Suicide social (ou comment quitter les réseaux sociaux sur un coup de tête)

J’ai quitté les réseaux sociaux sur un coup de tête, sans prévenir personne. Je n’aime pas les effets d’annonce, et je goûte encore moins les « tentatives de départ » qu’on esquisse en public pour mieux se faire retenir. Les comptes à rebours, tout ça…

À vingt ans, j’étais toujours le premier à quitter les fêtes – sans prévenir non plus, si bien qu’au bout d’un moment on finissait par se demander où j’étais passé. Il faut croire que les endroits bruyant me fatiguent vite. Alors voilà, j’ai quitté les réseaux sociaux. Encore, d’aucuns diront, et ils n’auront pas tort. Pourtant, cette fois, j’ai l’instinct. Je sens que c’est la bonne. J’ai mis presque deux semaines à écrire ça. Vous voyez? L’urgence m’a déjà quitté. Et puis je me suis séparé de tous mes comptes, y compris le Facebook perso, celui qu’on garde en dernier ressort parce qu’on a peur de perdre de vue des gens qu’on a de toute façon déjà perdu de cœur. Alors voilà, c’est sans doute la fin.

De cette expérience, je retiens plusieurs choses.

D’abord, qu’au début de tout ça, c’était vraiment bien. Je veux dire, il y a vraiment eu une période dorée des réseaux sociaux. Les plus vieux se souviennent, mais Facebook affichait tous les posts, de façon chronologique, et il n’y avait pas besoin de payer pour que les abonnés de votre page voient ce que vous postiez. C’était bien. Il y a eu aussi de belles rencontres, de très belles rencontres. En fait, j’ai rencontré la plupart des mes contacts pro sur Twitter. Avec certains, j’ai développé une excellente relation, au point d’en venir à les considérer comme des amis. De véritables amis – pas ces « amis » galvaudés par Facebook qui n’en ont que le nom. Des échanges ont eu lieu. De belles idées sont nées. Sans Twitter, le Projet Bradbury n’aurait pas été ce qu’il a été.

Ensuite, que tout s’est emballé et que plus rien n’était vraiment aussi bien qu’avant.

C’est sans doute le vieux con d’internet qui parle, vous me direz – là non plus, vous n’aurez sûrement pas tort. N’empêche qu’il y a cinq ou six ans, le grand public a découvert l’économie de l’attention. Bien sûr, ça existait déjà avant, avec la télé notamment. Mais maintenant, la télé était dans notre poche, en permanence à portée de doigts, et les doigts nous brûlaient. Je me souviens, enfant, avoir rêvé de posséder une télé de la taille de ma main, pour pouvoir la regarder la nuit, quand la maison était endormie. Ce rêve-là a été exaucé, mais je n’imaginais pas que ça irait si loin. Notre cerveau est vite devenu la proie de grandes sociétés qui tiraient leurs revenus de la publicité. Nous avons accepté leurs règles, et nous y avons laissé un peu de notre âme. Le monde s’est accéléré. Nous avons muté au plus profond. L’avenir seul dira si c’était pour le mieux.

Enfin, qu’on ne dit rien d’intéressant dans la précipitation. Je crois que nous avons un peu perdu de vue le fait que la vitesse n’était pas synonyme de fulgurance d’esprit, et qu’il serait bon d’analyser notre rapport à l’immédiateté. Rien de complexe ne peut naître dans l’urgence – on le voit avec les « gilets jaunes », qui ont délégué toute l’organisation et l’infrastructure de leur mouvement à Facebook. Notre monde est devenu trop complexe pour une insurrection, et les solutions d’organisation qui nous sont proposées sont trop simples, trop binaires. La vitesse ne retient que le pour ou contre, le blanc ou noir. Les réseaux sociaux sont des référendums éclairs et permanents, dont les résultats sombrent aussitôt dans l’oubli.

Cela me frappe, depuis quelques semaines que je me remets à lire consciencieusement le journal : maintenant, de grands quotidiens nationaux écrivent des articles pour dire qu’untel a été bashé sur Twitter, ou qu’un autre a fait un « dérapage » sur Facebook – et d’agrémenter l’article de commentaires d’inconnus, retenus pour leur tournure d’esprit ou, plus souvent, pour leur méchanceté. C’est assez fou, quand même, et on ne s’en rend pas compte quand on est dedans. Même en chercher à éviter Twitter, on y est sans cesse ramené. Il faut publier à tout prix, remplir un vide toujours plus grand. Parce que notre faim d’actualités, déjà nourrie par les chaînes d’infos en continu, ne connaîtra plus jamais de limite. Quand je dis que nous avons mutés, je ne rigole pas : en bons dealers, les réseaux sociaux nous ont rendu accros à la notification, au like, à la colère facile. Je ne plaisante pas quand je dis qu’il s’agit d’une drogue, et des plus dures. Elle rend des gens sensés et sensibles colériques, impatients, intolérants, incapables de s’écouter. Quel genre de société voudriez-vous voir naître d’un pareil terreau ?

