Spoutnik

Sergueï repensa au jour où son père et lui étaient montés dans le Monster Jump au parc d’attractions. Harnachés et ceinturés, les mains crispées sur les accoudoirs, ils avaient encore trouvé la force de se sourire quand le forain s’était éloigné de la rampe pour actionner la manette. D’un coup, la cabine avait été projetée dans les airs à une vitesse phénoménale, soulevée du sol par la traction des élastiques que le propriétaire du manège venait de libérer. Un rire terrifié s’était frayé un chemin à travers la gorge de Sergueï qui, à peine adolescent, connaissait là sa première véritable peur animale. Il s’en souvenait comme si c’était hier.

La cabine monta en flèche, s’érigea au faîte de sa gloire et, le temps d’un battement de cils, Sergueï et son père purent admirer la ville qui s’étalait sous leurs pieds. Un sentiment de félicité irradia dans la poitrine du garçon. Là-haut, les oiseaux seuls leur faisaient concurrence.

Alors que Sergueï s’imaginait qu’à cette allure ils finiraient par toucher le ciel, le manège décéléra, puis s’immobilisa avant que la gravité ne l’entraîne vers le bas. Le rire de l’adolescent se transforma en cri, puis en râle, tandis que la cabine fusait vers le plancher des vaches comme une pierre jetée du haut d’une falaise. Ses tripes bondirent dans son ventre et son estomac se pressa contre son diaphragme avant de faire trois tours sur lui-même et de supplier qu’on l’achève. La joie était restée en haut, avec les oiseaux, et avait été remplacée par une terreur qui, par porosité, avait gagné le garçon tout entier. Reliée à des piliers par deux grands câbles élastiques, la cabine rebondit une première fois, puis une seconde et une troisième. S’il ne s’était pas trouvé pétrifié par l’effroi et la nausée, Sergueï aurait détaché son harnais pour abréger ses souffrances.

Le manège finit par se calmer. La cabine redescendit lentement sur la terre ferme, où un aimant formidable l’ancra au sol le temps de retendre les élastiques et d’y faire grimper un nouveau duo d’intrépides. Les genoux en compote, l’estomac chamboulé et les jambes flageolantes, Sergueï s’extirpa de l’habitacle en titubant. Il était blanc comme un linge. Son père, qui n’en menait pas plus large, refusa d’abord d’acheter la photo capturée par la caméra au pic de leur ascension ; les forains monnayaient ces clichés une fortune et le manège lui avait déjà coûté assez cher. Mais Sergueï regagna ses esprits et tira sur sa manche jusqu’à ce que son père, las, finisse par céder et lui offrir le portrait : les joues gonflées d’hilarité et les yeux de larmes de joie, le père et le fils cramponnés à leurs sièges défiaient de leurs vociférations la ville scotchée en contrebas.

 

Encore dans les vapes, Sergueï se pencha sur le panneau de contrôle : les écrans s’étaient coupés peu après son entrée dans l’atmosphère et n’affichaient plus rien d’autre qu’un ironique curseur clignotant. Une défaillance dans le bouclier thermique avait fait grimper la température dans la capsule spatiale. Engoncé dans sa tenue de cosmonaute, le voyageur de l’espace s’était senti fondre dans ses vêtements. Aveuglé par la sueur qui ruisselait sur son front, il avait essayé de reprendre le contrôle du vaisseau. Des orages de flammes avaient éclaté derrière les hublots, d’abord rouges, puis bleus et blancs, et son siège, comme s’il avait été vissé sur une essoreuse, s’était mis à trembler. En dépit de la chaleur dans l’habitacle, le cosmonaute avait trouvé la force d’abaisser sa visière et d’enclencher le respirateur avant de se cramponner au baquet. Son véhicule était une boule de feu lancée sur la Terre. Il avait ratissé ses souvenirs en quête d’une prière à réciter, mais sa mémoire s’était changée en lande aride sur laquelle rien ne pousserait plus jamais. Ses yeux s’étaient alors rivés sur la photo de la fête foraine qu’il avait scotchée au tableau de commande. Le visage de son père l’avait aidé à se résigner. Puis le monde avait fondu au noir et tout s’était délayé.

