Amazon, ebooks, innovation : la guerre de la temporalité est déclarée

La guerre est déclarée. Rassurez-vous, pas de mobilisation générale à l’horizon : si les bombes tombent partout ailleurs dans le monde, le conflit dont je parle gagne en puissance dans un silence relatif. Pas de territoire à conquérir, pas de princesse à sauver des griffes de ses ravisseurs, pas d’honneur à laver dans le sang : le seul enjeu de cette bataille, c’est votre argent, votre temps, votre attention. L’enjeu de cette bataille, c’est vous.

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La guerre est déclarée. Rassurez-vous, pas de mobilisation générale à l’horizon : si les bombes tombent partout ailleurs dans le monde, le conflit dont je parle gagne en puissance dans un silence relatif. Pas de territoire à conquérir, pas de princesse à sauver des griffes de ses ravisseurs, pas d’honneur à laver dans le sang : le seul enjeu de cette bataille, c’est votre argent, votre temps, votre attention. L’enjeu de cette bataille, c’est vous.

J’évoquais sur ce blog il y a deux jours l’arrivée prochaine en France de Kindle Unlimited, ce service proposé par Amazon et qui vous permettra de disposer, en souscrivant à un abonnement de 10€ par mois, d’un panel sans cesse en expansion de livres numériques en illimité. Je ne vais pas revenir dessus : les réactions, enthousiastes comme réfractaires, sont épidermiques et pullulent sur le net. Les partisans des Netflix, Oyster et Spotify se battent becs et ongles contre les opposants à de telles pratiques commerciales et, quels que soient les arguments invoqués, personne ne parvient à se mettre d’accord et c’est bien normal tant le sujet induit la division.

“Quand les gens disent de vous que vous êtes intelligent, c’est parce qu’ils sont d’accord avec vous. Sinon, ils vous considèrent seulement comme arrogant.” — Nassim Nicholas Taleb

Il est néanmoins un argument que je vois passer régulièrement sur les réseaux sociaux ou dans les articles de blog, et particulièrement dans le domaine du livre, celui de la modernité (vous ne m’en voudrez pas de parler pour le livre, je connais mieux ce secteur que d’autres mais je suis persuadé qu’on peut étendre cet argument à d’autres branches). Brandie en étendard, la modernité inspire souvent à ses défenseurs des plaidoyers qui flirtent avec le condescendant : « Les choses avancent, elles évoluent, le monde est ainsi et on n’y peut rien, critiquer à tout va est inutile, il faut vivre avec son temps, ne pas louper le train en marche… de toute façon, c’est ce que veulent les gens. » Bien entendu, c’est un argument comme un autre et il doit à ce titre être entendu. Mais il n’est pas innocent, loin de là. Cet argument s’inscrit dans un programme.

[Barclay Railroad, Locomotive 2 with Tender and Cars]

Car en poussant le débat sur le terrain de la temporalité et en induisant l’idée que le coup gagnant est toujours le dernier, force est de constater que les défenseurs d’une organisation chronologiquement plus reculée perdront forcément à tous les coups. Je tombe moi-même régulièrement dans ce travers en disant qu’Amazon « a toujours une longueur d’avance » . Même si la sémantique employée est celle de l’espace, le sens derrière cette phrase se rapporte davantage au temps : je devrais plutôt dire qu’Amazon « a toujours un temps d’avance ». Si l’on considère le progrès technologique comme une ligne droite sur laquelle on placerait les évènements dans l’ordre chronologique et qu’on accole à cette chronologie une courbe de qualité, alors oui, l’iPhone 6 sera forcément meilleur que le 5, l’écran mieux défini sera toujours supérieur à celui, plus ancien, qui possède un ratio pixels/pouce inférieur, etc. Mais nous partons du principe que ce qui est neuf est forcément meilleur — les médias et experts le relayent sans sourciller, ce qui finit par le transformer en argument d’autorité. Mais cet argument d’autorité peut être remis en cause. De fait, nous en avons non seulement le droit, mais aussi le devoir.

Amazon (et beaucoup d’autres) l’ont compris : la temporalité est le nouveau champ de bataille de l’industrie des loisirs. Par exemple, la chronologie des médias induit naturellement qu’à l’heure du p2p et du streaming, les offres de VOD doivent s’adapter si elles ne veulent pas rapidement devenir obsolètes. De la même façon, on considère — à tort ou à raison — que puisqu’un modèle (celui de la vidéo et de la musique) s’est adapté (?) à un système (celui du streaming et de l’illimité), il est dans l’ordre naturel des choses que cette évolution (chronologique) se poursuive en direction du livre. Les réfractaires sont immédiatement moqués, traités de « techno-réacs, nostalgiques, passéistes » et consorts.

Mais vous avez remarqué le champ lexical employé ? Celui de la temporalité.

Peu importe que les arguments opposés traitent de l’expérience utilisateur, de l’ergonomie, des implications émotionnelles, du modèle économique ou des bouleversements sociétaux induits, on en revient toujours à la guerre temporelle : le neuf supplante le vieux, la pierre casse le ciseau, échec et mat. Dans la bataille de l’attention, c’est toujours celui qui agite les bras en dernier qui rafle la mise.

Four calling birds

Considérations sur le livre mises à part, je me questionne sur un point : pourquoi la temporalité a-t-elle tant d’importance ? Nous sommes notre propre pharmakon, à la fois problème et solution au problème, et nous avons nous-même créé cette temporalité accélérée qui ne prospère que sur la mort des précédents modèles, qui tire son carburant de l’engloutissement du passé. Ainsi, des startups sans aucun modèle économique se créent chaque jour, lèvent des fonds, bouleversent le marché de façon irrémédiable avant d’être rachetées et de disparaître pour toujours sans qu’à aucun moment un business model n’ait été envisagé. Le streaming en illimité en est l’illustration flagrante : nous avons d’abord préféré créer un usage avant de réfléchir aux conséquences possibles sur l’industrie et sur le monde en général. Un changement technologique n’impacte jamais que l’industrie dont il s’extrait : il bouleverse aussi notre conception du monde. Prenez l’iPhone, qui a dévasté l’industrie du téléphone portable en imposant le règne des smartphones (ça, c’est pour la partie business), mais qui a aussi radicalement changé notre rapport au monde.

