Projet Bradbury, le bilan : comment j’ai écrit 52 nouvelles en 52 semaines

À l’occasion d’une conférence donnée en 2001, le regretté Ray Bradbury offrait aux auteurs présents dans la salle le conseil suivant :

“Écrire un roman, c’est compliqué: vous pouvez passer un an, peut-être plus, sur quelque chose qui au final, sera raté. Écrivez des histoires courtes, une par semaine. Ainsi vous apprendrez votre métier d’écrivain. Au bout d’un an, vous aurez la joie d’avoir accompli quelque chose: vous aurez entre les mains 52 histoires courtes. Et je vous mets au défi d’en écrire 52 mauvaises. C’est impossible.”

Il y a de cela 52 semaines, je décidai sur un coup de tête de prendre Ray Bradbury au mot et de me lancer dans un grand marathon d’écriture : chaque semaine pendant un an, j’écrirais une nouvelle pour la publier en ligne et témoigner de ma progression. Je n’étais pas à proprement parler un auteur débutant avant de commencer ce “Projet Bradbury”, mais je ressentais à ce moment le besoin de me centrer davantage sur l’écriture, de l’éprouver par la pratique, d’y consacrer tout mon temps et mon énergie. Le but était de me focaliser sur mon écriture comme un pianiste fait ses gammes, jour après jour, et rendre public ce cheminement était une manière de montrer que l’écriture est un artisanat qui s’améliore avec le temps et l’opiniâtreté de celui qui la pratique et que, contrairement à ce que l’on peut entendre ici et là, écrire est aussi — pas seulement, mais aussi — un métier.

Un an s’est écoulé depuis cette idée (stupide ?) de consacrer une année entière à l’écriture, et je repense souvent aux premières semaines d’écriture où j’imaginais sincèrement que je n’y arriverais jamais, mais le bout du chemin est enfin là. Aujourd’hui paraît la bien nommée Rideau, 52ème (et dernière) nouvelle du Projet Bradbury, ainsi que la quatrième intégrale incluant les nouvelles 40 à 52, venant s’ajouter aux trois premières (liste complète ici).

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Ce Projet a occupé mes mains, mon esprit et mon temps pendant une année entière, mais s’il y a une chose que je retiens du Projet Bradbury, c’est bien celle-ci : ça valait vraiment le coup, ne serait-ce que pour la satisfaction d’en être venu à bout.

Ceux qui se sont fait l’écho de l’initiative ont souvent qualifié la démarche de folle (dans le bon sens du terme, pas dans le sens psychiatrique, enfin j’espère). Pour ma part, je ne l’ai jamais vue comme un défi insensé. Je me souviens clairement du moment où j’ai eu cette idée (sous ma douche, pour les curieux). À aucun moment elle ne m’a parue démesurée. À aucun moment je n’ai pensé que le but serait inaccessible. De fait, je ne me serais jamais lancé si je pensais — même juste un petit peu — que je n’avais pas les capacités de le faire. Je savais que j’avais l’énergie pour tenir : la vraie question était plutôt de savoir si la réalité rejoindrait l’image que je me faisais de mes propres capacités. De ce point de vue, je suis plutôt content ; car c’est aussi dans la satisfaction du travail terminé que je me trouve heureux du chemin parcouru. Maintenant que le Projet Bradbury est terminé, plié, que les gaules sont rangées dans le coffre de la voiture et que je m’apprête  à publier le dernier article sur ce blog (rassurez-vous, je continuerai de vous raconter ma vie trépidante sur mon propre site), il est plus que temps de se retourner sur l’année écoulée et d’en tirer un bilan. Bien sûr, je vais essayer d’être exhaustif, mais je manquerai sûrement un ou deux points : n’hésitez pas à me le signaler si une question vous tarabuste.

Mais quelques remerciements s’imposent. D’abord et avant tout à ceux qui m’ont soutenus toute l’année, à commencer par ma femme, mes parents, ma famille et mes amis. Qu’importe la direction dans laquelle on se lance, se sentir épaulé quand on fait le choix du coeur est primordial. Je n’ai pas pris le chemin d’une carrière facile, j’en suis conscient, mais j’ai l’intuition d’avoir fait le bon choix. Mais faire le bon choix n’est pas tout : quand ceux que vous aimez l’acceptent et en assument les conséquences avec vous, c’est une vraie preuve d’amour que je reçois avec fierté.

Ensuite, un remerciement appuyé et plus que chaleureux à tous ceux qui se sont abonnés au Projet Bradbury :  en faisant le choix de soutenir une démarche de création originale, ancrée dans les pratiques numériques et délibérément placée sous licence Creative Commons, vous m’avez permis de me préoccuper un peu moins des questions matérielles et un peu plus des questions de création. Votre geste a été essentiel et a permis d’établir entre nous une relation privilégiée : vous avez été des soutiens fidèles et des lecteurs assidus. S’est tissée une relation de confiance et de partage qui me manquera beaucoup (mais je sais que nous continuerons de converser au-delà du Projet). Je pourrais me répandre en remerciements, mais je n’ai pas besoin de vous dire à quel point vous avez été exceptionnels : vous le savez déjà.

Merci aussi aux lecteurs qui ne se sont pas forcément abonnés mais qui ont, à un moment ou à un autre, lu un article du blog et partagé leur impression, acheté une nouvelle sur une librairie en ligne, un recueil, à ceux aussi qui ont parlé du Projet sur leur blog, autour d’eux, qui ont décidé de le promouvoir en le citant ou carrément d’y consacrer un article tout entier.

Il y a également deux personnes sans lesquelles le Projet Bradbury n’aurait pas pu se faire à cette échelle et que je tiens à remercier chaleureusement.

D’abord, Nicolas Gary d’Actualitté, qui n’a pas hésité à m’ouvrir les portes de son journal pour soutenir le projet et y publier mes comptes-rendus hebdomadaires ; et qui, au-delà de cette année entre parenthèses, a toujours été un interlocuteur passionné, passionnant, et surtout un camarade à toute épreuve.

Ensuite, Roxane Lecomte, la graphiste aux doigts d’or, prêtresse des couvertures et petit génie de l’illustration, qui elle aussi a accompli un marathon en me proposant de façon adorable de réaliser les couvertures de l’intégralité des nouvelles du Projet Bradbury. Son imagination a fait des étincelles et offert un écrin magnifique à mes textes. Les mots me manquent pour dire à quel point je lui suis reconnaissant du beau cadeau qu’elle m’a fait, et je pense pouvoir dire sans trop me tromper que les lecteurs du Projet Bradbury ont adoré son travail. Grazie mille ! 

J’ajouterais également à mes remerciements certains lecteurs particulièrement assidus dont les retours m’ont été d’une grande aide et d’un grand soutien. D’abord et avant tout la fantastique @deuzeffe, dont les avis toujours circonstanciés, poétiques et réfléchis ont jalonné mon année d’écriture de bonheur et d’impatience. Ensuite, DeidreAmbre qui elle aussi a accompli un marathon, de lecture cette fois-ci, et qui a chaque semaine posté son avis sur sa page. Ses retours ont été précieux. Il y en a d’autres, bien entendu, je pourrais citer @TuLisQuoi, @ARRIBASNatalia, @Milena_Hime@Cultiste, @TheSFReader, Matthieu Vigouroux,  @oliviersaraja@paindesegle, il y en a tellement que j’en ai forcément oubliés, ne m’en voulez pas. Le Projet Bradbury a été une grande source de réjouissance pour moi, il est donc normal que j’aie des milliers de gens à remercier. Je remercie d’ailleurs également tous ceux qui n’en ont pas parlé, et même ceux qui en ont parlé en mal : on tire aussi de l’énergie de la critique, une autre sorte d’énergie, mais celle-ci n’est pas à sous-estimer pour autant. Inutile de s’appesantir là-dessus, bien sûr, mais tout est question d’équilibre.

J’avais promis un compte-rendu : le voici. On va essayer de faire dans l’ordre.

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caffeinating, calculating, computerating

Quelques chiffres

Le Projet Bradbury, c’est certes 52 nouvelles publiées pendant 52 semaines, mais d’autres chiffres sont à prendre en considération.

D’abord, le nombre de souscripteurs : vous avez été 109 à vous abonner au Projet Bradbury, ce qui est à la fois peu et beaucoup. Beaucoup, parce que ma carrière en est à ses débuts et qu’on ne peut pas bâtir un plan marketing sur le seul nom de Neil Jomunsi, sans compter que le principe même de l’expérience était un peu inhabituel : les « mécènes » (que leurs noms soient loués pour les siècles des siècles) recevaient, en échange de leur participation, un accès à un dossier en ligne que je remplissais à mesure que je terminais l’écriture des textes. J’y proposais l’intégralité des textes aux formats .epub et .mobi, et j’ai aussi ajouté quelques bonus en cours de route. J’ignore la proportion d’abonnés qui ont lu ne serait-ce que la moitié des textes pour lesquels ils ont souscrit et je ne le saurai sans doute jamais, mais ce n’est pas plus mal, je ne suis pas un grand fan des discours chiffrés en règle générale (c’est aussi pour cela que mon blog n’a pas de compteur de visites).