Le cosmonaute détacha son harnais et roula sur le côté. La pesanteur lui faisait l’effet d’une paume de géant comprimant sa poitrine, ses épaules et sa tête. Il retira son casque, s’arracha du siège et s’aida de ses bras pour se redresser. Son cou lui faisait un mal de chien, mais il était en un seul morceau : cela signifiait que, d’une manière ou d’une autre, le parachute s’était déployé après la percée de l’atmosphère. Les oreilles bourdonnantes, il coupa le signal d’alarme qui couinait dans la cabine et eut envie de vomir. L’air était lourd de fumée et de sueur. La radio hors service dégageait d’inquiétantes fumerolles. S’il ne sortait pas, il risquait de mourir étouffé ou pire, brûlé vif.

Dans un suprême effort, le pilote rampa jusqu’à l’échelle et se hissa sur les barreaux. La capsule ne roulait ni ne tanguait, ce qui indiquait que le module n’avait pas amerri sur l’Océan Pacifique comme le préconisait la feuille de route. Sa trajectoire avait dû être déviée au moment où le bouclier thermique l’avait lâché : une erreur, fût-elle minime, pouvait infléchir une courbe de plusieurs centaines de kilomètres et rendre les recherches compliquées — surtout si la capsule avait atterri au cœur d’un désert ou sur une île isolée. Il empoigna le levier de déverrouillage de la porte. Sa combinaison lui collait à la peau comme s’il avait couru un marathon. Des frissons secouaient ses épaules et son torse.

Sergueï serra les mâchoires et tourna le levier de toutes ses forces. D’abord rétive, la vis finit par céder et la porte pivota dans un chuintement de vérin pneumatique. Une lumière aveuglante s’engouffra dans l’habitacle. Il leva sa main en visière, respira une grande goulée d’air et, revigoré, battit des paupières pour ajuster sa vue. La capsule reposait au fond d’un cratère creusé dans une terre meuble, à laquelle se mêlaient vieux journaux, plastique usagé et détritus en tous genres. Du sol exhalait une puanteur caractéristique des décharges et autres friches industrielles. C’était bien sa veine.

Le cosmonaute se hissa hors de la capsule et s’assit sur la coque. La moitié du bouclier radiatif avait été désintégrée et l’autre pendait piteusement sur l’engin. Il ne restait rien du revêtement ablatif, qui avait été effeuillé en totalité. La navette, qui aurait dû se trouver carbonisée, était pourtant prisonnière d’une gangue aussi blanche que de la mie de pain, qui lui donnait des airs de grosse meringue. Il arracha une poignée de croûte tiède à la coque. La matière inconnue s’effrita comme du biscuit. Bizarre. Sergueï tourna la tête et constata, estomaqué, que la capsule n’avait pas libéré son parachute. L’homme essaya de rassembler ses esprits. Même amortie, la chute aurait dû lui être fatale et le vaisseau pulvérisé au moment de l’impact. Cet atterrissage défiait toutes les lois de la physique, mais le cosmonaute se tenait pourtant là, bien vivant. Un rire guttural s’éternisa sur ses lèvres tandis qu’il se tâtait les membres pour vérifier que tout était en place. Quand le monde saurait le miracle qui venait de se produire, on écrirait des livres entiers sur son aventure. Peut-être qu’Hollywood en achèterait même les droits.

