Sur la route

Aaron n’avait aucun souvenir hors de la queue. La file s’étendait sur des milliers de kilomètres, traversant plaines, forêts, déserts et fleuves sans distinction de frontière, et courait en une ligne sinueuse qui épousait les contours des obstacles naturels. La piste, depuis toujours son seul horizon, avait été creusée par les pas de ceux qui, des centaines d’années plus tôt, l’avaient empruntée avant lui. Les pieds des voyageurs éreintés continueraient d’éroder son tracé longtemps après sa mort, car de nouveaux candidats rejoignaient chaque jour la queue. Ils remplaçaient les hommes et les femmes qui, trop faibles ou trop vieux, mouraient sans en avoir vu la fin.

Aaron gardait en lui le visage de son père, à défaut de se rappeler son nom. Quelques heures avant sa mort, le vieil homme s’était penché sur l’enfant qu’il était comme la cime d’un arbre soufflée par le vent. Son ombre avait alors éclipsé le soleil.

— Prends ceci, avait murmuré le vieillard en tendant à Aaron une bourse de cuir. Je n’en aurais plus besoin.

L’enfant avait ouvert le sac et plongé son nez à l’intérieur. Blottis au fond de la poche, une dizaine de noyaux pas plus gros qu’un caillou attendaient leur heure, bien au sec dans l’obscurité de leur cachette.

— Des graines de cerisier, avait expliqué le vieil homme. C’est un vrai astronaute qui me les a offertes. Elles ont poussé sur Terre, mais elles sont spéciales : elles ont voyagé dans l’espace, à bord d’une fusée. Je ne plaisante pas ! Des mois après leur retour, on a en planté une dans le jardin du monastère d’où elles provenaient. Les bonzes prenaient soin de ce cerisier depuis des millénaires, mais ils n’avaient jamais réussi à en extraire de nouvelles pousses. Pourtant, l’un des noyaux de l’espace a fleuri en moins d’un mois, donnant naissance à un arbre plus beau et plus vigoureux que son ancêtre. Mais alors que les fleurs du cerisier originel comportaient vingt pétales, celles du nouveau-né n’en comptaient que cinq. Comme les doigts de la main.

Aaron avait reçu le cadeau comme une bénédiction et serré la bourse contre son ventre comme s’il s’agissait d’un trésor dont on lui confiait la protection.

— Qui sait ce dont ces graines sont capables ? avait terminé son père.

Peu avant le coucher du soleil, le vieil homme était mort. Son corps, comme celui de tous ceux qui passaient de vie à trépas au milieu de la file, avait été laissé sur le bas-côté, sans que personne ne prenne la peine de l’enterrer ou d’y mettre le feu. L’attente était si longue qu’aucun voyageur ne souhaitait perdre sa place.

Aaron avait fort bien pu déformer cette histoire, la compléter de bribes de rêves ou l’avoir carrément imaginée pour pallier l’absurdité de son périple. Cette petite bourse cognait désormais contre sa hanche, suspendue à sa ceinture par un anneau de cuivre. Son contenu n’avait depuis plus jamais vu la lumière du jour, mais continuait de produire un léger crissement à chaque pas qu’il faisait. D’une certaine manière, vérité ou mensonge, cette pochette était une histoire qu’il portait avec lui, et à travers laquelle son père poursuivait son propre chemin.

Compte tenu de la chaleur, la queue avait avancé lentement aujourd’hui. Plus jeune, Aaron comptabilisait ses pas pour évaluer chaque jour la distance parcourue. Les mauvaises semaines, la file d’attente pouvait ne progresser que de quelques centaines de mètres, en fonction du paysage et de ce qui se passait en amont. Quand ils étaient chanceux, les voyageurs marchaient plus de cinq kilomètres avant que le soleil ne disparaisse derrière l’horizon, sonnant la fin de la marche. Ses pieds, depuis longtemps transformés en rochers, ne ressentaient plus la douleur des longues journées passées à piétiner : cors, ampoules et cals avaient fini par le doter d’un cuir épais qui le protégeait des blessures. Les nomades choisissaient souvent de progresser nus pieds, comme en témoignaient les innombrables paires de chaussures et de sandales abandonnées le long du chemin. Il suffisait de marcher quelques mois pour comprendre qu’elles ne faisaient que retarder l’inévitable moment où vos pieds se changeraient en d’immondes sacs de chair à vif, avant de cicatriser pour mieux se renforcer.

