Comment la ville conserve les cicatrices de son histoire : Berlin et l’architecture négative

Berlin est une ville à la temporalité floue, à cheval entre passé et présent. Car si la capitale allemande est l’une des plus créatives et dynamiques d’Europe, c’est aussi – et peut-être surtout – une métropole hantée de mauvais souvenirs. Des deux guerres mondiales en passant par le Rideau de fer, la chute de l’Union soviétique et la réunification, une bonne partie de l’histoire du XXe siècle s’y sera nouée.

J’ai eu la chance d’habiter Berlin pendant six ans. C’est une ville qui laisse sa trace dans l’esprit de ceux qui la découvrent. Une chose y frappe immédiatement le visiteur : l’omniprésence des chantiers. Berlin est une ville qui cicatrise depuis des décennies, en balance permanente entre destruction et reconstruction. Et si les terrains vagues cèdent peu à peu la place à des projets immobiliers ambitieux, entérinant son inévitable gentrification, on y ressent toujours l’omniprésence du passé, bien trop lourd et précieux pour être oblitéré. À Berlin la préservation de la mémoire est un fardeau autant qu’un sacerdoce, et on peut le comprendre : berceau du nazisme, étendard du communisme, on a connu héritage plus léger.

Quand une ville a traversé tant de tempêtes se pose donc fatalement la question du souvenir : comment commémorer sans tomber dans la flagellation ? Comment se souvenir tout en continuant d’avancer ? Les historiens ont leurs méthodes, les politiques en ont d’autres – et les architectes ne sont pas en reste.

Illuminations lors du 25ème anniversaire de la chute du Mur, en 2014

Dans Berlin - Matter of Memory (anglais), Fredrik Torisson explore les manières dont la ville déploie ses cicatrices : architecte suédois basé à Berlin, il a étudié les ruines et les monuments, les ambassades désertes et les palais abandonnés, pour en tirer un brillant panorama de l’architecture « négative » de la capitale. Car selon Torisson, Berlin est une ville qui se souvient non pas à travers les monuments qu’elle construit, mais à travers les espaces qu’elle laisse inoccupés. Berlin organise le vide là où d’autres capitales érigeraient des statues.

Ainsi, au sujet du Mur de Berlin :

La question de [sa] préservation se révéla secondaire par rapport au désir de réunification, et les voix qui allaient demander à la ville d’en conserver des segments ne se firent entendre que très tardivement, au début des euphoriques années 90.

[…] Le Mur de Berlin n’est plus qu’un fantôme : la volonté réfléchie de reconstruire la ville, de la Potsdamer Platz jusqu’à la Bernauer Strasse, et le souhait de reboucher les inélégantes cicatrices de la ville, ont abouti à sa destruction presque complète. Et puisque le Mur avait été bâti sur le tracé d’une ville préexistante, qui a depuis été reconstruite, il peut parfois être compliqué de redessiner son parcours sur une carte aujourd’hui. […] mais de nombreuses traces du Rideau de Fer peuvent encore être admirées, notamment à quelque distance du centre-ville.

Ainsi, à Berlin, de larges bandes de terrain sont laissées vides là où passait le Mur : ce ne sont ni des jardins, ni des parkings, mais plus souvent de vastes bandes de pelouse ou de terre, agrémentées parfois d’œuvres d’art. Rien n’indique vraiment que le Mur s’y dressait, sinon des plaques discrètes ou les indications des guides touristiques que feuillettent les rares visiteurs. À les parcourir en en sachant l’histoire, on éprouve une sorte de vertige, comme si l’on marchait soi-même dans le rêve d’un autre.

Partie sud du Mémorial du mur réaménagée en 2011 (photo : Jean-Pierre Dalbéra, CC-BY)

Les espaces vides laissés par l’ancienne « zone de la mort » ont fait davantage pour l’intégration de la ville réunifiée que n’importe lequel de ses grands projets comme la Potsdamer Platz ou Spreebogen. Aujourd’hui ce sont ces vides qui caractérisent Berlin et constituent l’un de ses intérêts principaux. On pourrait même dire que Berlin se définit culturellement par ses vacuités. L’architecte Rem Koolhaas, déjà fasciné par les vides à l’époque où le Mur s’élevait toujours, avait écrit ces mots célèbres : « là où rien n’existe encore, tout est possible ».

[…] Pour certains, l’espace laissé vide après la destruction du Mur est une cicatrice qui devrait s’effacer au plus vite : tant que la cicatrice demeure visible, la scission de l’Allemagne et les inégalités résultantes restent contemporaines. Ces souvenirs ne peuvent pas intégrer les livres d’histoire en tant que « passé » tant que le vide n’aura pas été comblé. Tant que la blessure est ouverte, le passé continuera à contaminer le présent.

[…] L’architecte Daniel Libeskind compare les vides physiques aux vides psychologiques dans l’imaginaire collectif : ils sont les signes d’une société brisée et représentent aussi la relation entre l’Allemagne et ses Juifs, détruite après l’Holocauste. Il pense que les vides, mêmes comblés par de nouveaux bâtiments, demeureraient au moins mentalement.

[…] Les vides donnent à Berlin un caractère spatial très particulier et créent des opportunités uniques en matière d’organisation de l’espace public. Les vides sont des zones libres d’être occupées ou non de différentes manières tant qu’elles le sont de façon temporaire. Ils sont un sous-produit du Mur ; peut-être le seul positif. Si l’on décide que ces vides sont des reliques, ils ne sont plus un simple espace inoccupé : ils deviennent des espaces dignes d’être conservés dans le patrimoine.