L’homme passa les pieds hors du vaisseau et glissa sur la coque comme sur un toboggan, traçant un sillon dans la mystérieuse gangue. Ses jambes, encore faibles, peinèrent à amortir son arrivée, si bien qu’il se retrouva le nez dans l’humus. Surmontant son dégoût, Sergueï gravit le cratère à quatre pattes. L’endroit ne ressemblait pas vraiment à une décharge, mais plutôt à un terrain vague sur lequel les locaux avaient dû prendre l’habitude d’abandonner leurs encombrants. Un peu plus loin gisait la triste carcasse d’une automobile aux vitres brisées. Des gamins s’y étaient sans doute défoulés. À deux pas, une vieille machine à laver couchée sur le flanc béait du tambour. À ses côtés, un curieux tapis de mousse recouvrait une pile de journaux cerclée de plastique. Sergueï tituba jusqu’à l’appareil ménager, s’accroupit et gratta la verdure du bout des gants pour déchiffrer la langue dans laquelle était rédigée la publication. Il s’agissait d’un quotidien d’annonces daté de l’an dernier, mais Sergueï, qui n’était pas linguiste, ne parvint pas à en identifier l’idiome. Pour ce qu’il en savait, il aurait aussi bien pu s’agir de français, d’espagnol ou de turc. Une chose était certaine : il n’était pas écrit en caractères cyrilliques. La capsule s’était donc écrasée en dehors de l’espace russophone. Mais il se débrouillait en anglais et finirait bien par dénicher un autochtone avec lequel communiquer.

Sergueï se débarrassa de la partie supérieure de sa combinaison, qui l’engonçait et était trempée de sueur. Il la roula en boule et la jeta à travers la porte de la capsule pour être sûr de l’y retrouver. L’air était doux et le soleil réchauffait sa peau hérissée de chair de poule. Il posa ses mains sur ses hanches et tendit l’oreille pour déterminer une direction à emprunter. Il s’était sans doute égaré loin de tout : avec le barouf que la capsule avait dû produire en percutant le sol et la traînée de flammes qu’elle avait sûrement éparpillée dans son sillage, des témoins se seraient depuis longtemps rués à sa rencontre. Il devrait peut-être marcher un bon moment avant de croiser qui que ce soit. Les détritus indiquaient pourtant que sa piste d’atterrissage était un terrain fréquenté.

Ses jambes gagnèrent en assurance tandis qu’il remontait la friche dans ses bottes d’astronaute et pénétrait dans la haie qui en marquait les frontières. Il longea un chemin de terre d’où s’élevait une désagréable odeur d’urine et entendit un moteur gronder. Il accéléra l’allure et s’extirpa du bois.

À sa grande stupéfaction, le sentier débouchait sur un parking aux emplacements délimités à la peinture blanche, sur lequel s’alignaient des véhicules en piteux état. Une langue d’asphalte fendait le terrain en deux et partait en ligne droite vers un petit village dont Sergueï pouvait clairement distinguer le clocher. Comment les riverains avaient-ils pu ignorer son entrée dans l’atmosphère ? Était-il tombé sur une bourgade habitée par des sourds ?

Le moteur de la camionnette mourut dans un toussotement rauque et une portière claqua. Regonflé d’espoir, Sergueï se rua en direction du bruit et trouva un véhicule hayon ouvert. Dos à l’astronaute s’y penchait le conducteur, visiblement occupé à extraire de l’engin quelque chose d’encombrant.

« Hé, s’il vous plait ! Pourriez-vous… »

Une boule d’horreur l’empêcha de terminer sa phrase. Le conducteur de la camionnette — ou plutôt l’absence de conducteur de la camionnette — s’était redressé devant lui. Le type portait une casquette qui flottait en l’air à l’endroit où aurait dû se trouver sa tête et fouillait mollement les poches de sa salopette vide de tout tronc, de tout bras et de toute jambe. C’était comme si l’homme invisible avait décidé de venir faire un tour à la décharge. Horrifié, Sergueï recula d’un pas et manqua de trébucher. La salopette poursuivit son manège sans se préoccuper du cosmonaute et extirpa de sa poche un paquet de cigarettes. L’inconnu translucide pinça la clope entre ses lèvres et gratta une allumette. Là où aurait dû se trouver sa bouche, la cigarette demeura clouée dans les airs, comme retenue par les fils d’un marionnettiste. Une bouffée de fumée monta en nuage par-dessus sa casquette.

« C’est pas vrai… », gronda Sergueï en s’approchant de l’autochtone.

L’homme transparent ne prêta aucune attention au visiteur et poursuivit sa morne besogne sans hâte : il empoigna à pleines mains un carton rempli de journaux, referma le coffre d’un coup de fesse et disparut en direction du terrain vague.