Il faut être disruptif, novateur, changer les mentalités en permanence, car en rebattant perpétuellement les cartes, on s’empêche de vérifier si les fondations sont solides. Il suffit pour s’en convaincre de voir la manière dont ont été implémentées les fonctionnalités EPUB3 dans l’industrie du livre : les éditeurs s’arrachaient déjà les cheveux avec la version 2 quand on leur a dit qu’ils étaient has-been et qu’il fallait qu’ils évoluent. Résultat, un cafouillage monumental et des professionnels qui ne savent plus où donner de la tête. En position de faiblesse, ils mettent alors le doigt dans l’engrenage de la temporalité et cherchent à « rattraper le train en marche », quitte à ne plus se poser la question que d’un point de vue temporel, au détriment de l’expérience.

En réalité, l’argument de la temporalité est un non-argument. Comme l’explique Alain Damasio dans cette splendide interview accordée au magazine Usbek & Rica, il faut avant tout raisonner en termes de rapport pouvoir / puissance :

“J’adore la technologie mais, à chaque fois que je me retrouve devant une nouveauté, je me demande ce qu’elle ouvre et ce qu’elle referme, en quoi elle me permet d’être plus humain, plus intelligent, plus sensible. Et en quoi, sous prétexte d’augmenter mon pouvoir sur le monde, elle ne fait que réduire mes capacités. […] Le pouvoir qu’on donne est un pouvoir de contrôle et de maîtrise. Le GPS me permet d’arriver sans difficulté dans une ville qu’on ne connaît pas alors qu’avant, je devais prendre une carte, la lire, me repérer… J’avais besoin d’une représentation mentale de la ville, besoin de pouvoir me situer. Avec le GPS, j’accrois mon pouvoir d’atteindre plus rapidement mon but. Mais en termes de puissance, je perds une certaine capacité d’orientation, la possibilité de retrouver mon chemin si la technologie foire…”

Selon Damasio — et je suis plutôt d’accord avec son analyse —, ce que nous gagnons aujourd’hui en pouvoir en nous soumettant à la guerre de la temporalité, nous le perdons en puissance en déléguant notre capacité de décision, ou plutôt notre capacité de prendre des décisions en toute connaissance de cause sous l’apparence fallacieuse d’un libre choix perpétuel, pléthorique et consenti, à des entreprises globales de plus en plus puissantes qui, petit à petit, empiètent sur notre sphère privée et façonnent le monde à leur image. Il ne s’agit pas de résister à tout va, mais simplement de prendre le temps de voir si un modèle fonctionne ou non. Amazon a tout le temps : la firme américaine s’est engagée dans un marathon, une course au long court, et elle se fiche de savoir si ses parts de marché augmenteront au prochain semestre. Ce qu’elle veut, c’est remporter la mise en dernier, dans 20, 30 ou 50 ans. Une fois que son modèle se sera imposé, il lui sera facile de le « remodeler » à sa convenance. Le vertige de la vitesse nous a hypnotisés. Nous n’avons plus que l’illusion de contrôler le navire.

Daredevil attempts transfer between airplane and race car on the beach

Malgré mon implication générale dans la promotion de l’ebook et mes nombreuses expériences en matière de publication numérique, quand j’évoque ma passion pour le livre objet et, de manière plus vaste, pour le bibliophilie et la reliure, on me chambre gentiment (rarement méchamment, mais ça arrive) : la litanie s’enclenche, « passéiste, suranné, nostalgique, vieux-jeu », le refrain habituel. Il est de coutume de se moquer, dans le microcosme des éditeurs et lecteurs numériques, de ceux pour qui le toucher du papier, la fixité du texte ou l’odeur de la colle sont autant d’éléments déterminants dans l’expérience que l’on fait d’un livre. J’ai moi-même cédé plusieurs fois à ces moqueries, car après tout, ces anti-modernes n’avaient qu’à avancer avec la locomotive. Je concevais mal qu’on puisse vouloir prendre un temps de recul. Pourtant, je vivais en pleine dichotomie, en pleine double-pensée, aimant d’un côté passionnément le papier, et de l’autre passionnément les ebooks (c’est toujours le cas).

Mais si les mots d’Alain Damasio m’ont fait comprendre une chose, c’est bien celle-ci : toi, moi, vous, nous, sommes des humains. Nous aurons beau considérer notre nature comme « handicapée » (cf l’interview), nous inventer de nouvelles prothèses, de nouvelles extensions, nous n’en restons pas moins tels que nous sommes nés. Nous possédons cinq sens, dont nous nous servons plus ou moins pour apprécier le monde qui nous entoure. Nous disposons d’un nez pour sentir, de doigts pour toucher, et il ne me paraît pas ridicule qu’on puisse vouloir s’en servir — ou plutôt qu’on soit obligés de s’en servir — pour entrer en contact avec notre écosystème. Le livre numérique nous a privé de l’expérience sensorielle du goût, de l’odorat, du son (reproduit de façon artificielle, le »scchhlip » de l’iPad quand vous tournez la page) et du toucher (le livre se consulte derrière une vitre désormais, et la surface que nous caressons est toujours la même), et pourquoi pas… si nous y gagnons en puissance. Oui, parfaitement, il fut une époque où l’on goûtait les livres. Un petit exemple dans cette vidéo, pour illustrer le fait que les cinq sens étaient mobilisés autrefois dans la lecture.