Certains lecteurs ont préféré acheter les textes au fil de l’eau, via l’iBookstore, Smashwords, Kobo , Youscribe ou Amazon, les librairies sur lesquelles les nouvelles ont aussi été publiées. Voici le palmarès :

  1. Apple iBookstore : 291 ebooks vendus ;
  2. Amazon : 280 ;
  3. Kobo : 111  ;
  4. Smashwords : 19 ;
  5. Youscribe : 12 ;
  6. Barnes & Noble : 3 ;

Total : 716 ebooks vendus.

Chose amusante, la progression des ventes à l’unité a augmenté au fil du temps (et sans doute à mesure que le Projet Bradbury était mieux référencé par les catalogues et les moteurs de recherche) alors que le nombre d’abonnements a connu une chute spectaculaire à partir du mois de novembre 2013. De fait, 85% des abonnements ont été souscrits dans les 3 premiers mois d’existence du Projet.

J’attribue cette tendance à la chronologie des médias (quelques articles sont parus au lancement, ce qui a sans conteste joué un rôle) et aussi à l’enthousiasme d’une poignée de lecteurs fidèles qui ont fait des pieds et des mains pour populariser l’initiative (qu’ils en soient encore remerciés). La lassitude et l’habitude aidant, les abonnements ont fini par décroître pour s’arrêter presque totalement, à de rares exceptions près, à partir de janvier.

STOP Snowing!

Je mesure la difficulté qu’il y a à maintenir l’enthousiasme autour d’une initiative si longue. Nous vivons une époque véloce où une information en chasse une autre, et je ne me faisais pas vraiment d’illusion, même si je n’ai pas pu m’empêcher d’être surpris par cette soudaine désaffection. J’imaginais, sans doute naïvement, que le projet gagnerait en notoriété et donc en nombre d’abonnés au fil du temps. On ne peut pas gagner à tous les coups. Les ventes à l’unité ne viennent pas compenser ce pseudo-manque à gagner, pas encore du moins, mais j’ai bon espoir de voir les ventes augmenter au fil des années, d’autant que les ebooks sont présents sur les librairies numériques pour de bon et que les lecteurs pourront encore les découvrir pendant longtemps. L’avenir nous le dira.

Dans un article intitulé Gagner sa vie avec ses mots, le métier d’écrivain, j’envisageais que ce crowdfunding improvisé et les ventes à l’unité pourraient, cumulés, subvenir à mes besoins (déjà à la base relativement restreints). Les deux premiers mois, j’ai même failli y croire, mais j’ai vite déchanté. Une initiative d’auto-édition, aussi originale soit-elle, n’est pas encore de mon propre point de vue (c’est-à-dire sans nom connu, ni stratégie marketing massive) viable sur le long terme, à moins peut-être de publier de l’érotique ou de la romance (ces deux secteurs d’édition connaissent des croissances fulgurantes et des chiffres de vente largement supérieurs aux secteurs traditionnels). J’ai donc continué de travailler à côté (je donne des cours de fabrication d’ebooks) et ma famille étant plus que compréhensive, j’ai plus ou moins réussi à joindre les deux bouts pendant l’année.

Le financement de la création est un enjeu crucial : sans ignorer les réalités inhérentes à internet (partage, copie illimitée, etc) et même en les utilisant en toute connaissance de cause (le Projet Bradbury est très rapidement passé sous licence Creative Commons afin d’en accélérer la diffusion), il est urgent de penser à des manières pérennes de subvenir aux besoins des artistes qui voient leurs revenus décroître d’année en année là où nous consommons de plus en plus de produits culturels. J’ai essayé, à mon échelle, de tester telle ou telle solution : je n’en ai pas trouvé de véritablement satisfaisante, ni de miraculeuse.

Le but pour 2014-2015 va donc être de VENDRE. J’ai de nombreux textes à faire publier, des romans inédits à soumettre aux éditeurs, et je compte bien essayer de générer des revenus d’écriture plus conséquents à partir de maintenant. Le Projet Bradbury était en quelque sorte mon starting-block. Maintenant que je me suis bien échauffé, je vais passer à la vitesse supérieure.

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Inspire :)

Trouver l’inspiration

C’est une des questions qu’on m’a le plus souvent posées au cours des 12 mois qu’a duré le Projet Bradbury : “Comment tu fais pour trouver toutes ces idées ?” C’est assez amusant parce qu’il semblerait que ce soit une inquiétude largement partagée à la fois par les lecteurs, les auteurs et les spectateurs. D’ailleurs, c’était souvent la première question que les gens me posaient quand je leur expliquais en quoi le défi consistait. Je répondais la même chose à chaque fois : les idées n’ont pas pas du tout été un problème. Le plus dur, c’est de les transformer en histoires, puis de les retranscrire par écrit du début à la fin pour aboutir à un produit fini. Les idées, il suffit de regarder autour de soi : finalement, toutes les situations que nous vivons au quotidien peuvent se transformer en histoires. Mieux, elles sont des histoires. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder quelques épisodes de la série Seinfeld (“a show about nothing”).

Même si j’ai à deux reprises utilisé des rêves comme matériau principal d’une narration, je préfère de loin la technique du Et si… ? Un grand nombre de nouvelles écrites cette année partent de cette simple question, qui est également à l’origine de la plupart des histoires inventées depuis la nuit des temps. Et si un imposteur devenait un dieu vivant ? Et si les derniers survivants de l’humanité étaient des vampires en orbite autour de la terre, dans une capsule ? Et si une petite fille assassinée pouvait raconter son calvaire ? Et si on pouvait se promener dans les publicités comme dans une simulation 3D ? Etc etc.

Je tiens de nombreux carnets dans lesquels j’écris des bribes d’histoire à mesure qu’ils me viennent, quelquefois sans aucun sens logique. J’utilise également la fonction bloc-note de mon smartphone, assez utile quand je ne suis pas en mesure d’écrire à la main (même si ce dernier procédé a ma préférence). J’ai un fichier, sauvegardé régulièrement, dans lequel je note ces petits morceaux d’histoires, de contexte, quelques lignes d’un article scientifique, etc. J’expliquais l’autre jour que je note ces idées pas forcément pour les relire plus tard, mais pour les fixer dans ma mémoire. L’écriture manuelle est excellente pour fixer quelque chose dans ses souvenirs. Une fois que l’idée s’est nichée dans notre tête, on peut lui laisser le temps de mûrir, de se modifier, de disparaître pour réapparaître quelquefois sous une nouvelle forme. Par exemple, j’adore combiner deux bonnes idées pour en fabriquer une seule. Souvent, en associant des thèmes qui n’ont a priori rien à voir l’un avec l’autre, on obtient un résultat étonnant. L’exemple qui me vient tout de suite est celui de la nouvelle Pour Toujours. J’avais envie d’écrire une histoire de vampires — mais sans les poncifs romantiques du genre — et puis j’avais cette image qui me trottait dans la tête d’une capsule spatiale perdue en orbite autour du globe, dernière survivante d’une humanité éteinte depuis des siècles. Les deux idées se sont percutées dans ma tête : et si cette fameuse capsule abritait des vampires en stase éternelle ?  J’adore cette méthode. Elle me surprend toujours.

En résumé, les idées sont volatiles et capricieuses, mais elles sont nombreuses : elles flottent dans l’air et sont facilement atteignables pour celui qui tend le bras au bon moment. Avec le Projet Bradbury, j’ai acquis la certitude que si l’on est à court d’idées, c’est parce qu’on ne regarde pas assez autour de soi. Tout est là, prêt à être écrit. Il suffit d’être attentif. J’ai d’ailleurs encore de la matière pour écrire au moins 50 nouvelles supplémentaires. Certaines idées iront dans de futurs romans, car après avoir passé un an sur du format court, j’ai envie de m’épanouir sur des longueurs plus confortables.

Le principal défi a été de me surprendre moi-même en même temps que mes lecteurs, de m’attaquer à toutes sortes de thèmes avec lesquels je n’étais pas familier. Au début, j’ai sorti les idées qui me trottaient dans la tête depuis des années, mais il a vite fallu se renouveler. J’espère qu’au moins de ce point de vue, j’ai relevé le challenge. Ah, j’oubliais : il faut aussi lire beaucoup.