Aaron pencha la tête sur le côté : la ligne disparaissait à environ deux kilomètres derrière la crête d’une colline et le soleil était bas. À cette allure, il ne verrait la suite du paysage que demain matin.

Bientôt, des sifflets montèrent de l’avant. Les voyageurs s’arrêtèrent dans un soupir de soulagement. Les jeunes, dont les jambes se fatiguaient plus vite, s’effondrèrent sur le chemin, tandis que les plus âgés jetaient des regards inquiets autour d’eux afin de trouver le meilleur emplacement pour leur bivouac. Aaron porta son dévolu sur un vieil arbre qui, à quelques mètres de la piste, peignait la terre d’une nappe d’ombre. Le ciel était clair : à défaut de le protéger des caprices du climat, le feuillage empêcherait les étoiles de le dévisager.

— Hé, Aaron ! l’interpella une jeune femme au visage barbouillé de terre. Je peux partager ton abri ?

En journée, Gabrielle marchait à une dizaine de mètres derrière lui. Ils s’étaient toujours bien entendus. Si les règles de la queue interdisaient à Gabrielle de rejoindre Aaron, rien n’empêchait que les deux jeunes gens se retrouvent une fois le soleil couché : il suffisait qu’ils regagnent leur place au moment du départ.

— Pas trop fatigué ? demanda-t-elle en s’effondrant dans la poussière.

Aaron lui adressa un sourire bienveillant. Sa question lui paraissait autant destinée à lui qu’à elle-même, et la façon dont elle la réitérait chaque soir tenait davantage du mantra que de l’inquiétude sincère.

— Ça va, répondit-il.

Il inspecta ses pieds pour vérifier qu’il ne s’était pas blessé sur une roche, puis cracha sur ses orteils pour les masser. Gabrielle l’imita, et ils demeurèrent silencieux le temps que les autres s’éparpillent alentour. En été, les nuits étaient courtes : dans quelques heures, ils reprendraient leur chemin. La file regagnerait alors sa forme initiale, chacun à la place qu’il occupait la veille.

— Il va faire froid, gémit la jeune femme en se frictionnant les bras.

Gabrielle tira de son sac à dos un sweat-shirt qu’elle enfila par-dessus son débardeur loqueteux avant d’en rabattre la capuche sur ses yeux. Ainsi accoutrée, elle ressemblait à une nonne.

— Tu peux dormir contre moi, dit Aaron.

Comme si elle n’avait jamais attendu rien d’autre que cela, la voyageuse obtempéra et rampa jusqu’au tronc où Aaron était adossé. Cherchant la meilleure manière de s’installer, elle finit par se recroqueviller contre le jeune homme, le dos tourné, en usant de son bras comme d’un oreiller. Alors qu’ils essayaient de s’endormir, leurs estomacs gargouillèrent de concert et ils rirent. Le convoi n’avait croisé aucun arbre fruitier aujourd’hui, et les réserves de viande séchée n’étaient pas au zénith de leur forme.

— Peut-être demain, souffla Aaron en bâillant.

La nuit tomba sur le bivouac. Éparpillée comme une chaîne aux maillons brisés, la file d’attente n’était plus qu’une constellation de points lumineux qui parsemaient la campagne jusqu’à l’horizon, au gré des feux allumés par les voyageurs les moins éreintés.

— Je pourrais marcher avec toi, finit-il par dire.

Gabrielle ne répondit rien. Un instant, le jeune homme crut qu’elle dormait. La fille haussa les épaules.

— J’ai pas envie que tu perdes ta place.

Aaron laissa son regard se diluer dans les feux. Ils n’étaient séparés que d’une centaine de places. À l’échelle du cortège, son recul ne serait pas si conséquent, même si de folles rumeurs racontaient qu’au terme du chemin, ils devraient progresser un par un, en file indienne.

— Je m’en fiche. Les journées sont longues et…

— Et quoi ?

La jeune femme tourna son visage rond vers Aaron.

— Il m’arrive de souhaiter t’avoir à mes côtés.

Gabrielle se blottit contre sa hanche. Le garçon sentit une chaleur monter dans son torse, mais n’en dit mot.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle en se passant une main dans le dos.

