Syndrome de l’imposteur : il est temps que nous nous prenions au sérieux

Le syndrome de l’imposteur – ce désagréable sentiment que nous ne trouvons pas à notre place, que nous ne devrions pas nous revendiquer de telle ou telle identité, de telle ou telle profession – nous gâche la vie. Pire, il gâche aussi par contamination celle des autres ; celles et ceux qui partagent notre sort. En somme c’est un sentiment qui ronge toutes les personnes qui entrent en contact avec lui – les idées sont contagieuses. Et c’est un sentiment très présent dans le petit cercle de notre corporation, à savoir celle des auteurs et des autrices.

Je voudrais vous faire part de mon avis sur cette question précise. Cet avis n’engage que moi, mais il me semble qu’au regard des mutations des industries culturelles et des technologies de publication, impression, diffusion, nous devrions ne plus considérer seulement ce problème sous le simple angle de l’estime de soi.

Vous publiez ce que vous écrivez ? Vous êtes un auteur, vous êtes une autrice, point barre, et pas de syndrome de l’imposteur à avoir. Qu’il s’agisse de poèmes sur un blog, d’une histoire en épisodes sur Wattpad, de nouvelles autoéditées sur Amazon ou de romans publiés chez les plus prestigieuses maisons d’édition parisienne, vous êtes un auteur, vous êtes une autrice. S’il est une fiction dont nous devons nous débarrasser dès à présent, c’est bien celle de la validation du « gatekeeper » : nous devons dépasser l’idée que seule la publication à compte d’éditeur valide notre identité et notre existence en tant que personne créative. Il est urgent de remettre en question la validation de l’auteur par l’éditeur.

Et s’il vous fallait un argument, un seul, pour venir à bout de votre réticence, en voici un : quoi que vous publiiez, où que vous le publiiez, des gens gagnent déjà de l’argent avec vos écrits. Vous publiez sur Wattpad ? Wattpad monétise vos écrits, s’en sert pour valoriser la plateforme. Votre site est référencé sur Google ? Google gagne de l’argent en proposant des publicités à côté des résultats de vos recherches. Vous utilisez les services d’Amazon ? Amazon engrange les commissions sur chacune de vos ventes.  Des inconnus soutiennent votre travail sur Tipeee ? Ce n’est pas par simple sympathie : c’est parce qu’ils considèrent que votre travail mérite une rémunération. Et s’il vous est arrivé de publier à compte d’éditeur, cela ne vous dispense pas non plus de penser à tous ces précédents cas de figures, à vous en inspirer.

Vous l’ignoriez peut-être, mais vous êtes déjà un·e professionnel·le : le web tel qu’il existe aujourd’hui en a ainsi décidé pour vous.

Alors pourquoi se prendre au sérieux, au fond ? Parce qu’il ne s’agissait que d’estime de soi et d’autosatisfaction, il faut le dire : ce ne serait pas très intéressant.

Il faut se prendre au sérieux parce qu’il faut s’organiser. Il faut donner forme à une corporation – qu’elle soit vécue, ressentie, ou officialisée sous la forme d’une structure associative. Cette corporation devra, d’une manière ou d’une autre, savoir s’organiser, et qui sait, peut-être même parler d’une même voix – même si ce dernier point relève aujourd’hui de la science-fiction. Elle devra aussi faire valoir ses droits, et en réclamer de nouveaux. Car la profession d’auteur change aujourd’hui comme elle n’a jamais changé, et ces bouleversements exigent des réponses innovantes, parfois même des réponses d’ordre législatif.

Je pense aux revenus tirés de l’auto-édition, ainsi qu’à ceux du mécénat et du crowdfunding. Fiscalement parlant, ces revenus naviguent pour le moment dans une zone grise. Demander aux auteurs et autrices de se doter du statut d’auto-entrepreneur est impensable, d’autant qu’il s’agit d’un véritable contresens : reconnaître la valeur de l’écrivant par-delà la validation de l’éditeur, c’est reconnaître le droit à la sécurité sociale de tous les auteurs et de tous les autrices. C’est donc ouvrir la possibilité que ces revenus entrent dans le calcul de l’assiette de l’Agessa, la sécurité sociale des écrivains. À une époque où les à-valoir sont en chute libre ou et la surproduction rend les succès commerciaux en librairie de plus en plus incertains, notre corporation doit trouver des chemins de traverse, des voies de secours. L’édition dit qu’elle veut protéger les plus faibles maillons de la chaîne du livre, et non pas ses seuls intérêts ? Très bien : il suffit qu’elle appuie cette proposition toute simple. Une corporation devra être capable de monter une pétition en ce sens.