Remettre en question n’est pas forcément bloquer ou faire preuve d’un passéisme grotesque : il peut aussi s’agir de prendre le temps de la réflexion dans une configuration qui ne nous l’autorise plus. Pour reprendre une image proposée par Régis Debray, notre problème est le suivant : nous fabriquons des clefs, puis nous transformons le monde en serrure pour qu’il s’y adapte. La logique voudrait pourtant qu’on identifie d’abord les serrures qui ont besoin d’être ouvertes, et qu’on façonne ensuite des clefs pour les actionner.

 

Kindle Unlimited : pourquoi un service de lecture illimitée ne sera jamais une bibliothèque

 

Amazon a donc lancé son offre de lecture illimitée, judicieusement appelée Kindle Unlimited : pour 9.99$ (sortie prévue en France à l’horizon de l’automne 2014, sans doute à 9,99€), les souscripteurs pourront à loisir télécharger tous les ebooks compris dans l’offre sans restriction de nombre de fichiers, de publicité ou de temps d’utilisation. L’offre embarquera dans un premier temps quelques pointures (Harry Potter, Seigneur des Anneaux, etc) ainsi que des catalogues de maison indépendantes et des autopubliés Kindle Select, le temps que tout le monde se mette d’accord et que les grands groupes d’édition décident (ou non) de s’intégrer à l’offre. En France, des rumeurs circulent déjà : il est possible que Kindle Unlimited incorpore à son lancement de grands catalogues de maisons prestigieuses. Dans tous les cas, Amazon flanque un grand coup de pied dans la fourmilière, et ce ne sont pas les réactions polies des concurrents Oyster, Youscribe et Youboox qui nous convaincront du contraire : ça va faire mal, très mal.

Qu’on soutienne ou non cette vision du livre, je suis tombé sur plusieurs réactions du type « Pourquoi s’offusquer, après tout, ce n’est pas si différent d’une bibliothèque » et je ne vous cache pas que cet amalgame me chatouille un peu les sinus et que j’aimerais une bonne fois pour toutes le voir disparaître, ce pour plusieurs raisons :

  1. Une bibliothèque n’a jamais eu vocation à générer du profit. Une bibliothèque n’est pas un établissement commercial : même si, depuis 2003, le droit de prêt redistribue une partie de l’argent généré par l’établissement aux auteurs via des sociétés de perception de droit, le but principal d’une bibliothèque n’est pas de gagner de l’argent, mais de proposer un service  public d’édification personnel, de culture et de savoir gratuit. Ce n’est pas rien, par les temps qui courent. D’ailleurs…
  2. les bibliothèques n’ont pas non plus pour vocation d’enrichir les auteurs et les éditeurs, mais de disséminer les créations, de les proposer au plus grand nombre possible et de les conserver : c’est une mission d’utilité publique. Les bibliothèques proposent des lectures, des rencontres, des sélections, et contribuent à perpétuer l’amour du livre. Tout ça pour pas un rond.
  3. Parce que croyez-le ou non, même si la plupart des bibliothèques demandent aujourd’hui de s’acquitter d’un abonnement pour pouvoir emprunter les ouvrages, vous pouvez entrer dans une bibliothèque gratuitement et lire gratuitement toute la journée, de l’ouverture à la fermeture. Gratuitement. C’est gratuit. Pour l’avoir testé, je peux vous affirmer que ça fonctionne. Certaines ont même encore des abonnements gratuits. Oui oui.

Tout ça pour dire qu’Amazon entre clairement dans une autre logique : ici, l’illimité n’est pas une manière de promouvoir la culture, mais d’engranger un pool d’auteurs et d’éditeurs comme d’autres collectionnent les timbres pour qu’il soit le plus attirant possible (le catalogue, pas les auteurs) et d’en tirer un bénéfice commercial. Amazon est une société à but lucratif. Le coût de l’abonnement multiplié par le nombre de souscripteurs formera une cagnotte, répartie en fonction du nombre de lectures (paiement déclenché à partir de 10% de l’ouvrage lu, les relectures n’entraînent pas de nouvelle rémunération, ni repris ni échangé).

Hauling crates of peaches from the orchard to the shipping shed, Delta County, Colo.  (LOC)

Je ne suis pas un grand fanatique du principe d’illimité.

D’une part, les méthodes de calcul concernant les rémunérations demeurent incertaines : elles dépendent bien entendu du nombre de lectures de votre livre, mais aussi du nombre d’abonnés au service et du nombre global d’ouvrage lus. C’est un système proportionnel, qui peut s’avérer aussi bien juteux que cruel. On sait à quel point la lecture numérique est répandue outre Atlantique, elle l’est bien moins en France : l’arrivée d’une telle offre pourrait bien changer la donne, car personne n’aime payer davantage pour le même service. Si je lis en moyenne deux livres par mois, au prix où sont les ebooks français, et que je me satisfais des titres présentés dans l’offre Illimited, j’aurai effectivement tout intérêt à investir dans un abonnement. Bien entendu, sitôt que je mettrai fin à mon abonnement, les ouvrages disparaitront de mon Kindle, c’est de bonne guerre. De toute façon, quand vous achetez un livre numérique bardé de DRM sur Amazon, vous ne bénéficiez que d’une licence d’utilisation à vie, pas de la propriété de l’ouvrage. Peu de gens aimant relire (et aimant vraiment lire tout court, d’ailleurs), l’un dans l’autre, pourquoi ne pas céder ?