Aaron se souvint de la bourse et fit glisser l’objet de la gêne sur sa ceinture. Gabrielle pivota, posa son menton sur son épaule et enroula sa cuisse autour de la sienne.

— C’est vrai, que je te manque ?

Aaron hocha la tête. Aussitôt, Gabrielle tendit le cou et plaqua ses lèvres contre les siennes. Dans son étreinte, le jeune homme perçut autant de passion que de soulagement. Le désespoir est un fardeau qui gagne à être partagé, songea-t-il en lui rendant son baiser.

 

S’il y avait une file d’attente, c’est qu’il y avait au bout quelque chose à attendre. Des histoires, Aaron en avait déjà entendu des tas, et les nouveaux arrivants n’étaient pas en reste. Depuis les tréfonds des dernières places, leurs racontars remontaient la queue en quelques mois, au pire quelques années, et la file en frémissait comme une seule entité organique. Aucune rumeur n’était en revanche jamais redescendue, comme si ceux qui étaient arrivés n’avaient pas voulu répandre la vérité une fois rendus. Aaron ne parvenait pas à déterminer s’il s’agissait d’une bonne ou d’une mauvaise chose. Pour lui qui était né dans la marche et n’avait jamais rien connu d’autre, l’absurdité de l’expédition était une donnée parmi d’autres, pas plus importante que le reste. Mais certains nomades mettaient un point d’honneur à échafauder les théories les plus invraisemblables.

Nombreux étaient les processionnaires qui attribuaient à la queue des motifs religieux. Si certains participaient au voyage dans l’espoir d’arriver à un temple mystérieux où ils pourraient enfin se prosterner devant la divinité de leur choix, d’autres imaginaient un périple ne prenant fin qu’avec la mort. C’était une hypothèse viable, si l’on prenait en considération qu’aucune rumeur n’était jamais revenue de l’avant du cortège. Chez les défenseurs de la théorie du culte, plusieurs visions se bousculaient. Les échanges se terminaient quelquefois dans le sang, d’aucuns priant un dieu unique là où d’autres vénéraient un panthéon protéiforme. Ces deux conceptions étant irréconciliables, on évitait d’afficher sa foi devant des inconnus. Parallèlement, une branche théiste minoritaire pensait suivre un prophète. Car si la queue avait une fin, elle devait nécessairement avoir un début, et il était envisageable que cette locomotive soit aussi mobile que son cortège. L’avant-garde — constituée du prophète, puis de sa descendance — pouvait très bien marcher en tête, suivie par une foule de croyants se gardant bien de partager leur bagage spirituel avec l’arrière : en veillant jalousement sur le secret, ces éclaireurs s’imaginaient peut-être former une caste élue. Le reste du peloton n’aurait été ainsi que la queue de la comète, des poussières, qui se consumaient dans l’usure des temps et qui mouraient en vain.

Aaron avait eu vent de rumeurs plus prosaïques où tout partait d’un malentendu. Un gigantesque centre commercial aurait ouvert autrefois, si beau et si grand que les foules du monde entier s’y seraient précipitées. Le magasin ne pouvant accueillir tous ces visiteurs, une file d’attente se serait spontanément formée afin d’en contenir le flot, si longue qu’au fil des ans, ceux qui s’y seraient agglutinés auraient fini par oublier ce pour quoi ils s’y trouvaient. La mémoire dans la chaîne était une denrée rare : si certains juraient leurs grands dieux que la queue durait depuis des millénaires, d’autres prétendaient qu’elle n’était âgée que de deux siècles. Quoi qu’il en soit, le centre commercial devait avoir depuis longtemps fermé ses portes. Cette vision — toute fantasque soit-elle — avait pourtant un argument en sa faveur : tous les marcheurs transportaient avec eux quelque chose de précieux. Aaron gardait les noyaux de cerise de son père. Gabrielle avait dans son sac une pièce d’argent, un métal autrefois considéré comme valant plus que son poids. L’homme qui devançait Aaron dans la file, même s’il ne s’en était jamais ouvert, possédait un petit livre qu’il consultait en catimini lorsque la fatigue le harassait et dans lequel il puisait des forces. Ces biens serviraient de monnaie d’échange une fois leur quête achevée, ce qui renforçait l’idée d’une transaction marchande. Mais Aaron était loin de penser que toutes ces breloques se valaient : il ne voyait pas en quoi ces dernières ne pourraient pas servir d’offrande ou de simple tribut. La vérité, c’est que personne n’en savait rien, et que ces histoires n’existaient que pour chasser l’ennui entre deux pas douloureux.

