des efforts. Ce n’est pas parce que c’est de l’informatique que ça coûte moins de temps et d’argent. De la même manière, ce n’est pas parce qu’on est un codeur de génie que l’on fera un bon éditeur numérique. Les métiers sont différents: respectons-les. Editeurs traditionnels et acteurs du numérique doivent collaborer et partager leurs compétences respectives.

11/ Stop thinking it’s easy. The « Create a great enhanced ebook » button does not exist, even in the most powerful softwares. InDesign exports won’t solve anything: to get smooth, nice-looking, fast and powerful results, your code must be clear as water. And you have only one solution for that: being able to do everything by yourself, control everything, even know how to code. HTML5, CSS3, Javascript… these are skills, which need to be learnt. It demands time and dedication. It’s not because it’s about computers that it takes less time and money. In the same way, being a good code writer won’t make you a good e-publisher. These are different jobs: respect them. Traditional publishers and digital providers must collaborate and share their mutual abilities.

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Repenser la narration face au numérique

Walrus, une fois n’est pas coutume, se propose de laisser la parole à l’un de ses auteurs, Jiminy Panoz. Nous travaillons depuis plusieurs semaines avec lui et force est de constater que s’il est un auteur qui a parfaitement compris les enjeux du livre numérique, c’est bien lui. Acteur depuis des années sur le secteur du partage virtuel, il nous fait partager son avis sur le livre numérique, et en particulier sur le livre enrichi. Nous lui offrons donc cette tribune.

« L’e-Book est une révolution en puissance. Nous n’osons malheureusement pas la faire, cette révolution. Enfin, disons que certains essayent, mais pas avec les bons livres…

S’il apparaît quasiment normal d’enrichir les livres techniques et de « non-fiction », très peu sont capables d’imaginer casser les codes traditionnels de la narration pour utiliser les possibilités techniques que l’e-Book met à portée de clic.

Aujourd’hui, les auteurs et éditeurs s’évertuent à convertir des livres existants. D’autres vont payer des fortunes pour « enrichir » un livre et le publier en tant qu’application. Ils font fausse route : pourquoi les lecteurs iraient-ils payer aussi cher (voire plus) pour une simple transcription électronique ? Pourquoi dépenser des sommes astronomiques, en développement, pour poser des animations sur certains passages — animations qui ne raviront guère que les chats daignant poser leur patte sur l’iPad de leur maître ?

Une fois de plus, nous tergiversons devant l’irrémédiable numérique. Les artistes des sixties et seventies, eux, n’auraient pas hésité un instant. Nous n’avons pas perdu toute créativité, certes, mais nous la consacrons à des détails insignifiants.

Aujourd’hui, il nous est très facile d’ajouter des vidéos, de l’audio, des images à nos œuvres. Certains iront me dire que cela coûte de l’argent, je leur répondrais que des réalisateurs ont tourné des films cultes pour une poignée de dollars, que des milliers de musiciens produisent des albums pour quasiment rien, et que des illustrateurs de talent seront ravis de voir leur dessins choisis et leur travail récompensé. Evidemment, la débrouille demande du courage et de l’investissement personnel.

Certains m’opposeront alors que d’ajouter ce genre de chose n’est qu’un cache-misère, un artifice pour voiler la pauvreté des mots. A bien des égards, ils pourraient avoir raison. Comme partout ailleurs, il faut manœuvrer avec parcimonie.

Imaginons qu’un chapitre repose sur un dialogue, sur la percussion, sur le rythme de celui-ci. Pourquoi s’interdire de le filmer pour le rendre au mieux ? Un chapitre filmé peut immerger le lecteur dans l’histoire, bâtir un rythme de narration fabuleux et offrir une valeur ajoutée sans commune mesure. Qui plus est, je trouve toujours les dialogues de livres mal écrits… à l’écran, pourtant, ils peuvent rendre leur sublime.

Et que faire de ces descriptions, souvent longues et maladroites, que le lecteur aura à relire une deuxième fois pour comprendre réellement ce que l’auteur lui explique ? Ne pourrions-nous pas lui offrir une visualisation directe à l’aide d’une illustration ? Cela fonctionne pour les affiches de films, les publicités, les personnages, les voitures et tant d’autres choses encore.

Un message radio retranscrit dans un roman ? Pourquoi ne pas l’enregistrer, l’enrober d’un vrai-faux jingle ? Voilà bien ce que des mots ne pourront jamais prétendre rendre aussi bien.

Jusqu’ici, les auteurs étaient limités par le papier. Au bout du compte, ils devaient retranscrire des choses au mieux. Maintenant, ils peuvent bâtir un univers simplement, sans empiéter sur les mots qu’ils s’évertuent à accoler dans leur style particulier. Il me semble que la pauvreté, ici, s’applique aux retranscriptions qui limitent la créativité de l’auteur. Le livre numérique lui permet d’exploser tous les carcans et d’explorer de nouvelles voies !

La débrouille, encore une fois. L’écrivain sans le sou (souvent auto-publié) pourra très bien prendre contact avec des gens, à l’autre bout du monde, pour enrichir son livre. Internet le permet, pourquoi s’évertuer à cloisonner son esprit ? Il est très facile de dénicher des talents et de partager nos compétences. Profitons-en !

Laissez-moi prêcher pour ma paroisse l’espace d’un instant. Walrus, mon éditeur, s’est déjà engagé dans cette voie. « Je suis Rage », leur première édition, explore ces nouveaux usages et le résultat est appétissant. La couverture vidéo plonge le lecteur dans l’univers de l’auteur. Mieux encore, son travail tout entier est présenté : passages avant réécriture, scans de son cahier de travail, fins alternatives, etc. Cela ne paraît pas grand-chose de prime abord, mais ce sont des choses qui rendent justice au travail d’écrivain, qui rendent justice au lecteur qui accepte de payer au lieu de télécharger illégalement.

A bien des égards, le livre numérique permet une révolution que la dématérialisation de la musique et du cinéma ne pouvait pas permettre. Il nous suffit simplement d’accepter de repartir d’une feuille blanche et d’être inventifs.
Le livre numérique est une nouvelle terre, un espace de découverte. A nous de choisir : voulons-nous y poser nos sempiternels buildings archaïques ou voulons-nous prendre en considération les spécificités de ce nouvel environnement ? « 

Jiminy Panoz est un auteur publié par Walrus. Il a écrit Spirit of ‘76 (sortie en mai 2011) et American Gonzo (bientôt réédité). Ancien rédacteur en chef du site AppleDifferent.com, il a décidé de se consacrer à l’écriture et à la littérature en particulier.