Même s’il est difficile — pour ne pas dire impossible — de comparer les marchés de la musique et de la VOD à celui du livre, on peut néanmoins s’attendre à ce que :

  1. il y ait potentiellement moins d’abonnés à des services de livres en illimité que pour la musique ou le cinéma (c’est une réalité, il y a moins de gens qui lisent régulièrement que de gens qui écoutent de la musique ou qui regardent des films, pour de multiples raisons — éducation, budget, goûts, etc…, surtout en France + en numérique)
  2. le temps n’étant pas extensible à notre échelle et notre degré de technologie, moins de livres soient lus que de films regardés ou d’albums écoutés (ça prend du temps de lire un livre, davantage que d’écouter un disque ou de regarder un livre, et donc, on en lit moins)
  3. il y ait davantage de livres proposés à la lecture que de films ou d’albums (demandez autour de vous, tout le monde a écrit un livre),

et que donc en l’état — mais je suis une quiche en maths — je n’imagine pas comment le livre pourrait mieux s’en tirer que la musique question rémunération des auteurs et des éditeurs. L’illimité a prouvé qu’il n’était pas, pour le moment, un business model en lui-même : les entreprises qui proposent ce genre de services peinent à dégager le moindre bénéfice et redistribue des clopinettes aux principaux concernés. Pourquoi dès lors, si personne ne gagne d’argent, ériger ce modèle en vision du futur ? Pour gagner des parts de marché ? Il est certain que si cette vision s’impose à long terme, les concurrents d’Amazon (Oyster, Youscribe, Youboox) ont tout intérêt à dire que le modèle, même s’il ne dégage rien pour l’instant, a de l’avenir : des éditeurs et des auteurs qui souhaiteraient contrer Amazon ou se passer de leurs services pourraient se tourner vers eux. D’ailleurs, les modèles de rémunération sont très différents en fonction des services, comme si même de ce côté-là, on en était encore à un stade davantage expérimental que commercial.

Gerty Theresa Radnitz Cori (1896-1957) and Carl Ferdinand Cori (1896-1984)

En tant qu’auteur, et même en tant qu’éditeur, si vous me proposez de passer d’un modèle précaire à un modèle de paupérisation absolument certain, je ne suis pas sûr de vous suivre sur ce terrain. Parce que c’est de ça dont il est question : de changer de paradigme. Quand il sera trop tard, il sera inutile de clamer « nous vous avions prévenus ». Car les clients lecteurs réfléchissent aussi bien avec leur tête qu’avec leur porte-feuille : en leur proposant une offre défiant toute concurrence (à la Netflix), qui nous dit que ce modèle ainsi plébiscité ne deviendra pas bientôt la norme ? Une fois les clients habitués, il est presque impossible de faire machine arrière. Le modèle est en place, il faut s’adapter. Quand nous comprendrons que les bénéfices réalisés ne permettent pas une juste redistribution des richesses aux écrivains et à leurs éditeurs, peut-être serons-nous arrivés à un stade où nous ne pourrons plus revenir en arrière, où il faudra composer. Les plateformes auront gagné, les clients aussi peut-être — même au prix de s’enfermer dans un écosystème —, mais les auteurs ?  Pas sûr, pas sûr… Déjà qu’on ne leur facilite pas la vie en ce moment. Alors faut-il expérimenter ? Oui, bien sûr. Faut-il courir trop vite au risque de tomber, et de faire tomber tout le monde derrière soi, pas si sûr. C’est ce potentiel phénomène d’engrenage qui me pose problème. Sabordez le navire ! Pour les startups, ce sera facile : soit elles fermeront et abandonneront leurs utilisateurs, soit elles se revendront à des investisseurs. Mais pour les autres, ce sera plus compliqué.

Bien sûr, il existe des effets positifs : la dissémination potentielle, la publicité, l’effet découverte. Mais sachant d’une part que la présence sur Kindle Unlimited implique la participation à Kindle Select, et donc l’exclusivité temporaire des titres sur la plateforme (au moins pour les autopubliés, sans doute pas pour les éditeurs historiques), et que la plupart d’entre nous dépensons de toute façon moins de 10€ par mois pour nos livres (aux dernières nouvelles, entre 6 et 7 €), aurons-nous encore la force, l’envie, le budget pour aller voir ailleurs ? Irons-nous encore dépenser de l’argent chez des indépendants quand nous aurons l’accès à un catalogue illimité ? Ponctuellement, peut-être, mais dans l’immense majorité des cas, nous nous contenterons de ce qui sera proposé et c’est bien normal. Du temps où je possédais la carte de cinéma UGC Illimité, je n’allais jamais ailleurs que dans des cinémas du réseau. Je l’ai d’ailleurs beaucoup utilisée au début, puis de moins en moins par manque de temps, si bien qu’au final, cette carte m’était aussi utile qu’un abonnement à France Loisirs.

Car à mon sens, il y a une notion d’épuisement dans le principe même d’illimité. Avoir accès à tout, perpétuellement, me donne le vertige et, au final, me plonge dans un état d’incertitude : quoi lire ? pourquoi choisir ? quel titre se forcer à lire pour rentabiliser mon abonnement ? pourquoi acheter ailleurs quand je peux télécharger gratuitement un livre différent dans mon forfait ? La liste des questions sans réponse s’allonge à l’infini. Pour ma part, si j’aime savoir dans quoi j’investis, j’aime aussi savoir où va le fruit de cet investissement. Et si je peux choisir une formule qui récompense l’auteur à la juste valeur de son travail et qui ne le transforme pas en un énième maillon de la chaîne, en une matière première aisément remplaçable et inquantifiable, alors j’opterai pour cette solution. L’illimité a tendance — je dis bien tendance — à dévaloriser : on ne mange pas de la même manière dans un buffet à volonté et un restaurant gastronomique. Bien sûr, nos abonnements téléphoniques sont illimités, nos abonnements à internet aussi et c’est une très bonne chose, comme tant d’autres, mais soyons réalistes : cela n’a pas grand-chose à voir.