Le gémissement d’un enfant tira Aaron de ses pensées. Il tourna la tête vers Gabrielle. La jeune femme, le visage livide, tenait dans ses bras un garçonnet âgé d’un peu plus de deux ans. Collé contre le sein dénudé de sa mère, le bambin manifestait d’inquiétants signes de faiblesse.

— Il ne boit plus, se lamenta-t-elle.

Trois hivers s’étaient écoulés depuis leur nuit sous l’arbre. Joseph était né un an plus tard, et sa venue au monde avait été bénie par des latitudes clémentes, riches en plantes comestibles et en gibier qu’Aaron avait appris à chasser, à défaut d’aimer en manger la viande. Mais cela faisait des semaines qu’ils se traînaient sur un paysage désertique où seules de maigres mousses poussaient sur les rochers. Le petit Joseph n’avait plus la force de marcher.

Aaron et elle échangèrent un regard désespéré. Si l’enfant ne prenait plus le sein de sa mère, ce n’était pas parce qu’il était trop grand, mais parce que le lait s’y était tari depuis longtemps. Squelettique et débraillée, Gabrielle n’était plus que l’ombre d’elle-même.

— Nous négocierons au prochain bivouac, dit Aaron.

Gabrielle accueillit sa réponse avec résignation et, la nuit venue, le père abandonna sa famille au pied du feu qu’il avait péniblement réussi à allumer. Les touffes de mousse qu’il était parvenu à glaner produisaient davantage de fumée que de chaleur et la plaine était traversée d’une bise glaciale. Il marcha jusqu’au groupe suivant et interrogea hommes, femmes et enfants à la recherche d’un morceau de viande séchée que son fils pourrait ronger. La famine frappait durement le convoi, aussi les ressources étaient-elles rares et soigneusement dissimulées. Il réussit néanmoins à émouvoir un autre patriarche et à troquer quelques lanières de chair salée contre le seul bien qu’il lui restait. Au retour, il peina à retrouver son feu tant la queue s’était éparpillée sur la lande. Sa vue était brouillée par la fatigue et la faim.

— C’est mieux que rien, dit-il en tendant l’un des morceaux de viande sèche à Gabrielle.

La jeune femme lui arracha des mains le misérable lambeau et le frotta contre les lèvres de son fils. Le garçonnet émit un gémissement, puis se mit à téter le fragment pour le ramollir. Bientôt, il réussit à y planter les dents.

— Ça va mieux, souffla-t-elle.

— Bien.

Ils décidèrent de conserver trois bâtonnets pour Joseph tandis qu’ils se partageraient les deux restants. Quand Gabrielle demanda à Aaron de quelle façon il se les était procurés, celui-ci baissa les yeux et pleura.

— Les noyaux ? devina-t-elle.

Aaron tira de son pantalon deux petites graines de cerisier, qu’il exhiba à sa compagne comme un trophée.

— Il en voulait davantage, parce que ça ne se mange pas et que même s’il les plantait maintenant sur le bord du chemin, il faudrait des années pour que l’arbre donne des fruits, mais j’ai refusé. J’ai refusé…

Aaron reprit son souffle, comme si la faim l’obligeait à réunir toutes ses forces pour relier ses souvenirs les uns aux autres. Il fallait un certain courage pour ne pas tomber dans l’absurde en de pareils moments.

— Je lui ai dit que l’arbre nourrirait les enfants de ceux qui viendraient, tout comme lui nourrissait les miens aujourd’hui, et que ses dieux lui en sauraient gré. J’ai eu de la chance. C’était un croyant.

Gabrielle caressa la joue de Joseph. Le garçonnet avait repris des couleurs.

— Ce ne sont rien que des graines, conclut Aaron. Des fichues graines…

L’homme se roula en boule sur le côté et appela le sommeil de toutes ses forces. Lorsqu’il finit par s’endormir, un rêve vint le hanter. Le visage de son père le surplombait. Ses yeux étaient des puits de larmes.