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Clock

Motivation, gestion du temps et fabrication

Ces deux sujets ont été clairement les deux points les plus délicats du Projet Bradbury. Comme je l’avais expliqué dans l’un de mes premiers articles de blog, j’avais décidé de m’astreindre à un planning régulier : lundi et mardi, écriture, puis les jours suivants, corrections jusqu’au vendredi. Petit à petit, j’ai espacé la rédaction de la correction car je réalisais qu’un certain délai d’oubli était nécessaire pour avoir un regard plus ou moins objectif sur un texte. Evidemment, à si peu d’intervalle, on ne peut pas vraiment parler d’objectivité, mais l’idée était de s’en rapprocher au maximum. J’ai donc, au fil des jours, espacé ces deux phases pour finalement les faire basculer sur deux semaines : semaine A, j’écris le texte 1. Semaine B, j’écris le texte 2 et je corrige le texte 1. Semaine C, j’écris le texte 3 et je corrige le texte 2… etc. Ce rythme a plutôt bien fonctionné. Le tout était de se mettre à la table de travail.

Car quand on a 52 textes à produire, autant dire que la procrastination est un mot à bannir de son vocabulaire. J’ai éprouvé de la lassitude à de nombreuses reprises. Certaines semaines, je n’avais vraiment pas envie d’écrire, mais je me suis forcé en m’asseyant à mon bureau (ou plutôt sur la table de l’entrée, bizarrement, je n’arrivais pas à me sentir à l’aise dans le bureau) chaque jour. Se forcer est d’ailleurs un bien grand mot : une fois lancé dans le processus d’écriture, il était en général difficile de décrocher. C’est la fameuse technique du timer de Chuck Palahniuk : régler un minuteur sur une heure et écrire jusqu’à ce que ça sonne. Si à ce moment on a envie d’arrêter, pas de problème, mais la plupart du temps, on ne souhaite qu’une chose : continuer d’écrire. Se forcer est donc une solution que je conseille chaleureusement à tous ceux qui ne se sentent pas le courage de s’y mettre : ça fonctionne. La motivation est une non-question : il faut se motiver — même et surtout si on ne l’est pas —, sinon on n’écrit rien.

Evidemment, j’ai été contraint par de nombreuses obligations. Le planning est une bonne chose quand on peut s’y tenir, mais quand on ne peut pas, c’est plus compliqué de rattraper le retard. Certaines semaines où j’ai dû travailler à plein temps sur autre chose, j’ai donc été obligé de rédiger deux textes la semaine précédente. Je n’avais pas de textes d’avance, sauf en de rares occasion comme Noël ou des semaines de formation particulièrement chargées. Dans ce cas de figure, je me concentrais sur la correction le soir, mais le rythme était harassant. La dernière chose qu’on a envie de faire après une journée de travail éprouvante, c’est de corriger un texte de 40.000 signes.

Heureusement — et c’est une des conclusions majeures du Projet Bradbury —, plus on écrit, plus on gagne en aisance. Ce qui me prenait au début du projet 5 jours (écriture et correction comprises) ne m’en a bientôt plus demandé que 2 ou 3, si bien que je pouvais me concentrer sur des projets annexes tels que Nemopolis ou le Ray’s Day. C’est vraiment étonnant comme le cerveau s’habitue. En septembre, écrire 15.000 signes en une journée me paraissait déjà être une belle performance. Courant juin, je pouvais écrire 30.000, 40.000, voire 50.000 signes dans la journée. Certes, je terminais les sessions harassé, mais le résultat était là. Et ce n’est pas qu’une question de quantité : plus j’écrivais, mieux j’écrivais. À force de correction rapprochées dans le temps, mon vocabulaire s’est enrichi, mes tournures de phrases se sont améliorées, je faisais moins de répétition et j’abandonnais petit à petit les métaphores trop convenues. Une production intensive telle que celle-ci m’a, bizarrement, permis d’avoir du recul sur mon travail. Se relire sans cesse est désagréable, c’est sûr, mais c’est tout à fait formateur.

J’ai lu un livre tout à fait passionnant sur les bienfaits de la répétition : en accumulant des heures de pratique, le cerveau réalise certaines tâches avec plus de facilité. Les connexions sont plus solides, plus fluides, et les réflexes sont améliorés, qu’il s’agisse de sport de haut niveau, d’apprentissage ou de pratique artistique. Le tout est de ne pas laisser cette machine se rouiller. En effet, sitôt le rythme pris, je pense qu’il faut le maintenir à un niveau acceptable si on ne veut pas voir tous ses efforts réduits à néant. Je vais néanmoins prendre quelques vacances.

De façon d’abord imperceptible, puis de manière de plus en plus flagrante, j’ai véritablement senti mon écriture évoluer au gré de mes lectures. C’est une matière vivante, une projection de soi vers le papier ou l’écran, et le constater jour après jour m’a fait comprendre à quel point le style est quelque chose de subtil et qu’il ne tient pas à grand-chose d’en changer complètement. Constater progressivement et surtout soi-même le changement est une expérience vraiment incroyable.

Pour ce qui est des outils employés, je restais fidèle à mon bon vieux carnet Moleskine pour barbouiller mes bribes d’idées. Une fois que le pitch avait fait son chemin, je reprenais mes notes et créais une première version sur l’ordinateur (j’utilise le logiciel iAWriter). Une fois cette première version terminée, j’en créais une copie que je renommais tout bêtement « v2 », et que je corrigeais, etc. La plupart du temps, les nouvelles du Projet Bradbury ont nécessité quatre versions. Certaines ont été relues/réécrites jusqu’à six fois. Écrire, c’est réécrire, disait l’autre. Finalement, je reste assez proche du workflow papier, sinon que je le transpose à l’environnement numérique. iAWriter a une fonction d’export en .html qui me convient très bien. À partir de ce fichier, je peux très facilement créer une version ebook au format .epub. Pour réaliser mes livres numériques, j’utilise Sigil, un logiciel gratuit et open source formidable, le meilleur à mes yeux. J’avais créé une maquette, il me suffisait ensuite simplement de transposer le nouveau texte dans cette coquille vide pour gagner du temps. Ça, c’était la partie la plus simple du boulot.

Le fait d’instaurer une certaine régularité, un processus, m’a aidé à ne pas perdre pied. D’ailleurs, dès que je m’en éloignais un peu, j’étais vite en panique. Heureusement, un peu d’improvisation n’a jamais fait de mal à personne.

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KISS ME KATE - 2014 Monomoy Theatre

Narration et dramaturgie

Écrire beaucoup, quelquefois plus que de raison au risque de me perdre dans mes différents chantiers, n’aura pas été profitable que d’un point de vue strictement physique (par là, j’entends les automatismes, l’entraînement) : le Projet Bradbury aura été également l’occasion d’approfondir la vision que j’avais des histoires et de la manière de les raconter.

Même si j’ai toujours lu depuis tout petit, mes bases formelles de dramaturgie m’ont été inculquées quand je suivais mes études de cinéma, et particulièrement pendant les cours de scénario. J’ai longtemps été fasciné par les structures de narration : introduction, développement, climax, résolution, découpage en actes, ont été longtemps des moteurs autant que des béquilles pour moi. L’attrait qu’offre une structure prédécoupée est indéniable : il suffirait, à en croire certains partisans de la narration mathématique, de placer les bons éléments aux bons endroits pour fabriquer une histoire qui se tienne du début à la fin. Malheureusement, les choses sont un peu plus compliquées, et si durant mes dix premières années d’écriture j’ai accordé une grande importance à ces mécanismes, cette obsession a eu tendance à se diluer au virage de la trentaine au profit de narrations plus souples, moins segmentées, quelquefois plus originales aussi. Le Projet Bradbury a été un catalyseur de réflexion sur ce point précis.

La nouvelle obéit à ses propres règles : le truc, c’est que ces règles changent à chaque nouveau texte. Une histoire est un univers clos, même s’il se raccorde par différents biais à d’autres informations et d’autres narrations : c’est un oeuf dans lequel on doit édicter toutes les règles de A à Z. Tout doit y passer, rythme, mode de narration, personnages, interactions, lois physiques, il s’agit à chaque fois de rebâtir un univers qui se tienne tout en gardant sa propre voix. À aborder différents thèmes et à utiliser différents modes de narration (première personne, narrateur omniscient, semi-omniscient, etc), se détachait petit à petit ce que j’ai finalement identifié comme ma voix, l’élément commun entre toutes les histoires, un certain ton, un certain rythme, qui font qu’une nouvelle devient une de mes histoires personnelles. Bien sûr, certains thèmes se recoupent : ainsi, j’ai remarqué que j’avais une forte tendance à raconter des histoires entre parents et enfants. La thématique du passage de flambeau, de la vieillesse confrontée à la jeunesse, du gouffre qui nous sépare et nous rassemble entre générations, est ainsi abordé dans bon nombre de mes textes. C’est intéressant parce que ça en dit long sur mes obsessions. L’amour romantique n’est presque pas abordé, par exemple. J’ai remarqué aussi que j’ai beaucoup parlé du fait d’être perdu, seul, décalé dans un univers auquel on ne comprend rien. Mes personnages sont souvent en léger décalage, et c’est ce qui fait aussi qu’une histoire devient une histoire, en usant de ce décalage nécessaire à toute narration. Il y a bien évidemment aussi la mélancolie de l’enfance que je partage avec Bradbury et dont j’ai usé et abusé ; et la difficulté de communiquer les uns avec les autres (qui rejoint la solitude). Il y en a sans doute d’autres que je n’ai pas identifiés.

