Une charte pour les auteurs indépendants

Le texte qui suit est le fruit d’une concertation avec de nombreux auteurs indépendants, ainsi que d’un travail de synthèse. Il est en quelque sorte la « version 1 » d’une charte pour les auteurs indépendants : chacun est libre de commenter, de proposer des amendements et des améliorations, et surtout de s’emparer du texte pour le faire vivre et le promouvoir. Tout reste ouvert.

UNE CHARTE POUR LES AUTEURS INDÉPENDANTS

L’autoédition est un mot-valise dans lequel toute une profession projette ses aspirations et ses craintes. Il désigne pourtant une réalité simple : grâce à internet, des auteurs écrivent et publient des livres par leurs propres moyens, sans passer par les maisons d’édition. Ces auteurs indépendants défrichent des chemins souvent délaissés par l’industrie du livre. Ils expérimentent, fabriquent eux-mêmes leurs fichiers, assurent leur propre promotion, s’adressent directement à leurs lecteurs et, grâce à l’impression à la demande, peuvent désormais offrir à leur public des livres imprimés de grande qualité. Ils peuvent surtout envisager de vivre mieux de leur travail, et de le faire d’une manière plus libre. Rien de tout cela n’aurait été possible il y a encore dix ans. Et ils sont de plus en plus nombreux à se lancer à l’assaut de cette terra incognita.
Malheureusement, et bien qu’elle soit de plus en plus prise au sérieux, la publication indépendante est encore trop souvent raillée, notamment quand il s’agit de dénoncer son amateurisme supposé. Cette réputation tenace, en partie vraie parfois, ternit l’image de celles et ceux qui s’évertuent à crédibiliser leur démarche. Mais grâce à la mise en commun des savoirs et des savoir-faire permise par internet, le fossé qui s’était creusé se comble chaque jour un peu plus.
Cette charte pour les auteurs indépendants, née d’une volonté d’union et de concertation, va dans le sens d’une meilleure considération de ce travail. Elle propose une certaine vision de l’autoédition, à travers une série de bonnes pratiques à respecter. Elle condamne fermement toute pratique visant à décrédibiliser ou à affaiblir les auteurs en tant que corporation, unis par des intérêts et des aspirations communes. L’autoédition est une chance : en posant les bases d’un écosystème respectueux de tous, et viable pour les auteurs, elle deviendra une alternative pérenne à l’édition traditionnelle en ces temps de paupérisation, de lutte et de changement.
La charte engage les auteurs qui s’en réclament en la signant.

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L’auto-édition « honteuse », celle qui ne dit pas son nom

L’édition est un symbole : celui d’une réussite, d’une validation aussi. Un livre, en étant édité par un tiers, accède à une reconnaissance qui pour encore nombre d’entre nous a valeur de récompense symbolique – à défaut d’être une récompense pécuniaire, puisqu’on sait désormais très bien, notamment au travers de mouvements comme #PayeTonAuteur ou #AuteursEnColère, qu’être édité n’est pas synonyme de paiement « à la hauteur de l’honneur ». Oui, on cherche à être édité·e parce qu’on désire une reconnaissance, un aval, davantage encore qu’une rémunération en espèces sonnantes et trébuchantes. Et cette reconnaissance fait parfois même défaut aux écrivains qui ne la sollicitent pas. Continuer la lecture de « L’auto-édition « honteuse », celle qui ne dit pas son nom »

Et si nous rédigions ensemble une charte de l’autoédition ?

Je crois que si j’ai été si longtemps opposé à la création d’un « label » de l’autoédition, c’est parce que son principe reproduisait la verticalité même de la légitimation du travail d’écriture : c’est à dire qu’en créant un tel label, nous réinventions tout simplement le métier d’éditeur. Ce qui n’avait aucun sens, l’écrasante majorité des autoédité·e·s l’étant par choix – parce qu’elle n’a justement aucune envie de se soumettre à ces critères de sélection. Dans ces conditions, un label serait un ruban, une médaille, quelque chose qui se décernerait et placerait, même symboliquement, notre travail au-dessus du lot pour la seule raison qu’il aurait été « validé » par untel ou unetelle. Ce système reproduirait alors les schémas que nous fuyons. Continuer la lecture de « Et si nous rédigions ensemble une charte de l’autoédition ? »

Pourquoi les écrivains indépendants sont-ils considérés comme des losers ?

Comme souvent, c’est la collision de deux lectures qui fait naître une idée — ici, davantage un constat. D’abord, un (remarquable) article de François Bon dans lequel un passage fait tilt.

L’auteur, s’il entre lui-même dans la danse d’une micro-micro-économie, c’est connu, se salit les mains et n’est plus digne de rien ; un musicien qui crée son label, honneur ; un danseur qui crée sa compagnie, honneur ; un inventeur de logiciel qui crée sa start-up, honneur ; un écrivain qui vend ses livres lui-même, la honte…

Ensuite, une petite rafale de tweets signés Thomas Cadène à propos du lancement de Tidal, un service de streaming en haute qualité signé Jay-Z où ce sont les artistes eux-mêmes qui prennent en charge leur distribution (puisqu’ils en sont aussi les actionnaires — parmi eux Jay-Z donc, Beyonce, Madonna, Jack White, Nicky Minaj, Rihanna, Taylor Swift, bref, des pointures dans leur genre).  Continuer la lecture de « Pourquoi les écrivains indépendants sont-ils considérés comme des losers ? »

La “démocratie sauvage” contre la fin du monde

C’est un entretien passionnant avec Sandra Laugier (directrice du Centre de Philosophie contemporaine de la Sorbonne), lu ce matin sur Mediapart, qui m’a mis la puce à l’oreille. Partant du principe que nous vivons dans une “forme faible de démocratie” où la représentation politique ne satisfait plus personne, mis à part peut-être les premiers concernés, l’auteure évoque la possibilité, à plus ou moins long terme, de voir se substituer à ce système vertical d’autres organisations — plus horizontales celles-ci — qui feraient la part belle à l’individualité (et pas forcément à l’individualisme, au contraire).

“L’espoir s’exprime désormais dans ces mouvements horizontaux, sans programme, ni leader charismatique, ni perspective de prise du pouvoir, qui portent le mot d’ordre d’une démocratie réelle, comme, à la fois, une revendication et une expérimentation. La créativité politique réside dans ces organisations collectives, pérennes ou non, fondées sur les principes de solidarité, de gratuité et d’autonomie, ou qui instaurent des modes de vie en rupture avec le productivisme, la hiérarchie et l’inégalité des rapports de genre.”

Je ne peux pas m’empêcher de me sentir assez proche de ce genre de discours. J’en suis arrivé à un point où, après avoir été passionné de politique au point de vouloir m’y impliquer, je ressens une forme de lassitude qui confine parfois au dégoût. Loin de moi le discours du “tous pourris”, simplement la constatation simple que quelque chose ne fonctionne plus, que l’engrenage s’est grippé et que la solution n’est plus dans la représentation, dans la délégation : les rares actions véritablement intéressantes que j’ai vues ces dernières années viennent toujours de collectivités restreintes ou d’individualités fortes. Qu’il s’agisse d’innovations économiques, de création artistique, de contestation sociale, d’amélioration de la qualité de vie, toutes les initiatives ou presque ont été proposées par des gens comme vous et moi, qui décident en toute connaissance de cause de se passer de la hiérarchie établie — pas de la doubler, non, juste de s’en passer — et de fabriquer leurs petits modèles dans leur coin. Continuer la lecture de « La “démocratie sauvage” contre la fin du monde »