 

Plus que la faim ou les bêtes sauvages, l’absurde menaçait de s’abattre sur les processionnaires et de les emporter. Ce péril était une épée de Damoclès suspendue au-dessus de chacun d’eux, et s’il était une chose qu’Aaron avait essayé de transmettre à son fils, c’était bien que l’absurde devait être combattu. Car à compter du moment où il s’emparait de vous, d’abord comme une pensée lointaine, il gagnait du terrain, lentement, mais inexorablement, et se transformait en idée fixe qui n’avait de cesse que de vous grignoter jusqu’à la rupture.

Joseph, devenu un bel adolescent qui marchait dans la file la tête haute et le dos bien droit, avait souvent demandé à son père de lui expliquer la nature de l’absurde. Mais Aaron s’était endurci avec les années et comptait aussi bien ses pas que ses paroles, qu’il distribuait tous les deux avec parcimonie.

— Il faut regarder ses pieds, lui répétait son père, et avancer sans se poser de questions. Nos interrogations nous mangent.

— Pourquoi ?

— Parce que quand elles ne reçoivent pas de réponse, elles gagnent en taille et prennent de l’espace dans ton crâne. Mieux vaut les éviter et, quand tu ne peux pas, les oublier. La meilleure manière d’y parvenir est de compter ses pas.

La pseudo-sagesse de son père laissait Joseph de marbre, et l’adolescent voyait davantage une démence précoce qu’une preuve d’intelligence dans son ascétisme. Tout le monde se demandait où allait la queue, et lui aussi avait dû se le demander autrefois, avant de sombrer dans l’apathie. Depuis la mort de sa mère, dont le garçon ne gardait que de vagues souvenirs et quelques odeurs, Joseph servait de bras à son père. C’était lui qui ramassait les fruits sur le chemin, qui raclait la mousse des pierres et qui chassait les lézards, dont la peau crépitait sous les flammes du feu de camp. Une fois séchés et frottés avec du sel, ils tenaient lieu de monnaie d’échange et leur obtenaient de menus services de la part des autres marcheurs, y compris de la nourriture. Mais la reconnaissance n’étouffait pas son père : ses doigts se contentaient de rester noués autour d’une vieille bourse stupide, qu’il serrait contre son ventre en journée et plaquait contre sa joue la nuit, comme si elle contenait les miettes de sa raison envolée.

Au petit matin, l’absurde frappa. Aaron leva une main squelettique vers la tête du cortège dont la ligne sinueuse disparaissait dans le lointain, et désigna à son fils un homme qui s’en était échappé.

— Regarde, dit Aaron. Quelqu’un a quitté la file.

Joseph pencha la tête par-dessus l’épaule de son père et vit une silhouette tordue, à moitié nue, qui regardait passer la procession d’un air hagard. Aaron savait reconnaître une pause quand il en voyait une : cette escale n’en était pas une.

Ils passèrent près de l’homme arrêté et l’observèrent attentivement. Aaron croisa son regard hébété, enfermé dans sa prison de figure, puis se tourna vers son fils.

— L’absurde. Ça l’a emporté.

Comme en réponse à sa sentence, la gorge du sorti se gonfla d’un rire dément. Aaron, sans desserrer les dents, pria pour que le pauvre hère fasse machine arrière. Il était encore temps de retourner dans la file d’attente. Mais les yeux de l’homme roulèrent dans leurs orbites, et il leva les bras au ciel pour accabler des dieux qui s’étaient depuis longtemps lassés de lui.

— Qu’est-ce qu’il fait ? demanda l’adolescent.

Un tremblement parcourut l’évadé des pieds à la tête. Dans un cri, ce dernier rassembla ses forces et se mit à courir, non pas en arrière comme l’autorisaient les lois de la queue, mais vers l’avant.

— Il veut voir ce qu’il y a au bout, répondit Aaron.

Une clameur d’indignation s’éleva de la foule alignée. Des doigts tordus se tendirent vers le fou qui, lancé à vive allure, pensait prendre la file de court. Des hommes vigoureux s’élancèrent à sa poursuite et le rattrapèrent vite. Ils le poussèrent au sol, avant de le rouer de coups pour faire taire ses cris. Les garants improvisés de la justice du cortège achevèrent l’homme dans un gargouillis de chair piétinée et de fluides répandus. Personne ne toucherait à son cadavre : ses restes nourriraient les bêtes sauvages qui suivaient la procession.