City, public library

Le lecteur/client a tout le loisir d’exiger un maximum de choses au meilleur prix, mais il est aussi du devoir de celui qui pourvoit à ce besoin de créer les conditions pour bâtir un écosystème pérenne : la méthode de la terre brûlée est efficace, mais destructrice. Je ne suis pas là pour juger. Les lecteurs feront ce qu’ils voudront. Réfléchissons donc ce que nous voulons pour le livre de demain en toute connaissance de cause, informons, et prenons nos décisions en conséquence. Jusqu’à preuve du contraire, les bibliothèques n’ont jamais fait de mal au livre, bien au contraire.

MAJ du 22/07/214 : Tim Worstall, journaliste chez Forbes, suggère de fermer toutes les bibliothèques du Royaume-Uni et d’investir dans un abonnement Kindle Unlimited global : cela coûterait moins cher que d’entretenir le réseau de bibliothèques. On voit à quel point la confusion est dangereuse : en nous engageant sur cette pente, nous nous offrons littéralement aux griffes d’un interlocuteur privé. Il y a une forte tendance à baisser la garde en ce moment. La privatisation de la culture et de l’éducation est pour moi une voie de non-retour.

 

 

Autopublication : pourquoi ils veulent tous leur part du gâteau

Ce n’est pas une nouveauté : l’industrie — et à plus forte raison celle du divertissement — suit le courant, surfe sur la mode. Depuis une dizaine d’années, les plus grands succès du cinéma sont truffés de super-héros, et plus ça fonctionne, plus on en produit. Prenez deux minutes pour y réfléchir et vous trouverez cinquante exemples différents…

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Ce n’est pas une nouveauté : l’industrie — et à plus forte raison celle du divertissement — suit le courant, surfe sur la mode. Depuis une dizaine d’années, les plus grands succès du cinéma sont truffés de super-héros, et plus ça fonctionne, plus on en produit. Prenez deux minutes pour y réfléchir et vous trouverez cinquante exemples différents : les vampires de Twilight sont un autre bon exemple. Les succès se contaminent, se reproduisent par spores, se répandent en imitations, en variations quelquefois subtiles, mais se déclinent toujours en répétitions. L’imitation est une composante essentielle de la façon dont nous fonctionnons, nous, humains. Et quelquefois, les vampires se dupliquent. Continuer la lecture de « Autopublication : pourquoi ils veulent tous leur part du gâteau »

Faut-il laisser mourir les librairies ?

 

Depuis plusieurs semaines, Facebook et Twitter se font l’écho de nombreux appels à l’aide, et pas n’importe lesquels : ceux de librairies.

J’ai tout d’abord entendu parler de l’appel aux dons de la librairie-presse de Caussade (auquel je n’ai pas résisté — je suis un indécrottable optimiste — et j’ai donc participé à la mesure de mes moyens). Ensuite, au détour d’un tweet, j’ai découvert qu’une autre librairie mobilisait clients et internautes pour trouver une issue favorable à une situation économique défavorable : la librairie Arthaud, à Grenoble.

D’abord, retirons toute équivoque. S’il fallait qualifier la relation que j’entretiens avec les librairies, je dirais que je suis un amoureux transi. J’ai moi-même été libraire pendant six ans avant de m’envoler vers des horizons plumiers. Je pourrais passer ma vie dans une librairie, y monter une tente et y habiter à l’année (lorsque j’avais appris à l’époque que Shakespeare&Co à Paris proposait à certains étudiants d’habiter dans ses murs, j’avais été sérieusement tenté). Lorsque je voyage à l’étranger, mon premier réflexe n’est pas de trouver le site touristique légendaire mais de regarder à droite à gauche pour dénicher une librairie et y fureter en quête de l’esprit de la ville. Mes souvenirs sont des livres, pas des Tours Eiffel en plastique ou des boules à neige. Je ne vais pas non plus en faire une tartine, vous aurez saisi l’idée.

Quand une librairie est menacée, vous comprendrez donc que mon sang ne fait qu’un tour. Pourtant, l’amour que je voue aux librairies est quelquefois un amour déçu, ou en tout cas à sens unique.

 

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Man in the Bookshop - Yazuu (CC BY)

 

C’était en 2011. Frédéric Beigbeder sortait son « Premier bilan après l’apocalypse » — un livre entièrement à charge contre le numérique qui vantait le cercle vertueux de l’économie du papier, la bonne odeur de l’encre sèche ET la menace à l’encontre des librairies physiques — et en bon lecteur, soucieux d’entendre les avis divergents, je m’étais décidé à me procurer l’ouvrage pour m’enquérir de la voie du détracteur public numéro un. Je me rends donc chez mon librairie de l’époque, un petit magasin du Marais parisien pour lequel l’étiquette « librairie indépendante » parait avoir été créée. Le Beigbedisme y figure en bonne place, au milieu des éboulis de la rentrée littéraire. Je m’en saisis et l’apporte à la caisse. Ma libraire, une femme aimable et généralement de bonne composition, m’accueille d’un oeil bienveillant.

— Il a raison, Beigbeder, dit-elle.  C’est important que des gens comme lui parlent des librairies et du mal que le numérique va nous faire.

À cet instant, j’ai réalisé avec stupeur que d’une part, je n’avais jamais dit à ma libraire que je travaillais dans le numérique justement (et donc selon elle, à sa perte), et d’autre part que je n’étais absolument pas d’accord avec elle. Pas de ce genre de désaccord qui vire à la dispute, mais une mésentente profonde qui ne peut mener qu’à la tristesse de savoir que quelqu’un va droit dans le mur.