Dès lors, se prendre au sérieux n’est plus du tout une question d’ordre personnel, une question intime : c’est une question d’intérêt général. C’est une question de survie, qui pose aussi les contours d’une création d’aujourd’hui, éminemment numérisée, de plus en plus massive et diffusée mondialement. Votre voix compte, parce que toutes nos voix comptent, et c’est de leur union que naîtront les véritables changements : nos révolutions à venir.

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8 réflexions sur « Syndrome de l’imposteur : il est temps que nous nous prenions au sérieux »

  1. Bravo, Neil, une fois encore, tu touches du doigts quelque chose d’important. Tu as remarqué que Crouzet abordait un peu le même sujet simultanément (« les idées sont contagieuses », dis-tu). Il se fait que lors d’une discussion avec des lecteurs la semaine dernière dans une bibliothèque accueillante en Belgique je tentais de répondre à la sempiternelle question « Oui, mais est-ce de la littérature ? » (dans ce cas, à propos de fiction industrielle, très grand public, qui cartonne en librairie et que tous les éditeurs rêveraient de publier) et ma réponse était : « Bien sûr que c’est de la littérature. Konsalik et les romans Harlequin, c’est de la littérature, comme SAS ou Chateaubriand. » Mais j’ai aussitôt ajouté : « Ce qui va faire mal, par contre, c’est l’étape suivante, une fois admis que tout ça est de la littérature, il faut s’attaquer au point crucial : reconnaître qu’il y a de la bonne littérature et de la mauvaise, mais que les critères qu’on nous impose ne sont pas les bons. » Vendre 200000 exemplaires d’un livre n’en fait pas de la bonne littérature (même s’il plaît à beaucoup, qui oserait prétendre que le Big Mac est de la bouffe gastronomique sous prétexte qu’il fout la chiasse à plus de gens qu’un dal frichtouillé par un Indien dans sa cantine au pied d’une tour à Kuala Lumpur, qui pourtant est peut-être une pure merveille ?). Beaucoup à développer sur ce sujet, qui imposerait de remettre en question le rôle de l’éditeur, celui des critiques (disparus au profit de commentateurs sportifs de la littérature), des prix, etc.

  2. Bonjour Neil

    Je vois poindre de nouveau ton intérêt vis à vis d’un rassemblement des auteurs indépendants et je sais quelles solutions tu as voulu y apporter. C’est une entreprise juste et noble, mais pas simple à mettre en place.

    Tu soulignais hier soir combien l’initiative de la « fédération des auteurs indépendants » au profit de laquelle tu a sacrifié ton projet (AAIF si je me rappelle bien) était au point mort. La volonté existe, mais rassembler autour d’un projet commun un groupe composé de personnalités aussi fortes que divergentes (n’est ce pas la qualité première d’un auteur indépendant) est une véritable gageure. D’autant plus pour des femmes et des hommes déjà très occupés à mener au moins deux métiers de front (Auteur et Editeur) en plus d’un « travail alimentaire » et/ou « familial ». Cela laisse peu de place à la gestion d’une vie associative.

    Je ne veux pas dire qu’il faut oublier toute possibilité de former un groupe pouvant représenter un poids dans la vie financière et publique. Un moyen de peser dans la balance face au Maisons d’Editions qui font devoir lutter pour leur survie.Mais je pense que ce regroupement va d’abord répondre à un objectif qui sera la somme de volontés libérales avant d’adopter un projet commun dans le futur. Je crois à la création de divers Groupement d’intérêts Économiques (GIE pour les intimes) qui vont prendre en charge la promotion des auteurs de diverses manières. Aujourd’hui, les auteurs indépendants chassent en meute pour dépecer leur gibier chacun dans son coin. Demain il font apprendre qu’y ajouter la gestion de ressources communes va leur permettre d’aller bien plus loin qu’une simple addition de leur nombre.

    Ces GIE sont déjà en cours de formation. La ou une auteure rassemble un groupe de personnalité autour d’un événement « dédicace » ou « party », une autre structure la communication sur Twitter et une troisième met en place un stand destiné à la promotion des indépendants au Salon du Livre de Paris (il reste des places pour quelques auteurs). Les initiatives existent et se diversifient, les expériences se tentent et évoluent vers plus d’efficacité et les groupes se forment. Je suis personnellement de très près tout cela attendant patiemment le moment ou je pourrais mettre gratuitement à la disposition des ces auteurs mon centre de presse de façon efficace (Indylicious).