Influencé par Bradbury, j’ai eu tendance à avoir la métaphore facile au début du Projet, avant de lever un peu le pied et, petit à petit, d’essayer de m’en détacher (trop de métaphore tue la métaphore). J’ai identifié cette tendance en moi à vouloir mettre en images les sentiments, et j’ai essayé d’alléger cette propension qui devenait pénible à la lecture. J’ai souvent lu qu’avec le temps, le vocabulaire s’allégeait. Il y a ce besoin de réduire les artifices, de trouver le mot juste pour le bon sentiment ou la bonne couleur : la langue française dispose d’un riche éventail de nuances et les utiliser à propos est la moindre des politesses. Je ne saurais trop conseiller l’emploi d’un dictionnaire de synonymes, et même d’un dictionnaire tout court, en permanence. Lire beaucoup aide à enrichir sa palette personnelle : dès que je tombe sur un mot que je ne connais, j’essaie d’en apprendre la définition et, si possible, de le réemployer dans un texte aussi vite que possible. L’usage direct favorise l’apprentissage dans mon cas, je pense que ça s’applique aux autres aussi.

À vivre en permanence en compagnie de personnages de fiction, on finit par s’interroger non plus sur leurs seules motivations, mais aussi sur leur essence. Même si j’ai lu énormément tout au long de l’année, deux lectures m’auront particulièrement marquées sur ce point précis.

D’abord, Screenwriting 101 de Film Crit. Hulk (qui tient par ailleurs un blog remarquable sur le cinéma, malheureusement plus beaucoup alimenté).  Dans ce petit compendium accessible à tous (pour peu que vous lisiez l’anglais), l’auteur démontre, entre autres, à quel point il est essentiel de bâtir des personnages cohérents (dans le sens cohérents avec eux-mêmes, pas forcément vis-à-vis du monde dans lequel ils évoluent) afin de leur insuffler la vie nécessaire à la suspension de l’incrédulité du lecteur et/ou du spectateur. Je ne saurais trop en conseiller la lecture à tous les écrivains et scénaristes, qu’ils soient des professionnels confirmés ou des débutants. Construire un personnage est une tâche plus ardue qu’il n’y paraît et tout à fait essentielle : car la définition d’une histoire, c’est “ce qui arrive aux personnages”. Tout découle de la construction des personnages et de la manière dont ils interagissent avec l’univers qui les contient. Pourquoi faire tant de cas d’une apparente évidence ? Parce que justement, ce n’est pas une évidence. Beaucoup d’histoires sont construites à l’inverse de ce principe élémentaire, c’est-à-dire à partir d’une univers dans lequel les personnages ne font que subir les évènements qui les propulsent vers la suite de la narration. Selon l’auteur, les personnages doivent être proactifs en permanence, être les seuls moteurs de décision : ce sont eux qui font avancer l’histoire, par leurs décisions irrévocables. Et il n’y a que de cette façon que l’on peut susciter ce que nous cherchons tous pour nos écrits : l’empathie du lecteur.

Cette histoire d’empathie me tarabuste depuis des mois, et c’est là qu’intervient la deuxième lecture qui m’a bouleversée cette année, à savoir l’oeuvre de David Foster Wallace. Il y aurait trop à dire pour l’évoquer simplement dans ce compte-rendu, aussi vais-je me contenter de quelques lignes en attendant d’y revenir un jour plus en détail. Je connaissais déjà les écrits de DFW, j’avais même lu Le Roi Pâle il y a quelques années, ainsi que nombre de ses articles et textes courts. Le public le connait surtout pour son fabuleux discours This is Water, où il évoque justement l’empathie nécessaire à la construction de soi, et par extension à la construction des histoires.

L’empathie est la clef d’une histoire réussie, et pour cela, il n’y a qu’un seul moyen : faire en sorte que le lecteur, le spectateur, l’auditeur, s’identifie au maximum à ses personnages. J’ai redécouvert DFW cette année, car je pense que j’étais passé à côté autrefois et que j’avais besoin de le lire à ce moment pour que ses mots entrent véritablement en résonance avec moi. Ça a été le coup de foudre, un choc électrique, comme j’en avais eu autrefois pour Céline, Bradbury ou Lovecraft. Se mettre à la place des gens, se glisser dans leur peau, traquer leurs obsessions, leurs travers, mais aussi ce qui fait qu’ils peuvent être aimés malgré tout… Foster Wallace était un maître en la matière. Ses textes m’ont beaucoup inspirés sur la fin du Projet Bradbury, notamment dans l’emploi des dialogues que j’avais tendance à sous-utiliser, mais qui sont une arme redoutable de caractérisation des personnages. L’empathie, plus généralement, est un outil sous-estimé de création. Je réalise qu’en me mettant réellement à la place des gens, pas juste en imaginant furtivement ou en faisant semblant, qu’ils soient réels ou fictionnels, est un moyen rare d’atteindre une vérité qui m’échappait un peu jusqu’ici et dont je n’ai fait encore qu’effleurer la surface.

On m’a aussi plus d’une fois demandé, surtout dans le cadre de la nouvelle, si je connaissais ou pas la fin de mes histoires avant d’en commencer la rédaction. Pour tout dire, cela dépend de l’histoire et je n’avais pas de règle à ce sujet. Quelquefois, c’est la fin qui justifie toute l’histoire (une nouvelle dite à chute, où la fin vient illuminer sous un jour nouveau tout ce que l’on vient de lire) : j’ai utilisé ce principe notamment dans Onkalo, Chrono, Là-bas, En laisse, etc. D’autres fois c’est le chemin qui fait l’histoire : je pense par exemple à Sur la route, Pour toujours, Rideau… Souvent, c’est aussi un mélange des deux principes : on a une idée de la fin, mais on se laisse porter par l’écriture et les personnages pour voir si on aboutit bien à l’endroit prévu. Ça fonctionne convenablement pour la nouvelle. Néanmoins, je pense que le fait de se laisser voguer au gré du courant n’est pas toujours applicable dans des formats plus longs, à moins d’une intrigue très linéaire. D’une manière générale pour les romans et les films, on vous conseillera de connaître au moins la fin de l’histoire avant d’en commencer la rédaction. Mais encore une fois, les conseils des uns et des autres sont aussi faits pour ne pas être suivis, voire pour être pris complètement à contrepied. Il ne faut pas avoir peur d’essayer, de se tromper, de nager contre l’eau.

S’il y a une chose que ce marathon d’écriture m’aura appris, c’est d’essayer de nouvelles choses : ne pas avoir peur de changer de voix, ou du moins de la dissimuler, de la grimer, ne pas craindre de s’attaquer à un univers que l’on ne maîtrise pas (Bradbury se fichait totalement de la manière dont fonctionne une fusée, l’essentiel était qu’elle conduise ses personnages sur Mars pour un pique-nique), chercher la difficulté et la nouveauté pour ne pas s’ennuyer en rédigeant (l’ennui est un ennemi dangereux qu’il convient de chasser de toutes ses forces pour ne pas s’endormir sur la plume ou le clavier), sortir de sa zone de confort en s’inspirant des autres (nous sommes la somme de nos inspirations) et chercher sans cesse à se transformer. Plus j’en apprends, plus je réaliser à quel point il y a encore tellement de choses à apprendre, à voir, à comprendre, à attraper. Nous ne savons presque rien, vraiment, presque rien. On ne finit d’apprendre qu’avec la mort.