Scié par la surprise, Seigueï s’appuya contre la portière et récapitula la somme de ses souvenirs. Il n’avait pas pu atterrir sur une autre planète : sa trajectoire était correcte et il était impossible qu’il ait rebondi vers un système solaire voisin comme une balle de tennis. Les chances de tomber sur une seconde Terre habitée par d’autres fumeurs de Gitanes et d’autres conducteurs de camionnette à moteur diesel étaient de toute façon quasi nulles. Deux hypothèses étaient envisageables : soit il était arrivé par Dieu sait quel miracle dans un village où les hommes invisibles couraient les rues… soit il s’était produit quelque chose d’imprévu au moment de la rentrée atmosphérique. Il leva les mains pour les inspecter. Il ne s’était pourtant jamais autant senti en forme.

Incapable de décider entre ses différentes explications, le cosmonaute se tâta les bras pour en vérifier la consistance et se frotta les yeux. Le conducteur de la camionnette reparut, toujours aussi translucide. Sa cigarette était presque fumée jusqu’au filtre.

« Monsieur ! » l’interpela Sergueï.

Sourd à l’appel, le conducteur ouvrit la portière et s’installa au volant de son véhicule. La colère s’empara du voyageur. C’était une chose d’être transparent, c’en était une autre de l’ignorer. Avant qu’il ne la claque, Sergueï bloqua la portière pour empêcher l’homme de la refermer.

« Vous allez m’écouter ? »

Le phénomène de foire tira sur la poignée à plusieurs reprises, comme si les gonds rouillés refusaient de céder. Sergueï résista et voulut toucher le visage de son non-interlocuteur, mais sa main ne rencontra que le vide et fut repoussée par une étrange force magnétique, comme deux aimants de polarité opposée forcés de cohabiter. Le conducteur sembla alors manifester des signes d’irritation. Il lâcha la porte, se redressa et, avant que celui-ci ne puisse l’esquiver, poussa de toutes ses forces Sergueï qui tomba à la renverse. L’homme invisible referma son véhicule, démarra en trombe et quitta le parking sur les chapeaux de roues dans un concert de crissements de pneus.

« Revenez ! » hurla le cosmonaute.

Mais la camionnette était déjà loin.

De rage, Sergueï tapa du pied et serra les poings, mais ne trouva rien à frapper pour diluer sa colère. À vue de nez, le village était situé à une dizaine de minutes de marche. Il n’avait plus qu’à oublier ses aspirations de glorieux retour sur Terre et traîner des bottes jusqu’au bourg pour espérer s’y faire remarquer.

Le cosmonaute clopina sur le bas-côté où poussait une mousse épaisse et des marronniers en fleurs. Le paysage rural, planté de parcelles agricoles à perte de vue, ressemblait à celui de l’Europe de l’Ouest, mais il était incapable de déterminer avec certitude le pays où il avait atterri. Tandis qu’il longeait la route, plusieurs voitures le frôlèrent. Il essaya de lever le pouce, secoua les bras et hurla, mais aucune ne s’arrêta ni ne freina seulement.

Le village, coupé par la grande artère qui traçait une saignée entre ses deux moitiés, s’articulait autour d’une place où étaient regroupés le bureau de tabac, la mairie, l’église, l’épicerie et le fleuriste. L’agglomération était relativement déserte et cinq bonnes minutes s’écoulèrent avant que Sergueï ne tombe sur un habitant qui s’était décidé à sortir de chez lui. Le cosmonaute écarquilla les paupières et se frotta les yeux : une jupe plissée et un blazer strict s’agitaient au-dessus d’une paire de ballerines qu’aucune chair n’habitait. Le conducteur de la camionnette n’était pas un cas à part. Nonobstant l’incongruité de la situation, Sergueï s’inclina et, usant de son meilleur anglais, se présenta à la femme sans visage.

« Je vous prie de m’excuser, mais je viens de l’espace et ma capsule s’est écrasée un peu plus loin, si bien que… »

L’apparition bouscula le cosmonaute et l’envoya au tapis.