Je suis convaincu en effet qu’en refusant le numérique, les librairies vont droit à leur perte. Et je ne parle pas souvent d’Amazon, concurrent trop souvent (et trop facilement) montré du doigt, accusé de dumping par les uns, de concurrence déloyale par les autres, et qui cristallise les émotions négatives des haters qui mélangent « vente à distance de livres physiques » et « livre numérique ». J’en parlais l’autre jour sur Twitter : Amazon, en définitive, n’a que le tort de proposer un service irréprochable, efficace et pas cher. Oui, il y a un grave problème fiscal qu’il faut résoudre, avec son implantation au Luxembourg qui permet à l’entreprise, grâce à « l’optimisation fiscale », de ne pas payer ce qu’elle devrait pourtant. Oui, il y a un problème de traitement des salariés, payés une misère pour du travail intensif. Oui, cette entreprise américaine menace le commerce français. Mais elle n’est pas la seule — loin de là — à entrer dans ces trois cas de figure.

Des entreprises qui bafouent les droits des salariés et qui menacent l’économie franco-française, nous pouvons en citer des tonnes : leurs marques remplissent les centres commerciaux et les supermarchés sans que beaucoup d’entre nous trouvent à y redire. Mais lorsqu’il s’agit des librairies, le problème devient sensible car il touche à l’exception culturelle et à la peur que sa perte ou sa dilution engendre.

 

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Stationnement payant — Sophie & cie (CC-BY)

 

La peur est une mauvaise conseillère : de fait, elle est la pire conseillère possible. Amazon a cristallisé les peurs d’une profession tout entière. Sa menace a remplacé celle de la Fnac — pourtant ancienne Némésis des libraires et en difficulté elle aussi — dans les coeurs assombris. Mais Amazon n’a pas mis le couteau sous la gorge des clients pour les faire venir sur son site. Amazon n’a pas menacé de piller les villages, d’écorcher femmes et enfants et de tuer des chatons. Amazon s’est contenté de fournir un service ultra-compétitif en phase avec les besoins et les attentes de ses clients. Et ça fonctionne. c’est en cela que je dis que les libraires, s’ils étaient cohérents, ne devraient pas s’en prendre à Amazon mais à leurs propres clients qui leur préfèrent la facilité et le prix au détriment du service de qualité. Cela raconte beaucoup à propos de notre besoin de consommation.

Comparons ce qui est comparable, puisqu’en termes de livre on parle souvent d’amour. Quand un époux est infidèle et qu’il dépense son salaire en boissons enivrantes, on ne blâme pas les femmes et l’industrie vinicole (sauf peut-être aux États-Unis) : on blâme la faiblesse de l’homme.  C’est en cela que les libraires devraient, au lieu de se répandre en atermoiements lugubres et en sanglots automnaux, se poser la bonne question. Et il y en a une qui me vient à l’esprit.

Qu’avons-nous mal fait ?  Ou plutôt que ne faisons-nous plus de la bonne façon ? 

Faites un sondage parmi votre entourage. Combien commandent sur Amazon ? Beaucoup. Combien se sont rendus dans une librairie indépendante récemment ? Peu. Pourquoi ? Les réponses qui reviennent le plus souvent :

  • on ne trouve rien / pas assez de choix,
  • trop loin, pas de librairie dans le coin, j’habite dans le désert, etc
  • délais de commande trop longs par rapport à Amazon (oui, on compare toujours avec Amazon, j’ai même déjà entendu des libraires défaitistes qui conseillaient à leurs clients de commander sur Amazon, véridique),
  • les libraires nous font peur, nous nous sentons jugés, ils ne sont pas aimables, nous prennent de haut, on n’a pas envie d’aller les voir,
  • etc

Vous entendrez souvent des témoignages au sujet du dernier point. Les libraires, il ne faut pas se voiler la face, ont mauvaise réputation. J’avoue moi-même m’être gentiment moqué de clients qui confondaient un livre avec un autre, qui me semblaient perdus ou qui me demandaient si le dernier Marc Levy était aussi bien que les précédents.  J’avais tort. J’avais mille fois tort, et je m’en rends tellement compte aujourd’hui. Ces clients font l’effort de se déplacer, de ne pas commander en ligne, et méritent toute la gratitude de la profession plutôt que de se voir épinglés sur les Murs des cons que sont certains groupes Facebook comme celui des Perles de la Librairie. Drôle, oui. Mais symptomatique aussi. La plupart des libraires nourrissent une sorte d’amour/haine pour leurs clients. Ils sont les témoins privilégiés (ou pas) des évolutions du livre, en première ligne dans la bataille. Et ils sont en train de perdre la guerre. Pourquoi ? Ils considèrent leur existence comme un dû, une évidence. Mais leurs propres clients se détournent. Ils leur plantent un couteau dans le dos. Ce sont les mêmes clients qui achetaient autrefois dans vos rayons qui font leurs emplettes en ligne. Qu’avez-vous raté ?

 

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Empty shelves — Ilan Ejzykowicz (CC-BY)

 

On ne protège rien par la peur, surtout à l’heure d’Internet. J’ai bondi lorsque j’ai vu que la librairie Arthaud — qui cherche donc à se renflouer — proposait un débat autour de l’avenir du livre avec Jean-Baptiste Malet, auteur d’une enquête à charge contre Amazon intitulée En Amazonie, infiltré dans le meilleur des mondes (un ouvrage qui d’ailleurs a dû se trouver en bonne place sur les étals). En proposant un tel débat, Arthaud se positionne : l’avenir du livre se fait non pas dans une direction positive, mais dans un contexte de lutte contre une invasion. C’est une position protectionniste, qui ne se remet pas en question, qui ne se demande pas ce qu’elle pourrait apporter de mieux, de plus, de différent.

