Soignez vos méchants

J’ai déjà eu l’occasion d’expliquer tout le bien que je pensais de la série Once Upon a Time, qui si elle n’a pas vocation à révolutionner le genre, a le mérite de proposer des personnages de méchants des plus réjouissants, ce qui est assez rare pour être souligné. Une bonne histoire, c’est souvent et avant tout de bons méchants. Attention, quand je dis méchant, il ne s’agit pas forcément d’un pirate avec une jambe de bois et un œil de verre (pardonnez ce racisme anti-pirate primaire). J’entends le méchant au sens de l’opposant, du défi à relever et des barrières qui empêchent les héros d’accomplir la tâche qui leur est assignée. Néanmoins, quand un méchant est un vrai méchant au sens Disney du terme et qu’il est réussi, quel pied !

Il y a deux manières — à mon sens — de réussir un bon méchant.

La première, c’est de créer un personnage tellement bad ass qu’il va réussir à nous coller des frissons de terreur dès la première apparition : Godzilla, par exemple, ou les Kaijūs de Pacific Rim (même si le film est ridicule). Si son apparence n’est pas intrinsèquement effrayante, alors mieux vaut le doter de pouvoirs exceptionnels. Pour moi, l’un des meilleurs méchants de littérature qu’il m’ait été donné de rencontrer est Achéron Hadès, dans L’Affaire Jane Eyre de Jasper Fforde : aussi séduisant que maléfique, plutôt drôle, et surtout doté de pouvoirs presque insurmontables. Si vous optez pour cette solution, il faut que votre méchant soit quasi imbattable, presque invincible — et j’insiste sur le presque, bien sûr, parce que les protagonistes vont tout de même trouver le moyen de l’expédier en Enfer.

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La seconde, qui est un peu plus subtile, va faire appel à l’empathie du spectateur ou du lecteur. Évidemment, recourir à cette option nécessite qu’on ait du temps pour la développer, et il sera beaucoup plus facile de l’utiliser dans une série — où l’on a tout le temps nécessaire pour s’installer — qu’au cinéma (quoique). La recette est toute simple : il faut donner des excuses à votre seigneur des ténèbres, justifier toutes ses actions par sa propre expérience ou pour des idéaux qui le dépassent et qui échappent aux héros (mais pas au lecteur/spectateur). Par exemple : s’il déteste autant le héros, c’est parce que le père du héros susnommé le brimait à l’école — cf Severus Snape dans la saga Harry Potter. Si la méchante reine veut tuer Blanche-Neige, c’est parce que celle-ci lui a causé du tort — sans s’en rendre compte — au point qu’elle a dû renoncer à l’amour de sa vie. Oui, les méchants ont un cœur, et plus il est gros, plus le spectateur se met à sa place : et nous adorons adorer les méchants, comme nous adorons les détester. L’idéal, c’est de donner au méchant une personnalité complexe, un passé fouillé, des conflits, des tensions, des frustrations dans lesquelles nous pourrions tous nous retrouver.

Quelquefois même, on peut rencontrer des méchants qui cumulent ces deux options : je pense par exemple au Dracula de Francis Ford Coppola. Alors que dans le roman de Bram Stoker, notre vampire n’est qu’une bête sans âme (et moustachue) qui n’aspire qu’au sang versé (si possible dans un verre à cocktail), le scénario de James Hart donne à Dracula une dimension humaine dans laquelle nous pouvons nous retrouver : c’est un monstre, certes, et ses pouvoirs sont terrifiants, mais il agit ainsi parce qu’il redoute la solitude de l’éternité et qu’il pleure depuis des siècles sa femme adorée qui lui a été enlevée par malice. Ainsi, Dracula est encore aujourd’hui l’un de mes films préférés.

Plus nous donnons au méchant des raisons de l’être, plus nous entrons en empathie avec lui. Peu importe si elles sont justes ou fondées : dans la vie, nous agissons aussi quelquefois pour des raisons mauvaises, égoïstes ou idiotes, ça arrive. Peu importe qu’il ait quatre yeux, des ailes de chauve-souris ou quatre rangées de dents aiguisées. L’essentiel, c’est que votre méchant soit humain.