— Voilà ce que c’est, l’absurde, dit Aaron.

Et tandis que le père serrait contre son cœur la bourse de cuir, le fils tourna la tête. Lorsqu’ils passèrent devant le corps démembré, les mouches léchaient déjà les premières flaques de sang.

 

Aaron était déjà vieux lorsqu’ils atteignirent la ville. La dernière fois qu’il avait admiré un tel enchevêtrement de bâtiments et de routes abandonné aux mauvaises herbes, il ne devait pas être âgé de plus de dix ans. Dans son souvenir, les cités étaient des cimetières de pierre semblables à des livres d’Histoire en trois dimensions, qui reflétaient une époque révolue où l’humanité s’était crue capable de vivre en communautés sédentaires.

Le tracé de la queue évitait soigneusement les anciennes métropoles, et ne les traversait que si la topographie l’imposait. Au cours de sa vie, Aaron avait visité trois villes et, à chaque fois, il s’était demandé si ses ancêtres avaient autrefois habité ces coquilles de béton désormais hantées par les plantes, les oiseaux et quelques troupeaux de bêtes à cornes. Il fallait bien qu’ils soient nés quelque part, et un pressentiment le poussait à croire que son arbre généalogique prenait racine dans le bitume d’une de ces cités fantômes. Faute d’histoires, chacun était libre de se fabriquer la sienne.

Le cortège remonta une immense route en dur crevée en de nombreux endroits par des bouquets d’herbe ou des fleurs aux pétales colorés. Le monde végétal reprenait ses droits sans se presser. Un jour peut-être, dans plusieurs millénaires, les voyageurs qui marcheraient dans ses pas traversaient la ville sans réaliser que ces montagnes cubiques recouvertes de mousses avaient autrefois été édifiées par des êtres humains.

Aaron espérait que la queue avancerait assez vite pour que Joseph et lui dressent le camp hors des murs, mais quand le soleil disparut, ils se trouvaient encore en plein centre-ville. Les processionnaires se dispersèrent pour trouver un abri. Les articulations d’Aaron le faisaient souffrir, et l’humidité qui empoissait les briques ajoutait à la douleur de ses rhumatismes. Joseph avait été contraint de soutenir son père la moitié de la journée, ce qui ne l’avait pas enchanté, loin de là : leurs relations s’étaient tendues, comme si père et fils avaient fini par se lasser l’un de l’autre.

— Je vais explorer les environs, on ne sait jamais : peut-être que je trouverai quelque chose à se mettre sous la dent.

Aaron regarda son fils s’éloigner et reposa ses jambes ankylosées. Joseph était un homme dans la fleur de l’âge désormais, et si Aaron avait autrefois pu lui être d’un quelconque secours, il était aujourd’hui aussi utile à son garçon qu’une pierre suspendue autour de son cou. Le vieil homme leva la tête. Au sommet d’un immeuble envahi par le lierre, deux volatiles le dévisageaient d’un œil torve.

— Vous pouvez bien attendre, gronda-t-il. Je ne mourrai pas ce soir.

Adossé contre un mur qui s’effritait sous l’ongle, il balaya le paysage d’un rapide coup d’œil et vit à travers leurs fenêtres que certains bâtiments abritaient des processionnaires : des cordes de lianes avaient été tendues pour y faire sécher des oiseaux déplumés ou du linge propre. Quand la nuit tomba tout à fait, des lueurs tremblotantes firent danser leurs ombres sous les linteaux : des voyageurs avaient allumé des feux dans les habitations.

— Certains marcheurs ont décidé de rester, dit Joseph.

Aaron tourna la tête vers son fils qui venait de s’extraire de l’obscurité. Sa nuque était douloureuse et ses vertèbres crissaient au moindre mouvement. À force de vieillir, il finirait par en oublier de mener sa quête à son terme.

— Vraiment ?

Joseph jeta le cadavre d’un canard aux pieds de son père. Son cou brisé ressemblait à un point d’interrogation. Le vieil homme tira le petit corps à lui et s’employa à le déplumer, poignée par poignée, tandis que son fils allumait un feu avec le peu de combustible qu’il avait trouvé.

— Ils sont des centaines, expliqua Joseph, peut-être des milliers. J’ai parlé avec certains qui ne croient plus qu’il faille poursuivre. Ils veulent rebâtir quelque chose ici.