« Non mais hé, ça va pas ou quoi ?! »

La créature transparente poursuivit son chemin sans se soucier des invectives lancées par le voyageur de l’espace et s’engouffra dans la boulangerie. L’homme se releva, essuya ses mains sur sa combinaison et entra dans la boutique. La cliente commandait en silence un demi-pain bien frais à une boulangère aussi inapparente que son interlocutrice. La blouse flottante tendit la miche à l’autre, qui enfourna son achat dans son cabas et pivota sur les talons de ses chaussures vides pour sortir du magasin. À la vue des pâtisseries alignées sur l’étal, la faim s’empara du cosmonaute.

« Madame, s’il vous plait, je n’ai pas d’argent, mais l’armée russe vous dédommagera. Si je pouvais seulement… »

La boulangère arrangea le serre-tête qui marquait le haut de son crâne, puis disparut dans l’arrière-boutique sans cérémonie.

« Bon… »

Sergueï contourna le comptoir, jeta son dévolu sur un appétissant feuilleté et l’enfourna en un clin d’œil. Il ouvrit le frigo, déroba une bouteille d’eau et s’en rinça le gosier avant de dévorer un éclair au chocolat. Au sortir de la boulangerie, il croisa un gros pull rouge tellement distendu qu’il ressemblait à une montgolfière. Mais il eut beau passer la main là où aurait dû se trouver son visage, il ne ressentit rien d’autre que cette bizarre résistance magnétique qui repoussa son bras. Las, le cosmonaute laissa le client vaquer à ses occupations.

Une cabine téléphonique trônait au centre de la place. Avec un peu de chance, Sergueï pourrait joindre Baïkonour et leur demander d’envoyer la cavalerie à son secours. Il s’engouffra dans la cahute et décrocha le combiné. Pas de tonalité. Il appuya plusieurs fois sur le levier et pianota sur les touches pour composer un numéro, mais le haut-parleur ne cracha rien d’autre qu’un grésillement lointain, comme une radio défectueuse. Le cosmonaute tenta de déchiffrer les instructions placardées sur la vitre, mais se heurta encore à la barrière de la langue. Selon les pictogrammes, le téléphone fonctionnait avec de la petite monnaie. De dépit, il essaya de se rappeler le numéro gratuit des urgences internationales. La porte de la cabine cliqueta et Sergueï se retourna dans un sursaut. Un agent de police, képi posé sur une tête transparente, lui arracha le combiné des mains et le reposa sur son socle.

« Hé, non mais oh, vous ne voyez pas que j’essaye de téléphoner ? »

Le voyageur de l’espace redécrocha le combiné et composa le numéro qui lui était revenu entre temps. Un crépitement résonna à l’autre bout du fil, mais l’agent de police entra de nouveau dans la cabine pour l’empêcher de se servir de l’appareil. Cette fois, le fonctionnaire fit de grands moulinets avec ses bras et obligea Sergueï à sortir. Le cosmonaute eut beau essayer de répliquer, ses poings et ses pieds ne rencontrèrent que le néant. Cet endroit était décidément grotesque. N’était-il d’ailleurs pas en train de rêver ?

Il déambula un long moment sur la place avant de choisir sa prochaine destination. Les portes de l’église du village n’étaient pas verrouillées, aussi pénétra-t-il dans le bâtiment et grimpa une volée de marches qui tenait autant de l’échelle que de l’escalier. Une fois au sommet du clocher, il trouva comme il l’espérait deux cloches et un bourdon suspendus à leur axe. Il empoigna la corde enroulée sur la poutre et tira de toutes ses forces. Rien ne se produisit. Elle devait être bloquée.

Le cosmonaute se hissa sur la plateforme et étreignit la cloche la plus proche avant de la projeter de toutes ses forces contre le bourdon. La résonance lui ramona les tripes, mais il trouva la force de répéter son geste une seconde, puis une troisième fois pour s’assurer qu’on aurait entendu ce formidable vacarme à s’en percer les tympans.