Pourtant, comme dirait Jean-Pierre Pernaut, nos libraires ont du talent, et ils ont aussi des idées. Je pense pour ma part que les librairies ne pourront pas combattre le feu par le feu : la loi du prix unique empêche toute concurrence tarifaire avec un géant tel qu’Amazon, le combat est perdu d’avance et il vaut mieux ne pas perdre d’énergie dans cette bataille. La puissance de frappe du géant américain est telle que la seule possibilité de remporter cet affrontement consisterait à faire interdire Amazon en France. Cela n’arrivera pas.

La bataille est celle du lieu physique — pour le livre numérique comme pour la vente par correspondance. Il s’agit de prendre pied dans la réalités et de proposer des alternatives. Oui, certains clients viendront toujours acheter des livres en librairie, car ils sont engagés politiquement dans la sauvegarde des commerces de proximité… mais ils seront de moins en moins nombreux. La question à se poser est d’une part, doit-on vouloir sauvegarder les librairies et si oui (ce que je pense), qu’allons-nous en faire ?

D’abord, des lieux de vie et de rencontres. Des endroits où trouver des auteurs,  des conseils, des livres qu’on ne trouve pas ailleurs, des ateliers créatifs, en bref des lieux de vie et d’action là où les librairies sont considérées, à tort, comme des lieux poussiéreux et empesés. Je ne dis pas que les librairies ont vocation à devenir des bibliothèques ou des bars. De nombreux commerces échoueront dans la transition et baisseront le rideau. Mais pour ceux qui resteront, il s’agira de revoir le concept de A à Z. Des expériences existent, aux États-Unis notamment où certains libraires deviennent quasiment des centres culturels. c’est un nouveau métier, oui. Mais l’histoire regorge de métiers qui ont dû évoluer, non ? L’évolution est inévitable : l’empêcher reviendrait à essayer de bloquer la marée avec des châteaux de sable. Et amis libraires, ce ne sont pas les entreprises américaines qui en sont la cause : ce sont vos clients. En amour comme en commerce, il ne sert à rien, à long terme, de convaincre : les idées changent et les mentalités aussi. Il faut donner envie. Plaire. Séduire. Et surtout, ne pas avoir peur. Si les clients boudent, ce n’est pas parce qu’ils y sont contraints mais parce qu’ils y trouvent intérêt. A vous — à nous — de trouver un intérêt supérieur, plus centré sur l’humain et moins sur la compétition. Donnez-nous envie de venir chez vous. Pensez vos librairies comme des foyers. C’est le moment de faire preuve d’humilité, d’oublier les boucs-émissaires et de se concentrer sur l’avenir.

 

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Kindle and Book — Jamjar (CC-BY)

 

Car le livre numérique est une opportunité aussi : pas une corvée. Pensez à tous ces livres que vous n’avez pas à stocker, pour lesquels vous n’avez pas à avancer de trésorerie, pour lesquels il n’y a jamais de retours et qui sont toujours disponibles à l’achat, immédiatement. Je ne dis pas que le numérique remplacera le papier, au contraire : il le complémentera et grignotera petit à petit des parts de marché. Pourquoi dès lors freiner un changement dont vous pourriez être les premiers à tirer parti ? Embrassez le numérique plutôt que de le combattre. Continuez à vendre du papier, car nous plaçons nos sentiments dans les objets physiques et rien ne pourra jamais l’empêcher, et cela donnera sans doute naissance à de plus beaux tirages, en moins grande quantité sans doute, mais pour le bien de toute l’industrie. Accueillez chaque client avec la joie de celui qui est reconnaissant. Et souhaitez la bienvenue à l’avenir, sans quoi vous pourriez être oubliés.

Que peut faire un auteur — qui en plus publie en numérique, sale bête — pour les librairies ? J’ai mon idée. Je suis un amoureux des librairies qui a peur de voir ses endroits préférés disparaître par défaitisme et entêtement. Alors je veux contribuer à ma modeste échelle, pas en comblant des trous de trésorerie pour toujours (à terme, autant jeter son argent dans un trou noir si ce n’est pas pour opérer une profonde mutation structurelle) mais en agissant de manière active.

Si un libraire est intéressé, je suis prêt à venir faire des lectures du Projet Bradbury devant vos clients. Je ne demanderai aucune rémunération : mieux, je reverserai tous les bénéfices des ventes potentielles (sous la forme de cartes de téléchargement, par exemple) au magasin en question, ma part y compris. J’estime mon temps précieux, mais je pense aussi qu’il faut savoir montrer l’exemple. C’est une idée parmi tant d’autres. Je suis ouvert aux suggestions.

Sans réflexion globale sur les librairies et sur la forme que nous leur connaissons aujourd’hui, celles-ci sont condamnées à disparaître. Ce n’est pas une prophétie. Juste un constat amer.

Publicité dans les livres: un concept intéressant mais impossible en pratique (pour le moment)

C’est la Boîte de Pandore du moment, celle qui ne faudrait pas ouvrir sous peine de voir se déchaîner les foudres des esprits anciens.

Mais la publicité dans les ebooks est un concept vieux comme le mondedu livre numérique (c’est à dire pas très vieux au regard de la durée nécessaire à la fossilisation d’un organisme vivant dans un sol argileux mais passons, en numérique, tout va très très vite et tout vieillit à cette mesure).

 

Un vieux concept

On ne va pas revenir sur le fait que oui, jusque dans les années 70, on avait droit à de la publicité dans les livres, de poche notamment: Harper & Collins faisait la pub du tabac dans les pages de ses ouvrages jusqu’en 1975, avant d’arrêter sous la pression populaire. Dans les vieilles éditions de Dickens, on retrouve tout un éventail de publicités en cases vantant les mérites de tel ou tel service, et les exemples sont nombreux. En bref, on vit sans publicité dans le livre depuis assez peu de temps finalement. 