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Rank

Le blog : un point d’ancrage nécessaire

J’en étais déjà persuadé, mais le projet Bradbury a été l’occasion de vérifier à quel point le blog est un outil de travail indispensable aujourd’hui pour tout écrivain qui se respecte. Bien sûr, Actualitté a hébergé un blog temporaire permettant au Projet Bradbury de bénéficier du flux de Google Actus, mais je tiens aussi un blog personnel [page42.org] sur lequel j’ai eu tout le loisir de partager mes sentiments et mes réflexions sur divers sujets. Le blog est une manière de faire des gammes, de maintenir le rythme, de s’évader un peu du quotidien tout en continuant d’écrire. C’est aussi une manière de susciter la réflexion, de remuer un peu le couteau là où ça fait mal. Le blog m’a plus d’une fois servi à fixer ma réflexion sur un sujet donné, en particulier autour des problématiques que soulève internet à l’heure de la connexion globale et du partage généralisé. Je pense que c’est plutôt une qualité : je n’arrête jamais ma réflexion. Je n’ai pas spécialement d’idées préconçues et je change volontiers d’avis si on me prouve que j’ai tort. Je sais dire que je ne sais pas, et le blog me projette en permanence vers l’extérieur, vers les autres gens, les autres pensées. C’est un processus salutaire. Pouvoir fixer sa réflexion à un instant T, reprendre ses textes, se contredire quelquefois, effacer, reprendre, est l’un des nombreux privilèges du numérique.

Grâce au blog, j’ai pu poser de nombreuses questions épineuses à mes lecteurs, et leurs retours ont été autant de balises précieuses sur le chemin.  Par exemple : écrire est-il un métier ? Le piratage des oeuvres est-il réellement néfaste pour les auteurs ? Comment imaginer des moyens de financement alternatif, notamment grâce à Flattr et d’autres services du même genre ? Quelle est la place des Creative Commons dans tout ça ? Quelle est celle des bibliothèques ? En fait, sitôt que j’ai une question qui me retourne le cerveau, j’en profite pour écrire un article. C’est quelquefois brouillon, la réflexion est parfois bloquée, mais ça se tient globalement. C’est assez intéressant de se relire avec le recul, d’ailleurs. Il m’arrive souvent, à mesure que les mois et les années passent, de ne plus être d’accord avec moi-même.

Le Projet Bradbury a pour moi été l’occasion d’approcher le monde du libre et des financements alternatifs. Il y a, comme partout ailleurs, beaucoup de chapelles dans ce petit monde : certains sont extrémistes, d’autres plus pondérés. Mais je suis du parti de considérer qu’il y a du bon à prendre dans tout et qu’il est idiot d’opposer des arguments d’autorité à ceux qui proposent des solutions alternatives ou qui veulent faire profiter d’une expérience. J’ai pu aussi expérimenter les tensions entre monde du papier et monde du numérique, une attitude que je ne comprends pas dans la mesure où nous avons chacun des choses à nous apporter mutuellement et que c’est justement dans une période de crise telle que celle-ci que toutes les bonnes volontés devraient se retrouver. Mais les lignes de front sont crispées et ne bougent pas beaucoup. J’essaie de faire le grand écart entre les deux univers, ce n’est pas toujours facile. Je reste convaincu que papier et numérique sont complémentaires, mieux, que s’ils sont chacun convenablement employés, ils ne se cannibaliseront pas. Mais quelquefois, la guerre fait tellement rage que j’ai l’impression de prêcher dans le désert. D’ailleurs, je ne prêche même pas : je poursuis mon petit chemin en racontant ce que j’en pense à qui veut bien l’entendre.

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Bilan physique

Le Projet Bradbury n’a pas seulement été éprouvant pour ma petite tête : en effet, à force de rester à ma table de travail et de tapoter mon clavier comme un forcené, j’ai pris cinq kilos. Je vais m’employer à les perdre sitôt que je retrouverai un peu de temps libre et d’énergie. Mal au dos, céphalées, tendinites à répétition, ont été également mon lot quotidien sur la fin du marathon. L’écriture est un sport ! Plus sérieusement, il convient de trouver un peu de temps pour pratiquer une activité physique : marche, course, natation… N’importe quoi pourvu qu’on se bouge ! Il est également bon pour l’inspiration de s’aérer l’esprit de temps en temps. Écrire, c’est aussi ne pas écrire.

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The Ray Bradbury Tree

En résumé

J’ai écrit 52 nouvelles et je suis plutôt content. Bien entendu, tous les textes ne se valent pas. Il y en a même certains, comme Carte Postale, que je trouve franchement ratés. Ça faisait aussi partie de l’expérience, cette possibilité de se tromper, de foirer, d’allonger un texte qui méritait d’être plus court ou de traiter une histoire trop brièvement là où il aurait fallu un développement plus conséquent. Je ne crois plus vraiment aux formats standardisés, même si je m’étais dès le départ fixé un objectif de 40 à 50.000 signes pour chaque texte (pour des raisons de prix, car j’ai pu remarquer qu’en dessous de 30.000 signes, de nombreux lecteurs se sentent floués d’avoir acheté, même à 0,99€… mais c’est une autre histoire. Ne devrait-on pas d’ailleurs penser non pas en terme d’ebook, mais en terme d’histoire ? Quel est le prix d’une histoire ? Coûte-elle moins cher qu’un café ? Plus cher qu’un paquet de cigarettes ?). Au final, les nouvelles oscillent entre 30 et 40.000 signes, ce que je trouve plutôt raisonnable. Je n’ai pas vraiment compté les signes, je me suis contenté de me laisser porter par l’histoire, d’attendre de voir ce que les personnages voulaient bien me raconter. Bien sûr, j’ai quelques textes préférés. Je vous en livre quelques uns (sans que cela fasse office de classement, surtout pas) : Là-bas, Echo, Rydstonberg, En laisse, Pour toujours, Ghostwriter, Spot, L’Oeil des Morts, Hacker, Inside Sherlock, Yokai, Toreador, Alexandria, Kindergarten… en fait, à relire les titres pour établir cette liste, je réalise que j’ai aimé écrire la plupart de ces 52 textes et qu’il est difficile de choisir parmi eux. Si je devais choisir seulement une, ou même trois de ces nouvelles, je serais bien embêté. Le plus simple, c’est peut-être que vous fassiez votre propre classement.

J’aimerais bien trouver un éditeur pour que le Projet Bradbury prenne vie sur papier. Peut-être pas en intégralité (ça ferait un sacré annuaire), mais peut-être une sélection à laquelle vous pourriez participer. Ce qui serait chouette, l’un dans l’autre, puisque la version numérique, avec l’intégralité des textes, deviendrait complémentaire de la version papier. Je tiens à cette complémentarité entre les univers et les supports.

Bien entendu, j’espérais en lançant une telle initiative soulever un minimum d’enthousiasme. Ce projet, au regard du monde de l’édition et de la publication sur le net, n’aura pourtant été qu’un épiphénomène… et c’est très bien comme ça, parce que le Projet Bradbury aura aussi été une formidable manière de faire le point sur moi-même, d’affronter mes démons et de formuler une bonne fois pour toutes ce que je veux pour demain. Il m’aura également convaincu que j’étais fait pour ce métier — ou plutôt que je voulais être fait pour ce métier — et que je désirais par-dessus tout poursuivre cette expérience, peut-être sous d’autres formes, d’autres médiums, avec d’autres partenaires. Il aura surtout réussi à cristalliser, le temps de quelques mois, une petite communauté de fidèles, pas grand-chose, quelques dizaines de personnes qui m’ont suivi, lu et épaulé quand j’en avais besoin. Car c’est là, je trouve, la grande force du numérique (peut-être la seule véritable) : il nous fait entrer en communication les uns avec les autres. Il nous rapproche, nous oppose quelquefois, mais toujours crée l’interaction en fragilisant les coquilles dans lesquelles nous nous enfermons.

Pendant 52 semaines, j’ai écrit. Quoi de plus solitaire que l’acte d’écrire ? Pourtant, pendant 52 semaines, je n’ai jamais — jamais — été seul un seul instant. Toujours, j’ai été accompagné. C’est sans doute l’une des plus belles choses, une des plus émouvantes aussi, que je retiendrai de ce Projet Bradbury.

 

Projet Bradbury : bilan à mi-parcours

 

Le Projet Bradbury a six mois. Je suis arrivé à la moitié du parcours.

Six mois, c’est à la fois très long et très court. En fait, à la réflexion, cela me semble horriblement court. J’avais lancé cette idée idiote d’écrire une nouvelle par semaine pendant un an suite à cette fameuse réflexion de Ray Bradbury, vous vous souvenez ?

“Écrire un roman, c’est compliqué: vous pouvez passer un an, peut-être plus, sur quelque chose qui au final, sera raté. Écrivez des histoires courtes, une par semaine. Ainsi vous apprendrez votre métier d’écrivain. Au bout d’un an, vous aurez la joie d’avoir accompli quelque chose: vous aurez entre les mains 52 histoires courtes. Et je vous mets au défi d’en écrire 52 mauvaises. C’est impossible.”