Hors d’haleine et ankylosé, le cosmonaute s’accroupit sur le plancher tapissé de crottes de chouettes et attendit que la rumeur des cloches s’évanouisse. Des pas claquèrent dans l’escalier, erratiques et précipités. Bientôt, une soutane surmontée d’une calotte flottant dans le vide fit son apparition dans le beffroi. Si quelqu’un ici pouvait être sensible aux puissances invisibles, c’était bien le prêtre. Sergueï se rua à sa rencontre et manqua de lui arracher la chasuble.

« Mon père, entendez-moi ! » bégaya-t-il.

Mais le curé se dépêtra de son étreinte en silence et, probablement effrayé par le comité d’accueil, fit volte-face et s’engouffra dans l’escalier escarpé par lequel il était arrivé. Un grand tumulte s’éleva. Quand Sergueï passa la tête par l’ouverture, il vit que la soutane gisait inerte sur le sol de l’église. Dans la précipitation, le prêtre avait glissé et s’était sans doute rompu le cou.

« J’y crois pas », marmonna le cosmonaute en descendant avec précaution.

Il s’approcha du corps, chercha un poignet pour prendre son pouls, mais fit chou blanc. De dépit, il enjamba le religieux et s’extirpa de l’église. Il aurait eu beau appeler à l’aide, s’époumoner et agiter les bras, personne n’accourrait de toute façon.

À deux doigts de la crise de nerfs, il traversa la place pour entrer dans le café. Une demi-douzaine de poivrots invisibles étaient accoudés au zinc et sirotaient un bock de bière, casquettes et bérets rivés en direction d’un écran de télévision qui, aux yeux du cosmonaute, paraissait ne diffuser qu’un rideau de parasites vidéo.

« J’imagine qu’il est inutile que je me présente ? »

Les habitués ne tournèrent pas la tête et continuèrent de boire à petites gorgées. Las, Sergueï contourna le comptoir et dégota une bouteille d’eau de feu presque vide dont il se contenterait pour célébrer son retour. Nul ne bougea quand le récipient bascula cul par-dessus tête et déversa son contenu brûlant dans la gorge du cosmonaute.

« Qu’est-ce qu’il faut faire pour vous remuer, bande d’idiots ? s’égosilla le Russe avant de joindre le geste à la parole. Est-ce qu’il faut secouer les bras, hurler, grimper sur le comptoir ? Ou peut-être qu’il faudrait que vous alliez jeter un œil à l’église pour admirer le résultat des cabrioles de votre prêtre ? Demeurés ! »

Les clients dodelinèrent à peine leurs têtes translucides quand le cosmonaute tenta de leur arracher les verres des mains. Les hommes transparents étaient dotés d’une force herculéenne et Sergueï ne parvint même pas à les ébranler. Triste, il se laissa retomber sur un tabouret et finit par se demander si ce n’était pas lui qui était devenu invisible.

Il termina de se vider l’esprit au robinet d’une pompe à bière et, la démarche hésitante, sortit du bistrot pour reprendre la route du terrain vague. L’habitacle de sa capsule, tout étriqué qu’il fut, lui paraissait être un havre préférable à n’importe quelle chambre de ce village de fous. Ivre, il zigzagua sur le bas-côté et manqua à deux reprises de se faire écraser par un bolide qui fonçait à toute berzingue sur le ruban de bitume. Il traversa la haie, soulagea sa vessie dans le bosquet — l’odeur de sa propre urine ne ferait qu’entretenir celle des autres — et traîna ses bottes spatiales à plusieurs centaines de milliers de roubles sur le sol crasseux de la décharge.

Un hoquet lui fit relever le menton. Autour du cratère creusé par sa capsule se massaient des gosses en shorts, à la chair tout aussi invisible que celle de leurs probables géniteurs. Ils paraissaient néanmoins avoir perçu l’incongruité de la topographie.

« Bonjour ? »

Les enfants trépignèrent en silence, se trémoussèrent, et leurs baskets imprimèrent des empreintes dans la terre du cratère. Ils ne l’entendaient pas davantage que les adultes. Un gamin s’approcha de la pente, mais la déclivité était trop forte et il remonta avant de glisser tout au fond. Les marmots firent mine de se pousser dans le trou puis, quand ils s’en furent lassés, se rassemblèrent en troupeau et filèrent en direction du bourg.