    La prochaine étape devrait voir les indépendants tenter ensemble de prendre leurs distances avec l’UBER des écrivains pour mettre en place une offre ou ils pourraient se prendre en charge à 100% pour un investissement faible ou proche de zéro (il y a des initiatives en discussion dans ce sens).

    Plus les maisons d’édition maltraitent leur auteurs et plus ils éviteront de charger leurs revenus avec la lourdeur structurelle de la « chaîne du livre ». Car effectivement pour les auteurs c’est devenu aujourd’hui une histoire de survie. Surtout pour ceux qui réalisent de faibles ventes en librairies et voient leur « A valoir » fondre comme neige au soleil sur un marché ou l’offre n’a jamais été aussi pléthorique. La destruction créatrice est à l’oeuvre et pour échapper à ses flammes nous sommes tous enfermé dans nos cavernes numérique, observant les ombres, en train de rêver aux nouveaux contours de notre profession.

    Bonne continuation Neil. Continue de rêver et d’éclairer notre chemin, c’est ce qui nous fera tous avancer…

  3. Et bah dis-donc c’est un sacré projet. En tant que toute nouvelle autrice indépendante du coup 🙂 (2, bientôt 3, nouvelles publiées sur mon blog.ounim.fr ça reste assez léger comme contribution à la littérature) c’est le genre de question autour desquelle j’ai surtout orbité en tant que libriste convaincue. Comment rémunérer une création libre est en effet un questionnement majeur. Par contre je ne suis pas sure de bien saisir la notion de corporation des auteurs indépendant. J’ai l’impression que tu mets plus derrière que les aspects financier mais je ne visualise pas vraiment le projet.
    Perso j’aime beaucoup les réflexions de Bernard Friot sur le salaire à vie qui semble résoudre quelques soucis mais en pose d’autres évidemment. C’est un sujet très intéressant mais très compliqué, je vais suivre tes réflexion sur le sujet 🙂

  4. Je suis moi même blogueur et j’aime votre réflexion. Mais ce blog, s’il est un travail (c’est bien écrit et construit, qui plus est en deux langues, et il y a aussi la question de la maintenance), n’est qu’un loisir. Ainsi mon travail d’ingénieur béton armé n’est pas alimentaire.

    D’autre part je suis français et mon blog fait bien partie de la sphère francophone. Mais je vis au Danemark, autre système social. Comment s’inscrire dans une corporation française de ce point de vue (je ne cotiserais pas à la Sécu) ?

    Une corporation serait la bienvenue pour amener et débattre du droit d’auteur (puisque certains veulent obliger les artistes à s’inscrire dans des sociétés de gestion collective). Mais il faut penser international : la Francophonie n’est pas la France.

  5. Merci pour cet article. Le monde de l’édition (dans lequel j’inclus l’autoédition) est en plein virage. Il est important de s’interroger sur la façon de le négocier au mieux, pour ne pas finir dans les décors. Votre projet est difficile à mettre en œuvre, mais très intéressant.

  6. Le projet de Fédération des Auteurs Indépendants a dû être abandonné lorsque Simon/Neil a lancé sa propre initiative, l’AAIF. En effet, la FAI avait pour but premier de porter, via les grands médias, une voix unique des auteurs autoédités afin d’attirer l’attention sur leurs besoins, entre autres fiscaux, juridiques et sociaux (aspects pour lesquels il existe désormais une autre piste). 2 ans de travail de communication sont alors tombés à l’eau, et à chaud, j’avais trouvé cela très regrettable.

    Mais finalement, peu importe. Car si parler d’une seule voix s’imposait en vue de cette vaste opération médiatique, il était sans doute utopique de prétendre rassembler TOUS les indés dans une même structure, comme le souligne Elijaah.
    Cela n’empêche pas qu’une structure syndicale aurait son utilité sur le long terme. Il s’agit là d’un travail de fond plutôt ingrat, et le fait que Simon semble toujours disposé à s’en charger est une bonne nouvelle pour tous les auteurs : merci à lui.

    Par ailleurs, il faut saluer la multiplication constante des initiatives : elles permettront à chaque auteur de trouver précisément ce qui lui convient, d’accéder aux outils dont il a besoin, de sortir de l’isolement et de l’invisibilité. Pour ma part, j’avance désormais en ce sens (une structure à but non lucratif et un site gratuit genre couteau suisse : des pistes et solutions adaptées à chaque cas) avec les partenaires adéquats pour lui donner les moyens de ses objectifs.

    Bien amicalement,
    Elen

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