Je ne m’étais alors pas vraiment rendu compte que ma vie entière tournerait autour de ce projet. C’était un peu une idée en l’air, quelque chose pour occuper mes soirées, qui ne me prendrait pas forcément tout mon temps, mais j’ai vite réalisé que pour bien faire, j’allais devoir m’y consacrer à fond, quasiment jour et nuit. De défi, le Projet Bradbury est devenu sacerdoce. Pour de vrai.

J’avais une idée des implications, mais comme toute difficulté, comme toute montagne à gravir, on ne se rend vraiment compte de la déclivité de la pente qu’une fois qu’on doit la monter à pieds. La bonne nouvelle, c’est que je n’avais pas surestimé mes forces : jusqu’à présent, le Projet Bradbury est un succès, avec 26 nouvelles au compteur et aucun retard à signaler. Mais plus qu’une confirmation de ma capacité à tenir bon, écrire pendant six mois de façon quasiment ininterrompue m’a conforté dans un choix : celui que j’ai fait de devenir écrivain.

 

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1. Sur la façon d’écrire

On ne naît pas écrivain, c’est du moins ce que je crois : on le devient en écrivant. J’ai plusieurs fois eu l’occasion de dire à quel point j’aimais la définition du métier par Martin Winckler : pas écrivain, mais écrivant. Écrire pendant six mois, plus que je ne l’avais sans doute fait dans les dix dernières années, m’a appris — ça peut paraître bête — que plus on écrit, plus on écrit facilement, et mieux on écrit.

Il y a six mois, lorsque j’ai commencé, j’avais toutes les peines du monde à me mettre à ma table de travail. Les idées venaient, mais pas la motivation, ou en tout cas pas l’énergie. L’effort me paraissait si insurmontable que, de dépit, je me levais de ma chaise pour prendre l’air, décompresser en attendant que la flamme se rallume. Bien sûr, j’avais lu ces auteurs qui prétendaient qu’écrire était simple, et qu’il suffisait… d’écrire, mais je ne me sentais pas à ce niveau d’aisance. Jusqu’à ce que je comprenne qu’il fallait se forcer.

Chuck Palahniuk, dans ses conseils aux aspirants auteurs, propose une chose : régler un chronomètre sur soixante minutes, se poser devant le clavier et se forcer à coucher des mots jusqu’à ce que la sonnerie retentisse. Si au bout d’une heure, on en a assez, on a le droit de passer à autre chose. Mais dans la plupart des cas, l’écrivant est tellement pris dans son récit que la sonnerie le dérange : il ne souhaite qu’une chose, continuer à écrire. C’est une caricature, bien sûr, mais le processus n’en reste pas moins vrai : de la même manière que s’il veut terminer son meuble, un ébéniste doit se mettre au travail (vous vous souvenez, écrire est un métier ?), un auteur doit se sortir les doigts du… se forcer à coucher des mots sur la page, et peu importe leur qualité dans un premier temps. C’est une gymnastique mentale. Pour écrire, j’ai dû envoyer valser la sacro-sainte attente de l’inspiration, qui ne tombe pas du ciel, mais qui à l’instar de l’appétit, vient en écrivant.

tc_3dJe vous avais un peu parlé de ce livre, The Talent Code, dans un précédent article, où l’auteur décrivait le processus de myélinalisation des synapses dans le cerveau : en gros, plus vous pratiquez une activité régulièrement, de façon intensive autant qu’attentive, plus votre cerveau se muscle et exécute les mêmes tâches avec facilité. Un autre effet secondaire du Projet Bradbury est que j’ai gagné en aisance. Ce qui me prenait quatre jours il y a six mois me prend quatre heures aujourd’hui (je schématise). Quand en août, j’écrivais 20.000 caractères dans une journée, je m’estimais satisfait. Aujourd’hui, j’ai quasiment doublé ma production : hier, j’ai écrit d’une traite une nouvelle de 40.000 signes. Fatigant, oui, mais pas non plus éreintant comme cela aurait pu l’être avant. D’ailleurs, cela n’aurait même pas pu être possible. Et comme j’écris tous les jours pendant plusieurs heures, j’ai davantage tendance à repérer mes défauts, à reconnaître les expressions que j’emploie sans cesse par exemple. Ce recul me force à chercher des moyens de m’améliorer. Sans même le vouloir, mon style s’améliore. Pourtant, je n’ai rien d’un type doué ou d’un génie : en revanche, je connais ma force de travail et je suis opiniâtre. À la réflexion, c’est peut-être le plus important.

 

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2. Le métier rentre, pas forcément l’argent

Comme beaucoup d’entre nous, je n’aime pas spécialement parler d’argent. Mais je tiens aussi ce blog pour démystifier certains aspects de l’écriture. Je dois aussi une certaine honnêteté aux quelques personnes qui me lisent et me soutiennent. Croyez-le ou non, les artistes doivent aussi manger, et si je n’ai rien contre les partisans du « bel art » qui ne s’épanouit que dans le désintéressement, je pense que cette vision fait du mal à beaucoup d’auteurs et d’artistes en général. Si dans les premières semaines, les abonnements m’ont permis de « vivre » (certes chichement, mais de vivre quand même), la manne s’est rapidement essoufflée en même temps que le « buzz » est retombé. C’est parfaitement normal. L’information telle que nous la consommons aujourd’hui induit ce genre de bonds d’un sujet à l’autre, et l’intérêt ne peut pas être maintenu très longtemps sans soutien de la presse (*clin d’oeil* aux journalistes, bisous).

Mais d’une part, je n’ai jamais dit que je me lançais dans ce projet pour gagner de l’argent (haha, la bonne blague). Si cela avait été le cas, j’aurais vendu mon corps à un prince saoudien. Le but était de dégager suffisamment d’argent pour me dégager son équivalent en temps (le temps étant bien plus précieux en valeur propre). Comme les abonnements sont vite retombés (en ce moment, on doit être à 5 ou 6 par mois grand maximum) et que les ventes à l’unité sont catastrophiques, j’ai développé, d’une part, une plus grande propension à l’économie et aux raclement de fonds de tiroir, mais j’ai aussi fait un effort sur moi-même pour ne plus avoir honte de demander à mes proches de m’aider ponctuellement, quand je suis à bout de souffle. Ça n’a l’air de rien, mais c’est énorme. Me lancer dans un tel projet m’a conféré une sorte de crédibilité. Les gens autour de moi ont compris que ce n’était pas juste une passade ou un caprice, mais véritablement ce que je veux faire de ma vie, d’une manière ou d’une autre.

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À défaut d’argent, j’essaye de transformer mes efforts en visibilité. Grâce au roman Nemopolis, une initiative parallèle au projet Bradbury où j’écris un chapitre par semaine d’un roman que j’envoie gratuitement aux abonnés à ma newsletter, j’ai rencontré de nouveaux lecteurs. Aujourd’hui, vous êtes près d’un millier à suivre les aventures de Sara et de Simon dans le monde des morts, et c’est un grand bonheur que de vous voir réagir. Après tout, si j’écris, c’est avant tout pour être lu. Le reste viendra plus tard. Je n’arrive plus à m’inquiéter. Il y a des choses plus graves.

J’ai trouvé une métaphore que je ressors à chaque soirée lorsqu’on me demande d’expliquer ce que je fais et pourquoi je le fais : cette année en compagnie du Projet Bradbury est une retraite. J’ai fait mon paquetage et je me suis isolé dans un monastère Shaolin pour apprendre les arts martiaux. Imaginez-moi au sommet d’une montagne perdue dans les brumes éternelles (et riez). Cela ne me rendra pas plus riche, cela me coûtera beaucoup de sueur et un peu de sang, mais lorsque j’en pousserai les portes dans six mois, alors je pourrai dire : je connais le kung-fu je sais écrire une nouvelle. Il n’y a pas plus belle récompense que celle d’apprendre son métier par la pratique. De fait, je n’en connais pas d’autre.

Après, ça ne veut pas dire que je ne veux pas de votre argent, hein, au contraire.

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3. Les projets pour la suite

Vous voulez ma mort ou quoi ? Je vais déjà terminer ce que j’ai commencé. Le Projet Bradbury est un travail de longue haleine, et ce que j’aime vraiment dans le fait de devoir produire une nouvelle par semaine, c’est que les clichés sont vite relégués aux oubliettes : il faut se renouveler sans cesse, et mieux encore, se surprendre soi-même. À ce titre, le Projet Bradbury est un véritable bonheur de créateur. Le pire, c’est que plus j’écris, plus j’ai envie d’écrire. Je suis même en train de travailler sur une scénarisation de jeu vidéo pour occuper mes quelques minutes encore libres. Je crois beaucoup à la diversification professionnelle, surtout quand le métier en question implique de raconter des histoires.