« Au moins, j’aurai la paix », soupira Sergueï.

Le cosmonaute marcha vers le cratère et descendit dans une glissade jusqu’à la capsule. La vue brouillée par l’alcool, il inspecta de nouveau la mystérieuse gangue blanche et friable qui recouvrait son vaisseau comme le nappage d’un gâteau. Ce revêtement n’avait aucun sens, pas plus que son atterrissage réussi sans parachute, le fait d’avoir survécu à l’impact ou ce village habité par des fantômes. Dans les méandres de son esprit embrumé commençait à se bâtir, brique par brique, un début d’explication : il était entré dans l’atmosphère en suivant un angle imprévu qui, la vitesse et la chaleur aidant, avait d’une manière ou d’une autre donné naissance à une singularité quantique qui l’avait piégé dans un stade d’existence parallèle. Cela pouvait expliquer son incapacité d’interagir comme son miraculeux sauvetage. Le crash ne l’avait pas transporté dans une autre dimension : il était lui-même devenu une sphère de conscience alternative.

À deux doigts d’éclater en sanglots, Sergueï se glissa dans la capsule et se lova dans le siège. Il décrocha la photo de la fête foraine et, les yeux voilés, régla la distance entre le cliché et lui pour ajuster la netteté. On pourrait tourner un drôle de film de ses mésaventures s’il parvenait à se faire réentendre un jour. Il était un cosmonaute, un scientifique pur et dur, un rationnel à l’épreuve des croyances et des peurs primitives : il finirait bien par trouver une solution.

Au-dessus de lui, à travers le hublot de la capsule spatiale, la Lune lui adressa un clin d’œil avant de dériver vers l’horizon bleuté. Le sommeil le cueillit sitôt qu’il ferma les paupières.

 

Le moustachu croisa les bras, incrédule.

« Eh bé… c’est un sacré foutu trou, ça.

— Ouais, hein, m’sieur ? On s’est dit qu’ça vous épaterait, pas vrai les gars ? » répondit un garçonnet à la mauvaise frimousse.

Derrière, la petite bande secoua ses visages amusés. Le propriétaire de la friche semblait plus circonspect que diverti.

« J’me demande c’qui a bien pu creuser un trou pareil.

— C’est p’t-être un genre de météorite ou quelque chose du style, rétorqua le garçonnet dans un haussement d’épaules. J’ai vu ça dans Science pour tous : des cailloux pas plus gros qu’un ballon de foot qui voyagent dans l’espace et qui vous creusent des trous terribles dans les champs sitôt qu’ils atterrissent. Paf ! »

Le moustachu se gratta la nuque et ajusta sa casquette. De quelque manière qu’il ait pu se former, le cratère était maintenant vide : c’était un trou aussi bête que gigantesque en plein milieu de sa propriété et il ne tenait pas à ce qu’un gamin s’y casse une jambe. Il n’avait aucune envie qu’un parent mal luné lui colle un procès sur le dos.

« Qu’est-ce que vous allez faire, m’sieur ?

— La seule chose possible, mon gars. »

Une heure plus tard, la pelleteuse envoyait valdinguer la machine à laver et rebouchait le trou, au grand dam des enfants qui voyaient déjà dans le cratère un terrain propice à de nouveaux divertissements et à des cascades inédites. L’engin de chantier repoussa les rebords du gouffre et y déversa de grandes pelletées de terre jusqu’à le combler complètement.

« Et qu’je vous vois pas creuser ! » gronda le propriétaire en abandonnant derrière lui les marmots déconfits.

Les chenilles du monstre de métal tracèrent de larges sillons dans la friche et chacun rentra chez lui avant l’heure du déjeuner.

Le terrain vague demeura silencieux.

❤️

Vous aimez le Projet Bradbury ? Soutenez-le ! À partir de 1€/mois, vous pouvez en devenir mécène grâce à Tipeee et avoir accès à des contreparties exclusives, sans compter la satisfaction de continuer à lire ces textes en sachant que vous y êtes un peu pour quelque chose 😊



📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©