Vient donc la question, bien légitime, de certains éditeurs (principalement numériques, mais on imagine bien que d’autres acteurs y pensent en se rasant le matin): pourquoi ne pas en remettre? 

Certaines expérimentations ont été tentées, notamment par Marc-André Fournier pour ses guides MAF consacrés à l’oeuvre de Léonard de Vinci: des publicités contextuelles parsèment le livre, invitant le lecteur à cliquer sur des liens pour en savoir plus.

Cette initiative quasi-expérimentale est suivie ici et là par quelques auteurs en quête de modèle économique, persuadés que l’exemple du web est à prendre pour — si j’ose dire — argent comptant. Et c’est une bonne chose que certains s’y essaient, même s’ils essuient les pots cassés et qu’en pratique, ce modèle n’est souvent pas très rentable.

Mais pour en venir au coeur de cet article, il y a certains obstacles…

Des obstacles de taille (notamment en forme de pomme)

En effet, on pourrait croire que l’éditeur est maître en matière de contenus: ce qui se passe à l’intérieur de son livre est du domaine de sa compétence. Libre à lui, en version papier, de caser le placement de produit qu’il souhaite (les auteurs de polars américains ne se gênent pas pour citer ici telle marque de voiture, là telle marque de soda, etc), ou d’insérer des pages de publicité en début ou en fin d’ouvrager s’il le désire.

Mais en numérique, les choses sont un peu différentes… pour ne pas dire beaucoup.

Nous nous sommes intéressés il y a quelques semaines à la question de la publicité dans les ebooks: nous croyons à l’innovation et à la recherche de nouveaux modèles économiques, et rien n’empêche de penser que pour obtenir une meilleure rémunération des auteurs, on puisse insérer de la pub dans les pages, de manière non intrusive, en échange d’un rabais sur le prix de l’ouvrage pour le lecteur final, voire même de sa gratuité complète si l’annonceur prend complètement en charge les coûts liés. Certains services, comme par exemple YouBoox, proposent une offre freemium permettant au lecteur de lire gratuitement un ouvrage en « subissant » une bannière au-dessus de la page, retirée en cas d’abonnement premium. Nous n’avons pas été spécialement convaincus par l’expérience, ceci dit: l’intrusion de la bannière est trop présente dans le champ de vision pour permettre une expérience non gênante, indispensable à ce modèle. mais passons.

Car les grands libraires numériques ne l’entendent pas de cette oreille. Que ce soit chez Amazon ou chez Apple, même son de cloche: il est interdit, selon les très sacrées conditions de vente, de mettre de la publicité dans les livres numériques.

N’allez pas croire qu’il s’agisse d’une brusque poussée d’internetum libertaria, cet étrange syndrome qui pousse certains acteurs du web à ouvrir leurs conditions d’utilisation plutôt que de les fermer. C’est beaucoup plus prosaïque: de la publicité oui, mais pas à n’importe quelle condition. En l’occurrence pas aux conditions de l’auteur, ni même celles de l’éditeur, mais à celles du distributeur.

Et ça, c’est un peu nouveau. (vous allez dire, on est habitués)

 

Cake - marc.flores - Flickr

La publicité: un gros gateau

Divers brevets ont été déposés, notamment par Apple, pour introduire de la publicité dans les applications et par extension, dans les applications de lecture. Amazon, quant à lui, ne se cache plus de rien puisque la publicité fait partie intégrante de son modèle économique désormais: si vous voulez vous débarrasser de la publicité qu’arbore votre Kindle Fire sur son écran d’accueil, il faut en payer le retrait via une option qui vous délestera d’environ une dizaine d’euros.

La démarche est claire: les distributeurs veulent leur part du gateau et, comme ils sont gourmands, ils préfèrent le gateau en entier. Alors que le distributeur est libre, via son système propriétaire, de vous inonder de publicités et d’en retirer les bénéfices, les éditeurs n’ont pas le droit d’en user, même s’ils voulaient par exemple mieux rémunérer leurs auteurs et leur proposer des compensations un peu plus acceptables que celles auxquelles ils ont droit ces jours-ci. Apple et Amazon, et d’autres dans leur sillage, préfèrent passer par leur propre régie publicitaire, plus lucrative sans doute, plutôt que d’alléger les coûts qui pèsent sur le marché et sur la création.

Bien sûr, de nombreuses questions se posent pour pérenniser ce système: quel prix, quelle rémunération, quelles statistiques de lecture prises en compte (pages parcourues, temps de lecture, temps passé sur une page, clic sur annonce, etc, tout reste à définir)… mais pour que l’on puisse répondre à ces questions, il faudrait tout d’abord pouvoir tester la fonction in vivo.

Ce que les éditeurs sont, en l’état, incapables de faire puisqu’on les en empêche…

Reste toujours la possibilité de tester ici et là avec des libraires ouverts aux expérimentations, comme ePagine. Les taux de fréquentation ne sont pas les mêmes, les publics non plus, difficiles donc d’en déduire la pertinence à grande échelle tant qu’on n’a pas accès au grand bain… mais l’effort est tout de même à signaler.

 

Ad - fdecomite - Flickr

Décider par soi-même: un combat à mener

Sans être un partisan à toute épreuve de la publicité dans les livres (celui-ci doit être « intelligente », à la manière des très beaux exemples qui avaient été mis en place dans le magazine iPad de Richard Branson « Project »), nous militons pour une démarche ouverte et transparente.

Les éditeurs devraient pouvoir décider par eux-mêmes, et surtout au cas par cas, de la présence de publicité dans leurs ouvrages… sans quoi la démarche est vide de sens et le lecteur promis à des lectures très très énervantes.