Le problème quand on est pris dans un processus d’écriture comme celui-ci, c’est qu’on n’a rien de concret à présenter aux éditeurs quand ceux-ci vous le demandent, ce qui est assez frustrant : Nemopolis est en cours d’écriture (on en arrive à environ un tiers, pour l’instant 130.000 caractères), et le roman que j’ai écrit l’année dernière, intitulé Le coeur des monstres, est en phase de seconde écriture (j’ai rédigé le manuscrit à la main, ce qui m’oblige à tout retaper, mais ce n’est pas plus mal). Ce roman me tient beaucoup à coeur car il réunit tous les thèmes qui me sont chers et qui transparaissent ça et là dans le Projet Bradbury : l’enfance, bien sûr, et l’adolescence, mais aussi Berlin, notre faculté à nous raconter des histoires, à inventer des monstres… ou à ne pas les voir quand ils existent. Pour résumer, c’est comme si Miyazaki (toutes proportions gardées, bien sûr, et sans comparaison) racontait l’histoire d’une adolescente dans le Berlin des années 90. Bref, j’ai vraiment très hâte de présenter ce roman à des éditeurs. Mais pour l’instant, c’est un work in progress.

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D’ici à la fin du Projet Bradbury, j’aurai donc dans ma cartouchière :

  • 52 nouvelles du Projet Bradbury à faire éditer, en intégrale ou en sélectionnant les meilleures (quel éditeur sera assez fou pour publier 52 nouvelles ? Ça me semble complètement impossible de trouver… je devrais peut-être contacter l’imprimeur qui s’occupe de l’annuaire ?)
  • un roman fantastique dans le royaume des morts, Nemopolis, inspiré par Jasper Fforde et Neil Gaiman, qui devrait être terminé d’ici là.
  • un deuxième roman à la Miyazaki dans le Berlin des années 90, Le Coeur des Monstres, un truc vraiment personnel pour le coup et qui me tient beaucoup à coeur.

Je vais dépenser une fortune en timbres (surtout qu’il faut les envoyer depuis Berlin). À tous les coups, ça me reviendra moins cher de prendre un billet pour Paris et de faire le tour des maisons d’édition avec mes manuscrits sous le bras. Bref, en septembre, le boulot ne fait que commencer. Mais vous savez quoi ? C’est sans doute le moment le plus excitant qui m’attend, et il me tarde d’y être.

***

Mais il ne faut pas perdre de vue l’essentiel : le marathon continue et j’ai encore du pain sur la planche. D’ailleurs, ce vendredi ne fait pas exception à la règle puisqu’il voit la publication de La nuit venue, 26ème nouvelle du Projet Bradbury. Une nouvelle assez onirique, dans le sillage d’Aurélia sous la terre, et forcément nostalgique puisqu’il y a un peu de mon enfance dedans.

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Couverture par l’inénarrable Roxane Lecomte

L’histoire en quelques lignes :

Une belle journée d’été commence pour Jules, Vincent et Yohan, trois gamins plus ou moins turbulents qui écument les ruelles d’un petit village à la recherche d’une prochaine bêtise pour occuper leur temps. Mais face à l’imminence de la nuit, un étrange sentiment de malaise les saisit : des regrets peut-être, ou de la nostalgie. Que se passera-t-il lorsque le soleil se couchera ce soir ?

On peut trouver La nuit venue sur Kobo, Smashwords, Amazon, Apple et Youscribe au prix tout doux de 0,99€. N’oubliez pas que vous pouvez aussi vous abonner à l’intégralité des nouvelles du Projet Bradbury : c’est grâce à vos abonnements que je peux écrire comme je le fais, et ce n’est pas exagérer que de dire cela.

Le projet Bradbury continue dès la semaine prochaine.  Je ne saurai jamais assez remercier ceux qui m’ont soutenu pendant ces six derniers mois. Il ne tient qu’à vous de les rejoindre. En attendant, je vous souhaite d’excellentes lectures.

Photo bandeau : Signal Mirror (CC-BY)

#13 | Page blanche (premier bilan)

 

Au moment de publier la 13ème nouvelle du Projet Bradbury, intitulée Page blanche, me prend l’envie d’écrire un billet en forme de bilan. Les plus férus de mathématiques d’entre vous n’auront pas manqué de remarquer que, outre le fait que publier une treizième nouvelle un vendredi comporte certains risques, treize est un quart de cinquante-deux. Le Projet Bradbury est donc arrivé à un quart de son parcours. Ça mérite bien quelques détails, non ? Mais avant de commencer, un petit point sur la nouvelle de la semaine.

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De quoi parle Page blanche :

« Pendant ses longues nuits d’insomnie, Jarvis fait de son mieux pour chasser ses démons. Mais quand le sommeil ne veut pas frapper à la porte, le meilleur moyen de s’abrutir reste encore la télévision. Assis face au poste, au milieu de la nuit et dans un état de semi-inconscience, l’écrivain s’apprête à faire une découverte terrifiante : l’horreur emprunte quelquefois les traits d’une banale émission de télé-achat. »

Je suis assez content du résultat. Cette nouvelle, de facture plutôt classique (début/incident déclencheur/climax/chute), est un hommage aux influences télévisuelles qui, en plus de ses pairs littéraires, ont fait naître le Projet Bradbury, à savoir la Quatrième Dimension et les Contes de la Crypte. On y retrouve le même personnage banal dans une situation banale (un écrivain en proie à des insomnies) qui se retrouve confronté à l’irruption du bizarre dans son quotidien : c’est presque la définition du genre fantastique. J’en ai profité pour caser mes propres obsessions pour les émissions de télé-achat (je suis là pour vous faire partager mes névroses aussi), et aussi pour les machines à écrire. Vous comprendrez à la lecture. Page blanche est disponible sur Smashwords, Amazon, et très vite sur Kobo et Apple au prix de 0,99€. Vous pouvez aussi vous abonner à l’intégrale des 52 nouvelles grâce à la souscription « Forfait-Mécène » qui vous reviendra à 40€.

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Premier bilan en forme de course de fond

Je vais vous faire une confession : j’ai commencé le Projet Bradbury avec la conviction que ça allait être facile. Je suis plutôt quelqu’un qui travaille dur, qui sait se fixer des objectifs quotidiens et les atteindre quoi qu’il arrive et même si je me rendais vaguement compte du fait que 52 nouvelles, c’était quand même un bel objectif, je me disais qu’en serrant les dents, ça devrait passer comme une lettre à la Poste. Maintenant que nous arrivons au quart du Projet, deux pensées me traversent.

1/ “Ouah, déjà un quart ! Le temps passe si vite !”

2/ “Quoi, seulement un quart ? Il en reste encore tellement à écrire !” *rajouter des bruits de pleurs et de convulsions*

Dans la vie, je suis davantage un sprinteur qu’un coureur de fond. C’est une métaphore, ne me demandez pas de courir un cent mètres, sauf si vous voulez vous marrer. Lorsque j’ai  une tâche à accomplir, je me mets au travail dès que possible et ne m’arrête que lorsque, sur les rotules, j’ai terminé. Je ne procrastine pas : je fais « pour me débarrasser ». J’ai toujours été comme ça, dans tous les aspects de ma vie professionnelle. Une chose faite n’est plus à faire.

Sauf que là, il s’agit de tenir sur le long terme. J’ai donc dû apprendre la patience et surtout, l’effort sur le long terme. C’est peut-être au final ce qui fait la différence entre un écrivain professionnel et un écrivain amateur : écrire sur le long terme. Écrire, c’est long et ça peut être contraignant. Écrire pour de vrai, c’est aussi écrire quand on n’en a pas envie, quand la muse ne vient pas vous titiller avec sa plume d’oie (arrête !) et quand vous avez un imprévu familial. Écrire, c’est écrire quand on n’a pas le choix, parce que ces nouvelles ne vont pas s’écrire toutes seules et qu’il faut bien que quelqu’un s’y colle, même si vous aviez prévu de regarder un film ce soir. Ce quelqu’un, c’est vous. Neil Gaiman a une belle formule pour décrire la beauté de l’écriture : “Toutes les histoires ont peut-être déjà été contées, mais il n’y a que vous qui pouvez les écrire de cette manière.”

Je ne m’attendais pas à ce que ce Projet soit aussi gourmand en temps. Sans doute aussi parce que j’ai envie de bien faire et que je peaufine, mais c’est aussi parce que j’ai une haute opinion de moi-même et surtout de mes lecteurs, et que je n’ai pas envie de leur servir n’importe quoi.