Pour terminer, j’ai réalisé quelque chose d’important ces dernières semaines. Cette conclusion, je crois que certains artistes devraient la prendre en considération. En tant qu’écrivain, je dois me nourrir d’un certain nombre de sentiments : d’exaltation bien sûr, de beauté, de fascination, mais aussi de colère, de dégoût, de honte. Autant de sentiments exacerbés par les réseaux sociaux. Mais là où le travail de l’artiste est de servir de contenant à ces sentiments, de les faire mijoter en ses tréfonds pour mieux les digérer, afin de produire une œuvre, les réseaux sociaux nous invitent à nous en débarrasser aussitôt. Une belle idée ? Aussitôt postée. Une indignation ? Aussitôt postée. Une colère noire ? Aussitôt postée. Nous évacuons sciemment la matière première de notre puissance de création comme nous tirerions la chasse d’eau, sans réfléchir à ce que nous faisons. Les réseaux sociaux comme toilettes des émotions. Et à vrai dire, depuis une vingtaine de jours, je n’ai jamais eu autant d’idées. Je veux dire, je n’en ai plus eu autant depuis longtemps. Ça encourage à continuer.

Il y a peu de chances que vous lisiez ce message. Déjà, il est long. Beaucoup d’entre vous ne le liront qu’en diagonale, se contenteront des premières lignes – il faut dire que l’état d’urgence permanent qui plane sur notre capacité d’attention compromet toute tentative de se poser un instant. Et puis, il n’est même pas dit que vous le trouviez, de toute façon, puisque je ne le posterai pas sur les réseaux sociaux. Voilà où nous en sommes rendus : désormais, sur internet, un texte n’existe pas ailleurs que sur Twitter et Facebook. De fait, pour beaucoup d’entre nous, internet se résume déjà à trois ou quatre grandes firmes.

Alors voilà. Sur ce blog, désormais débarrassé de l’urgence de poster et de la tentation du putassier, j’essaierai désormais de vous écrire du fond du cœur. Ça ne peut pas faire de mal, non ? Et puis c’est une bonne résolution pour 2019. Allez, je vous laisse : j’ai plein de livres à écrire.

❤️

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22 réflexions sur « Suicide social (ou comment quitter les réseaux sociaux sur un coup de tête) »

  1. Je vois tout à fait ce que tu veux dire. depuis que je rebosse en extérieur (c’est assez récent), je n’ai plus twitter en tâche de fond. et je retrouve certaines ruminations de longue durée, et ça change clairement des trucs…

    en tout cas, bon courage pour cette forme d’ascèse !

  2. Vive les flux RSS, même si je me suis débarrassé de la plupart de ceux qui m’encombraient. Tu ne m’en voudras pas de te relayer sur les réseaux, même si tu les as désertés?

  3. Ploum, sors de ce corps! 🙂

    Sinon, oui: les RSS, c’est bien. La grande force de frappe des réseaux sociaux se résume à 1) c’est facile (convenience or death) et 2) tout le monde y est déjà (et donc, c’est facile). S’en passer, c’est se rendre la vie plus difficile, mais aussi viser la qualité plutôt que la quantité.

    La viser, mais pas forcément l’atteindre. Pas tout de suite, en tout cas. Alors bon courage!

  4. Tant que tu n’arrêtes pas de nous dévoiler, ici, tes multiples productions et expériences, ça me va.

    Bon courage quand même car je sais que l’addiction est une cochonnerie 😉

  5. Ah bin si, on l’a vu ! Les fils RSS d’Olivier ou les miens, c’est pas pour les chiens (fantôme ou pas) :p Tu tombes à point, j’allais t’envoyer un mail (ah, quel mode de communication de vieux con des internets !) pour savoir comment tu allais dans ta paisible campagne pleine de livres et d’épais murs mystérieux. Bon bout d’an à toute la famille et à l’année prochain, ici ou ailleurs :*

  6. Bonjour,
    merci d’avoir « fait mijoter » cette réflexion avant de nous la servir 😉
    Pour ma part, j’assume mon côté « vieux con d’internet » (mail, site web, tout ça …) j’ai donc une (sur)vie sociale très limitée. Par contre je suis passé sur mastodon et je me passe des notifications - et ça me va très bien comme ça. C’est un peu comme avoir le meilleur des deux mondes.

  7. Ce n’est pas un suicide, c’est une renaissance 😉
    Un peu de lenteur (voire de décroissance ?? 😉 ) ça ne fait que du bien! Du coup, avec toutes tes heures libres retrouvées, tu vas pouvoir prendre le temps de réfléchir, d’écrire, et de lire… et un conseil: lis de temps en temps des livres sur la décroissance et des livres sur la société du court-terme (comme « Trop vite! Prisonniers du court-terme », si je me souviens bien du nom). Il y a de nombreux petits livres sur le sujet, passionnants et qui permettent de se dire « Ouf… on est nombreux à se dire que la société devrait ralentir »

    Au passage…. «Les réseaux sociaux comme toilettes des émotions.» c’est une très belle phrase!