Aaron secoua les épaules, traversé par un rire grave : comment pouvaient-ils construire quoi que ce soit de nouveau dans un tel fatras d’antiquités ?

— Qu’est-ce que t’amuse ? demanda le fils.

Mais le père, toujours plus avare de ses mots, ne desserra pas les lèvres et tendit le petit cadavre dénudé en échange de son silence. Joseph maugréa une malédiction inintelligible et jeta l’oiseau dans le feu pour qu’il y rôtisse. Le vieillard n’était pas dupe : cette vie faite d’errance et de déceptions n’avait jamais eu de quoi attirer le jeune homme plein de vie qu’était devenu son fils, aussi ne fut-il pas surpris lorsque ce dernier, une fois le repas achevé, lui confia ses projets.

— Je ne repartirai pas avec toi.

Aaron leva le menton, la tête déjà lourde de sommeil. Ses paupières le picotaient. Il se mordit la lèvre pour rester éveillé.

— Comme tu veux, grogna-t-il.

Joseph écarquilla les yeux, stupéfait par la réaction de son père. Sans doute s’était-il attendu à ce qu’il le retienne, l’en dissuade, mais il s’était trompé : avec lui, les discussions se heurtaient toujours à un mur. Le jeune homme se dressa sur ses pieds et chercha une fissure dans le masque d’indifférence d’Aaron. Le vieillard repensa au souvenir qu’il avait gardé de son propre père. Dans sa tête, cette image se superposa au présent et s’y mélangea à tout jamais.

— C’est tout ? demanda Joseph.

Mais Aaron était déjà à moitié endormi et serrait sur son torse la bourse de cuir comme une poupée. Ce spectacle acheva de plonger Joseph dans une fureur inextinguible.

— Espèce de fou ! cracha-t-il. Tes graines sont plus importantes que ton propre fils ?

Il frappa des pieds et tapa dans ses mains, mais l’attention du vieillard s’était déjà évanouie. Elle survolait la file et traçait son chemin en direction du Nord, là où les attendait la fin du voyage. Aaron n’avait aucune envie de s’établir ici : si leurs habitants avaient autrefois déserté les villes pour rejoindre la queue, c’est qu’ils avaient eu de bonnes raisons de le faire. Cette pensée aidait ses poumons à respirer et son cœur à battre : elle ne pouvait donc pas être tout à fait fausse. La sédentarité avait quelque chose d’effrayant pour lui, qui était un nomade et l’avait toujours été. À vouloir se fixer quelque part, on risquait de pourrir. Comme les souches.

— C’est ma bénédiction que tu veux ? Tu l’as. Pars.

Joseph, hors de lui, se planta devant son père et tendit la main, paume ouverte. Il ne s’agissait pas d’un adieu, mais du geste d’un homme qui exige son dû.

— Donne-la-moi.

Aaron crispa ses doigts sur la bourse. Les yeux de son fils brûlaient d’une hargne qu’il ne lui connaissait pas.

— Elle est à moi.

— Ça ne te servira à rien quand tu seras mort. Tu l’as bien reçue de ton père, non ? Alors elle doit me revenir. C’est mon héritage !

— Non.

Aaron se recroquevilla comme un escargot et baissa les yeux. Ivre de colère, Joseph se rua sur son père et l’empoigna à deux mains. Au terme d’une courte lutte, le garçon lui arracha son précieux trésor. Dans un rire creux et nerveux, il se pencha sur le feu et dénoua le lacet qui maintenait la bourse fermée. Son visage sillonné d’ombres de feu perdit toute expression.

— Ce n’était pas une histoire, souffla-t-il en riant. Une foutue graine. Juste une foutue graine.

D’une main molle, il laissa retomber son butin dans le foyer. La poche crépita, gémit, se ramassa sur elle-même jusqu’à se transformer en une masse dure et noire comme un morceau de charbon. Aaron, perclus de douleurs, avait assisté à cette destruction comme s’il s’agissait d’un rêve. Sa vieille carcasse lui faisait un mal de chien, et les coups de son fils l’avaient vidé de toute joie et de tout espoir.

— Va-t-en maintenant, chuchota-t-il.

Joseph, le front bas, tourna les talons et s’éloigna sans un regard pour son père. La colère avait cédé la place à la honte. Le grand gaillard finit par disparaître dans les ténèbres de la ville à l’abandon.