Bandeau : « Dracula » — Francis Ford Coppola
Columbia Pictures / American Zoetrope © 

10 pensées sur “Soignez vos méchants”

  1. C’est rigolo parce que t’as mis une image du Joker de Nolan, l’un des rares méchants avec qui l’empathie que tu mentionnes est difficilement envisageable puisqu’il a des motivations pour le moins obscures. Je veux dire de dehors de semer le chaos total…

  2. Je sais ! J’attendais que quelqu’un relève, merci 😉

    Bon, après, son super-pouvoir est justement d’être dénué d’empathie : ça le placerait dans la catégorie des monstrueux. Maiiiiis… il a un côté nihiliste qui n’est pas sans rappeler les réflexions morbides de certains philosophes d’outre-Rhin. Un humain… trop humain ? 😀

  3. Mais réussir un méchant qui fasse flipper, je trouve ça très difficile. Un de ceux qui m’ont vraiment foutu les jetons, en littérature, c’est le Vlad Tepes / Dracula du roman « Les fils des ténèbres » de Dan Simmons, parce qu’il a réussi à en faire un portrait glacial de cruauté. En deuxième place vient la vieille sorcière de « L’Echiquier du mal », du même Simmons, qui me faisait parfois arrêter ma lecture tellement je la trouvais géniale. Simmons a une caractéristique qui revient pour moi dans tous ses romans : ses héros sont insupportables et j’ai toujours envie de les voir mourir au plus vite (parce qu’il essaie de trop de montrer qu’ils sont super sympas et cultivés ; au final on dirait des gamins prétentieux), alors que ses méchants sont toujours très réussis et terrifiants. Et je ne sais pas comment il fait pour les rendre terrifiants.

    Ca doit entrer dans ta première catégorie, les personnages badass, mais comment tu crées un personnage badass de cette dimension, je ne sais pas. Il faut de la retenue je crois, montrer que le personnage est tout en puissance rentrée, et que seulement parfois, il explose et laisse voir sa folie. Y’a de ça dans le Joker de Nolan, aussi, ou dans le personnage joué par Philip Seymour Hoffman dans Mission Impossible 3 (un autre méchant de fiction qui m’a marqué). Et il y a de ça bien sûr chez Hannibal Lecter. Courtois, gentil, jusqu’au moment où il t’égorge.

  4. A l’inverse, Walter White de la série Breaking bad ne m’a jamais inquiété, mais m’a tapé sur le système depuis quasiment la première saison. Je n’ai jamais pu encadrer ce mec, à qui les scénaristes ont brutalement filé toutes les caractéristiques du démon psychopathe et retiré tout ce qui faisait de lui un être humain (ce qui tient déjà difficilement la route) mais sans le doter de cette brutalité explosive qui rend les gens flippants.

    Le type qui joue le patron de la chaîne de fast food est bien plus flippant que lui, dans ce genre.

  5. Mon « méchant »? préféré reste et restera toujours, je pense, Roy Batty (Rutger Hauer) dans Blade Runner,inquiétant, terrifiant, fascinant, émouvant, tellement plus humain que les humains….l’interprétation de R. Hauer est …… remarquable… mais je suis fn ça doit se sentir!!!

  6. Hitchcock insistait sur l’importance de réussir le personnage du méchant pour réussir son film : j’aime particulièrement son Inconnu du Nord-Express et bien sûr Norman Bates dans Psychose, même s’ils sont plus fous que méchants… Et chez les femmes, la Milady des Trois Mousquetaires est maléfique à souhait, fascinante par un mélange d’absence totale de scrupules et de séduction. Même si l’on ne peut pas parler de complexité psychologique, c’est efficace.

  7. C’est vrai qu’un bon méchant fait beaucoup pour un bon livre. Personnellement j’aime beaucoup Smaug le dragon du Hobbit (je ne parle pas du film je ne l’ai pas vu) qui est à la fois intelligent et subtil et vraiment méchant. Sa cruauté est purement gratuite. Je pense qu’il rentre dans la catégorie «bad ass» avec super pouvoir 🙂
    Après pour rester chez Tolkien, il y a évidemment Gollum, qui fait je pense partie des 2 catégories, sans l’aspect super pouvoir il est quand même un peu flippant. Car même si on a effectivement de la pitié et de l’empathie pour lui il n’en reste pas moins tout à fait détestable.
    Et dans la catégorie méchant avec un idéal incompréhensible je suis sensible au personnage de Javert, qui est détruit non parce qu’il est le méchant mais parce qu’il ne supporte pas de voir son idéal s’effondrer.
    Pour finir mais je ne sais pas si c’est vraiment un méchant il y a le Gritche d’Hypérion de Dan Simmons (décidemment ce monsieur sait faire les méchants).
    Pour la route : une mention pour «A song of Ice and Fire» ou Georges RR Martin a réussi à caser presque tous les personnages dans la catégorie méchant 🙂

  8. Puisque on parle de « Dracula », j’avais adoré une interview de Christopher Lee qui revenait sur sa carrière. Pour lui, il ne joue pas des méchants mais des « héros maléfiques » et il insiste sur ce terme. J’aime beaucoup la subtilité qu’il introduit.

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