  8. Je te comprends. Pour moi, la lenteur c’est déjà de ne pas avoir de smartphone. Peut-être un jour quitter les réseaux sociaux on verra. Bonne route à toi

  9. Je ne vais partager ça nulle part sur les réseau sociaux, pour simple respect de votre démarche. En effet, vitesse et immédiateté en sont l’apanage, à ces réseaux. Donc je suis bien heureux de recevoir de temps à autres vos articles, comme une lettre en papier qui tomberait dans ma boite en fer, celle que le facteur alimente. Et force et courage pour le reste, et l’année entamée.

  10. Quelle bonne résolution : félicitations !
    Vous allez revivre, même tout seul au milieu de nulle part, ça sera plus enrichissant :))
    Moi, je ne suis jamais allée sur les réseaux sociaux, mais ce que j’en vois de l’extérieur me fait de la peine… Je l’ai vu naître l’Internet et c’était fabuleux :)) On se doutait bien qu’il y aurait un « loup »… Je suis une vieille conne et ça ne me pose aucun problème 😀

  11. Et ben moi je suis venu te souhaiter une très bonne année, à toi et tes proches 🙂 Pleins d’attention et de temps pour eux, loin des RS, ais du coup de nous aussi. On a toujours dans le coeur un p’tit chien fantôme, et on lui souhaite plein de bonnes choses 😉

  12. Merci à Olivier d’avoir relayé l’article que j’ai pu lire comme cela. Je serai sans doute revenu un jour ou l’autre ici pour prendre des nouvelles mais le relai a bien fonctionné.

    Tout d’abord, je te présente mes meilleurs vœux pour 2019, que cette année soit celle du changement alors !

    Je comprends ton « suicide social », je ne m’y retrouve que trop peu. Je suis en mode passif.

    A bientôt à travers la lecture de tes écrits !

  13. « Je crois que nous avons un peu perdu de vue le fait que la vitesse n’était pas synonyme de fulgurance d’esprit, et qu’il serait bon d’analyser notre rapport à l’immédiateté »

    Ça résume très bien une de mes préoccupations du moment. Exemple que j’aimerais réussir à suivre, à peu près pour les mêmes raisons.

  14. Bon, je vais ajouter un petit épilogue à mes articles sur ton départ et retour - avoir suivi ton histoire et les billets ici, j’ai aussi l’impression que c’est plus sérieux cette fois. La maturité anti-réseaux-sociaux pas le dégoût définitif? Au plaisir de continuer de te lire ici et ailleurs alors, et bonne année plein de lectures et d’écriture sans dispersion!

  15. Merci pour cette réflexion. Comme quoi, c’est peut-être vieux jeu mais je fais bien de garder mon lecteur de flux RSS pour suivre les blogs qui m’intéressent 🙂

    Ta réflexion sur le fait que poster immédiatement c’est se débarrasser de la matière première qui nous sert à créer me donne à penser. Je n’avais jamais vu les choses comme ça mais, là tout de suite, à chaud, mon coeur me dit qu’il y a une vérité là-dedans qu’il ne faut pas que je laisse échapper. Et puis ça résonne avec les idées que j’avais commencé à écrire pour ma dixième nouvelle qui, après presque un an est toujours en gestation (mais j’ai eu une autre gestation à accomplir entre temps et c’était, c’est toujours, ma priorité numéro 1 🙂 ). Mais il y a des choses comme ça, d’un seul coup, qui entrent en résonance. Peut-être un déclic 🙂

    Merci pour tes articles, tes écrits, continue.

  16. Je suis heureux de m’être abonné à ta newsletter. Dans le flux des réseaux sociaux, je n’avais même pas « vu » que tu avais disparu. J’ai toujours préféré te lire ici plutôt que sur les RS. Tout ceci fait méditer.

  17. Le RSS, c’est la vie. J’espère que ce retrait t’apportera la paix d’esprit dont tu ressens le besoin. Tu as raison à plusieurs niveaux… personnellement, « mon » équilibre doit se trouver quelque part entre l’arrêt total et l’addiction. Tout est affaire du contrôle que l’on peut avoir sur le dispositif (et on sait qu’il est mince) et sur soi (dans nos réactions vis-à-vis des autres). Bonne continuation dans tous tes projets.
    Amitiés,
    S A I D

  18. C’est grâce à un réseau (Mastodon) que je découvre ce blog et j’en suis fort aise 😉
    Je comprend la démarche, me battant moi même pour que les diffusions des uns et des autres qui m’entourent ne se limitent pas aux 2 principaux réseaux sociaux. Cela ne m’empèche pas de profiter de Masto pour découvrir et faire connaître plein de pépites.

    Comme le dit très joliment SAID, « Le RSS, c’est la vie »

    Merci pour le travail partagé.

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