L’intérieur du livre est abondamment illustré de photos en noir et blanc

Sur le même modèle, Torisson évoque l’ancien quartier général de la Gestapo, rasé en 1945, resté très longtemps à l’état de friche abandonnée, devenu parking, puis piste d’entraînement automobile, finalement racheté par la ville et sur lequel a été construit il y a quelques années le musée du Troisième Reich – le bien nommé Topographie de la Terreur : à côté du musée, tout le terrain a été recouvert de grosses pierres, comme pour le rendre stérile, inapte à accueillir la vie. Ce trou immense au milieu des immeubles renforce encore le malaise que le visiteur ressent à marcher sur ces cendres encore brûlantes. Un autre exemple d’architecture négative, où le vide prend toute son importance.

Topographie des Terrors, tous droits réservés ©

S’intéressant à bien d’autres facettes de la ville au moins aussi fascinantes que celle-ci, Berlin - Matter of Memory de Fredrik Torisson est un petit traité d’architecture du souvenir comme je n’en avais jamais lu, passionnant de bout en bout, et dont je conseillerais la lecture à celles et ceux qui souhaiteraient visiter la capitale allemande hors des sentiers battus et rebattus par le Routard ou le Lonely Planet.

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Photo de couverture : Nancy Kamergorodsky,
« Berlin Wall at East Side Gallery », via Flickr (CC By-SA)

Cthulhu n’est pas mort : les livres rêvent de lui (3/4)

Comment avais-je pu ne pas y penser ? Tout au long de mon périple berlinois (voir ici la première et la deuxième partie), jamais il ne m’était passé par la tête de visiter les bibliothèques, librairies et autres bouquinistes dont la capitale allemande regorge. Lovecraft ne manque pourtant pas d’insister sur ce point dans ses histoires horrifiques : la vérité, aussi sordide soit-elle, se dissimule souvent entre les pages d’ouvrages impies. Certes, la préférence des lecteurs ici s’oriente davantage vers les catalogues de design et les art-books que vers les grimoires de magie noire, et il n’y a guère que chez les bouquinistes de la Winterfeldstrasse que j’ai quelquefois pu dénicher de vieux nids à poussière dignes d’intérêt… mais la piste que m’a involontairement offerte la serveuse du Einstein Kaffee m’apparaît désormais comme ma dernière chance de mener à bien cette enquête. Continuer la lecture de « Cthulhu n’est pas mort : les livres rêvent de lui (3/4) »

Cthulhu n’est pas mort : disparitions à Berlin (2/4)

Deux jours s’écoulent sans nouvelles de Florian. À vrai dire, je n’en ai pas cherché. Mon téléphone pro est resté sur répondeur et j’ai volontairement délaissé ma messagerie électronique de peur d’y voir s’afficher un courrier déplaisant (si vous n’avez pas encore lu la première partie du reportage, rendez-vous ici).

Il faut reconnaître que j’ai planté le garçon au beau milieu d’une situation pour le moins étrange — dans cette salle souterraine dédiée au culte onirique de Cthulhu, située juste sous la Philharmonie de Berlin —et que je me vois mal justifier la raison pour laquelle je me suis enfui alors que les choses commençaient à devenir intéressantes. Appelez cela l’instinct de la proie face au prédateur : un instant paralysé par l’effroi, puis une course à bride abattue pour échapper au pire. Je n’ai pas pu contrôler mes jambes : elles ont agi de leur propre chef. La trouille ? Oui, sans aucun doute. C’est peut-être aussi ça qui m’empêche de demander une seconde chance au jeune homme : un semblant de fierté. Le pire étant que je n’arrive pas à expliquer les raisons de ma fuite. L’instinct, oui. Ça ne peut être que ça. Continuer la lecture de « Cthulhu n’est pas mort : disparitions à Berlin (2/4) »

Cherche et trouve ! Les livres à étudier à la loupe de Judith Drews

Judith Drews est illustratrice et designer à Berlin. Son livre Berlin — Riesenbilderbuch est ici connu dans toute la ville : on le trouve dans de nombreuses librairies, et on peut le considérer comme un classique du livre pour enfants berlinois, à tel point qu’on peut le trouver dans différentes éditions et différents formats. Autant dire qu’il se devait d’occuper une place de choix dans la bibliothèque que nous élaborons patiemment pour nos jumeaux à plus d’un titre : d’abord parce que le principe est génial (de grands dessins très détaillés dans lesquels on peut se perdre à l’envi, un peu comme dans Où est Charlie ?), mais aussi parce que nous adorons ce genre de livres sans parole qui laisse toute sa place à l’imagination. On me souffle à l’oreille qu’en allemand, on appelle ça des Wimmelbücher (livres « grouillants »). L’ouvrage en lui-même ne comprend que quelque pages, mais chaque illustration est si foisonnante qu’on peut sans problème y chercher longtemps sans parvenir à tout épuiser. Continuer la lecture de « Cherche et trouve ! Les livres à étudier à la loupe de Judith Drews »

La Littérature sur le Ring : bilan

Je vous parlais ici d’un défi complètement fou initié par une association berlinoise auquel j’ai eu le privilège de participer samedi et dimanche dernier : La Littérature sur le Ring. Il s’agissait d’écrire 24 heures dans le métro (la ligne qui fait le tour de Berlin sans interruption le week-end) et de voir ce que nous arrivions à produire. Eh bien ça y est, c’est terminé et je suis toujours vivant (mais peu s’en est fallu). L’occasion donc, pour mémoire, d’en tirer un petit bilan. Continuer la lecture de « La Littérature sur le Ring : bilan »