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D’un point de vue littéraire

Première impression : incroyable. Positivement incroyable. Si mes premières nouvelles étaient de facture assez classique et collaient pour la plupart avec mes obsessions du moment, j’ai très vite remarqué que le Projet Bradbury me poussait dans mes retranchements et que si je n’inventais pas, j’allais finir par me répéter. Alors j’ai inventé : je me suis posé des questions, j’ai cherché des histoires originales ou des manières originales de les raconter, je me suis remis en question chaque semaine avec une seule idée en tête : qu’est-ce que j’ai ENVIE de raconter ? Ça n’a l’air de rien comme ça, mais je pense que l’envie fait toute la différence. Je m’explique.

Les premiers textes, je les ai voulus malins, bien ficelés (sans vouloir me jeter de fleurs au visage, aïe), originaux, etc. J’espère y être arrivé, car c’est une entreprise noble. Mais je n’avais pas encore compris que j’allais vite me lasser de ces constructions « parfaites » et que très vite, le démon de la littérature allait me saisir. Cela a commencé avec le texte La dernière guerre, je pense. J’avais écrit une dizaine de textes avec des humains et j’utilisais toujours le même vocabulaire pour décrire leurs sentiments, leurs expressions faciales, leurs tics, etc. Je m’étais lassé d’eux. J’ai donc décidé de mettre en scène des abeilles. Et là, magie : mon style, dégagé de ses obligations, s’est délié. Je parlais de mandibules, de sac à venin, de couvain et de gelée royale, et ces mots sonnaient à mes oreilles comme autant de petites libérations. Plutôt que de jouer sur mes petits acquis, je m’en suis créé d’autres. Et je suis désormais convaincu que c’est en se mettant « en danger » (faut pas exagérer non plus) qu’on s’améliore.

Je trouve que mon style s’est amélioré. Oui, c’est peu de temps. Mais comme un sportif qui voit son rythme s’améliorer au bout de trois mois d’entraînement intensif, je sens vraiment la différence. Je repère mieux les clichés. J’emploie un champ lexical plus vaste, j’ai une meilleure maîtrise des synonymes, j’élague, je coupe dans la masse, je tranche dans le lard (en moyenne, j’ampute le premier jet d’un bon cinquième, voire d’un quart). Je vise l’épure. Vous n’imaginez pas comme ça fait du bien de couper la moitié de sa phrase pour parvenir au même effet, décuplé. Vous devriez essayer.

En bref, je ne vois que du positif. Le Projet Bradbury, même si j’écris depuis longtemps, était construit pour me « professionnaliser », et cela englobe tout aussi bien l’aspect financier que l’aspect stylistique. Pour le second, c’est en bonne voie et j’espère poursuivre sur les mêmes rails. Pour le premier… c’est une autre histoire, et c’est bien normal.

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D’un point de vue matériel

Comme je l’exposais en détail dans un précédent billet “Comment les auteurs payent-ils leurs factures ?”, la réalité économique peut parfois s’avérer plus compliquée. Mais elle est néanmoins réjouissante si l’on regarde du bon côté des choses !

Côté téléchargements à l’unité, c’est la Bérézina : j’en ai provoqué finalement assez peu, sur quelque plate-forme que ce soit. Remarquez, je ne m’attendais pas à mieux. Il est déjà très délicat de vendre des nouvelles, mais lorsqu’elles sont en prime auto-éditées, on touche le fond du panier. On ne peut pas dire que Neil Jomunsi soit une marque éditoriale, et que je profite de ma notoriété (inexistante ou peu s’en faut, je le rappelle) pour vendre mes textes bizarres. Je savais que ce projet allait être un travail de longue haleine et qu’il me faudrait faire mes preuves. Je compte sur l’effet longue traîne pour que de nouveaux lecteurs découvrent le Projet Bradbury, bien sûr, mais aussi sur les mises en avant des libraires concernés et des bibliothèques intéressées.

En revanche, côté souscriptions, c’est déjà plus intéressant. Transparence : grâce à vous, j’ai réuni environ 2.500€ en trois mois (rappelons que je n’ai pas de revenus annexes en ce moment, si ce n’est quelques cours de temps en temps), ce qui m’a permis de vivre non pas en milliardaire excentrique (ce n’était pas le but), mais de vivre pour écrire, ce qui est l’essentiel. Je n’ai pas de gros besoins et j’ai une épouse et une famille compréhensives, ce qui facilite ma tâche. Plus que jamais, le Projet Bradbury a besoin de vous pour continuer d’exister : si vous aimez ce que je fais, parlez-en à vos amis. Si vous êtes journaliste ou blogueur, faites-moi l’honneur d’un article dans vos colonnes : vous n’imaginez pas à quel point c’est important et cela fait la différence. Je sais, c’est pénible. Mais c’est votre job et personne ne le fait aussi bien que vous (surtout pas moi, d’ailleurs, désolé mais je n’écrirai pas vos articles à votre place — je dis ça parce que plusieurs blogueurs littéraires m’ont offert cette solution que, sous l’appellation »journalisme collaboratif », je trouve assez peu honnête).

Mon ambition n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais de vivre en nabab sur une île paradisiaque, mais simplement de gagner suffisamment pour vivre décemment et pour continuer d’écrire. Pour cela, votre soutien est essentiel. Comme je le disais il y a quelques heures sur Twitter, l’argent n’est pas un sujet qui m’intéresse. En revanche, lui semble s’intéresser à moi. En bref, on s’en fiche mais on ne crache pas dessus quand on vous en propose, parce que ça permet de payer le loyer et les factures et que c’est quand même plus sympa que d’accumuler les défauts de paiement.

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La suite

Quoi, il y a une suite ? Ha mais oui, j’avais failli oublier.

Le Projet Bradbury continue de plus belle et s’engage sur les pentes de l’expérimentation. La semaine prochaine, vous aurez droit à un texte complètement réaliste, sans intrusion aucune du fantastique. Quant à celui de la semaine suivante, je vous réserve une petite surprise. Ce ne sera peut-être pas mon texte le plus facile à lire, mais j’ai très envie de me lancer dans cette entreprise. Je m’y casserai peut-être la figure, mais j’aurai essayé. Et je suis sûr que ça va en intriguer plus d’un.

Je suis estomaqué des retours sur mon enregistrement mp3. Outre les 200 écoutes, j’ai eu beaucoup de retours de musiciens et de comédiens intéressés pour enregistrer certains de mes textes. Affaire à suivre, donc, mais j’ai remarqué que beaucoup de ceux qui avaient écouté le podcast étaient des gens qui n’avaient pas forcément lu une seule de mes nouvelles : il s’agit donc d’une manière intéressante de faire découvrir mon travail et je pense continuer dans cette direction, sans doute aidé par des personnes tierces et de talent. C’est ce qui est beau, non ? À noter la très belle association avec la graphiste Roxane Lecomte qui s’occupe de mes couvertures avec brio et à qui je dois une part du succès de l’entreprise. N’est-elle pas talentueuse ?

Le Projet Bradbury a également été l’occasion de lancer une réflexion sur le partage de la création et sur les Creative Commons. Je détaillerai ma décision dans un prochain billet, notamment à l’occasion de la sortie de la première des quatre intégrales du Projet Bradbury. C’est un peu mystérieux, mais vous en saurez très vite davantage. En attendant, vous pouvez déjà vous faire une idée de mes opinions au sujet du piratage/partage dans ce billet. En résumé : il va y avoir de la Creative Commons dans l’air dans les prochaines semaines.

Vous pouvez (devez) également vous inscrire à ce projet annexe que je lance sous forme de roman-mail : chaque semaine, plutôt que de recevoir une bête newsletter qui compile des articles, vous recevrez un nouveau chapitre d’un roman inédit, tout ça gratuitement. J’avais envie de m’atteler à quelque chose de plus long et je n’avais pas le courage d’attendre un an pour m’y coller. Pour s’inscrire à la newsletter, c’est en bas de cette page ou ici.

À travers le Projet Bradbury, c’est un nouveau chemin que j’essaie, modestement, d’emprunter. Je ne recule devant aucune remise en question, et surtout pas quand il s’agit de réfléchir aux nouveaux usages qu’Internet induit. Je me suis également rendu compte, lors de ces trois derniers mois, que je n’essayais pas de bâtir une carrière, mais une vie dont je pourrai être fier. Chercher des business models, ça ne m’intéresse pas, monétiser du contenu gratuit non plus (quel gros mot, d’ailleurs, « monétiser »… je déteste ce mot) : je veux juste devenir, au terme de cette année, un meilleur être humain.

C’est ce chemin que le Projet Bradbury trace pour moi au quotidien.

Crédits photo : Bandeau — Wsilver ; 
Running from Lady Liberty - Jakub Kadlec ;
Tranches de livres - Andy Mangold ;
Billets, pièces et calculatrice - Images of Money ;
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