Au petit matin, la file d’attente se reforma. Aaron y reprit la place qu’il y avait occupée depuis sa naissance. Il semblait parfois au vieillard que le cortège était lui-même une entité vivante dont il n’était qu’un maillon, et cette pensée le réconfortait.

Sans un regret, il poursuivit son chemin en clopinant. Depuis la disparition de Gabrielle, l’affection avait déserté son cœur. Ses jambes lui faisaient mal, mais elles pouvaient encore le porter un peu. Il plongea la main dans sa poche et y tâtonna, avant d’en sortir ce qu’il cherchait. Dans sa paume, aussi ridée qu’une vieille pomme, tremblotait un noyau de cerise.

Alors que son pan de cortège abandonnait la ville, il profita d’un moment de piétinement pour faire un pas de côté et planter la graine dans un coin de terre. Il ne verrait jamais l’arbre auquel le noyau donnerait un jour naissance, mais son souvenir grandirait dans le bois et nourrirait peut-être des bouches affamées. Quant à la sienne, elle demeurerait close désormais.

 

Cela faisait deux ans qu’il marchait la tête courbée : pourtant, un instinct impérieux lui avait ordonné de lever les yeux. Prenant appui sur son bâton, Aaron sortit du rang et se redressa du mieux qu’il put.

L’arbre dominait une butte et masquait le soleil de toute sa hauteur. À travers son feuillage dense, les rayons de l’astre du jour rebondissaient sur de minuscules fleurs d’un rose pâle. Un cerisier, songea-t-il sans trop y croire.

Clopin-clopant, le vieillard s’écarta de quelques mètres avant de se retourner sur le cortège. La file ne l’attendrait plus, mais s’il était trop vieux pour courir après sa place, rien ne l’empêchait de regagner la queue et de continuer son chemin.

— J’ai sommeil, pensa-t-il à haute voix.

Des regards interloqués le dévisagèrent avant de se fondre à nouveau dans la masse grise des faciès harassés. Aaron se retint de ricaner et dirigea ses pas vers l’arbre le cœur léger. Il s’agissait en effet d’un magnifique cerisier qui, s’il en jugeait à l’épaisseur du tronc, devait être âgé d’une vingtaine d’années. Un jeune homme, en somme.

Il empoigna d’une main tremblante une branche couverte de fleurs. De loin, celles-ci n’étaient que des taches de couleur, mais leur beauté méritait qu’on y pose le regard, même s’il n’y voyait plus grand-chose. Malgré le rideau de brume qui lui voilait le jour, Aaron compta cinq pétales. Se pouvait-il que les graines qu’il avait troquées autrefois contre la vie de son fils aient pu voyager, au gré des échanges et des transactions, dans la file d’attente, jusqu’à ce que l’une d’entre elles se retrouve plantée à des milliers de kilomètres de l’endroit où il les avait perdues ? Cinq pétales, lui avait jadis raconté son père, mais pour ce qu’il en savait, les fleurs de cerisier pouvaient tout aussi bien en avoir toujours eu cinq. Pourquoi ne pas y croire ? C’était une belle histoire qui, comme toutes les belles histoires, n’avait pas besoin d’être vraie pour exister. Il en allait de même pour les processionnaires, qui puisaient en eux-mêmes les raisons de poursuivre leur chemin.

Épuisé, Aaron posa sa béquille contre le tronc avant de s’asseoir et de s’y adosser. De là où il se tenait, il avait une vue imprenable sur la file. Comme un ruban qui traversait le paysage d’un horizon à l’autre, elle courait la lande en lacets sinueux, aussi longue qu’inutile. Le vieil homme ne connaîtrait jamais le fin mot de l’histoire, mais il se consola en se persuadant que personne ne le saurait jamais non plus. Dans quelques semaines, les fleurs se transformeraient en fruits splendides et sucrés. Il s’en remplirait l’estomac, si toutefois la vie ne l’avait pas quitté. En attendant, ses paupières lui pesaient.

— J’ai sommeil, répéta-t-il, cette fois-ci à l’adresse de l’arbre comme un fils à son père.

Aaron ferma les yeux, emportant avec lui l’image de la file d’attente sillonnant le monde. Il était finalement arrivé à destination.

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©