Slow reading : pour lire mieux, lisons lentement

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Nos cerveaux sont des éponges : ils s’adaptent sans cesse à notre environnement et développent les outils dont nous avons besoin pour interagir avec le monde en temps réel. Ainsi, nos facultés cognitives nous permettent d’apprendre à lire. Mais une fois cette capacité acquise, le boulot n’est pas terminé. À force de pratique, cette compétence s’améliore, se complexifie : à six ans, nous sommes à peine capable de lire une phrase simple, tandis qu’à dix, nous pouvons sans crainte nous lancer dans le déchiffrage d’un  petit roman. Plus tard, à force d’entraînement, nous devenons plus habiles. Les longs romans, les essais, les traités scientifiques et les pamphlets philosophiques ne nous font plus peur.  Nous nous améliorons sans cesse et, de la même manière que j’ai commencé le Projet Bradbury pour apprendre à mieux écrire, nous devenons de meilleurs lecteurs à chaque fois que nous lisons. C’est du moins la manière dont les choses fonctionnaient jusqu’à présent.

Dans un article du Washington Post, Michael Rosenwald relaye l’histoire de Claire Handscombe, une diplômée en écriture créative de 35 ans qui, un beau matin, s’est rendue compte qu’elle ne savait plus lire — ou plutôt qu’elle ne savait plus lire comme avant. Ainsi que l’expliquent les scientifiques (neurologues, chercheurs en sciences cognitives, linguistes et autres psychologues en tête de peloton), nos cerveaux n’ont pas arrêté de s’adapter avec l’avènement d’internet et des réseaux sociaux. De fait, ils ont eu à opérer l’une des plus grandes modifications qu’ils aient jamais eues à faire au cours des derniers siècles. Face au tsunami d’informations qui inonde les réseaux, les journaux, les chaînes de news en continu, quelquefois jusqu’à saturation, notre cerveau s’est adapté : il s’est remodelé pour chercher les mots-clefs dans les grandes masses d’informations.

Ainsi que l’explique Handscombe, le problème ne se poserait pas si nous étions des machines dévolues seulement à l’efficacité mécanique. Mais lorsque la jeune femme a réalisé qu’elle était désormais incapable de lire un roman à tête reposée, sans scanner les pages à la recherche des informations les plus pertinentes, elle a commencé à se poser des questions. Ce n’est un secret pour personne : la lecture d’un roman est une lecture plus exigeante que celle d’un tweet ou d’un statut Facebook. Elle demande concentration, rigueur et patience. Or, nos « cerveaux-Twitter » ne sont plus véritablement capables de cette attention : ils papillonnent de page en page, s’interrompent, picorent ici et là avant d’oublier ce pour quoi ils étaient venus à l’origine. Il n’y a rien d’étonnant à imaginer que l’attention devienne bientôt une matière première plus précieuse que l’or ou le pétrole.

En tant qu’auteur, le cerveau est mon outil de travail principal. Je me sers du mien pour inventer des histoires et y puiser les bons mots pour vous les raconter, mais je me sers aussi du vôtre, en vous faisant confiance pour les interpréter d’une manière logique. Ce problème me touche donc, ainsi que mes confrères, de façon directe. Les professeurs de français l’ont tous remarqué : il est plus difficile aujourd’hui de faire lire du Balzac (sans parler de Proust) à des lycéens ou même à des étudiants. Nos capacités d’attention fondent comme neige au soleil, et cette érosion de la faculté de concentration, de décryptage, de recherche de sens menace directement mon métier. Pour bien travailler, j’ai besoin que vos cerveaux soient en pleine santé. Je ne veux pas qu’ils se contentent de chercher le sens général d’un paragraphe, mais qu’ils soient en mesure d’apprécier la subtilité d’une construction, de dénicher un sens caché, de s’approprier une thématique ou de s’immerger dans une atmosphère. Sans cela, mon travail n’est qu’à moitié achevé.

Heureusement, nos cerveaux peuvent aussi désapprendre les mauvaises habitudes que nous avons prises sur le net, dans les journaux et à la télévision. Ainsi que l’explique Daniel Coyle dans son excellent essai The Talent Code (dont je vous recommande la lecture), même s’ils sont plus efficaces dans notre prime enfance (d’où l’importance de forcer les enfants à lire), nos crânes demeurent malléables à tout âge de la vie. En exerçant nos capacités d’attention, par exemple en s’obligeant à lire tous les mots, toutes les phrases d’un roman (ça paraît simple comme ça, mais essayez pour voir), on peut regagner petit à petit cette faculté d’attention.  Cela demande des efforts — beaucoup d’efforts — et Claire Handscombe, malgré son amour de la lecture, a lutté pendant plusieurs semaines avant de retrouver des capacités de concentration optimales. Mais cela en vaut la peine.

« Pourquoi ? » me direz-vous.

C’est vrai. Après tout, pourquoi ne pas nous contenter des informations essentielles ?

D’un certain côté, nous sommes des machines à fabriquer du sens. Des machines, oui, mais des machines humaines, et la lecture est l’un de nos modes d’apprentissage privilégiés. La profusion d’informations nous condamne à scanner de plus en plus, au risque de louper des informations essentielles parce que subtiles, voire même superflues. Il nous est tous arrivé de lire un livre et de nous rendre compte, au bout de quelques pages, que nos pensées s’étaient évadées et que nos yeux n’avaient fait que parcourir les lignes sans en chercher le sens. Condamnés à reprendre notre lecture plusieurs pages en arrière, nous recommençons, jusqu’à ce que notre cerveau décroche de nouveau.

Notre faculté de concentration, d’attention et de fabrication de sens est un outil merveilleux: elle nous permet d’élaborer des réflexions complexes, exigeantes, détaillées, là où une lecture superficielle dont nous ne tirons que des mots-clefs, voire simplement le titre, reste à la surface des choses. Une pensée prémâchée, en quelque sorte, et — parce que prémâchée — dangereuse. Nous ne devons pas nous reposer sur nos lauriers. Internet a permis la circulation de l’information. Le prochain défi est de laisser au vestiaire notre costume de poisson rouge, et de commencer à appréhender de façon responsable ce flux incessant. Nous ne sommes pas des néo-luddites.

Car entraîner son cerveau à être attentif est sans doute la meilleure manière de ne pas passer à côté de ce qui compte vraiment et qui, quelquefois, repose en dehors de l’évidence. Ainsi, dans le roman, l’essentiel se trouve quelquefois dans le superflu. Il serait dommage de passer à côté.

Pour lire mieux, il faudra donc réapprendre à lire… plus lentement.

Photo : Turtle sunning itself — Michael Napoleon (CC-BY, via Flickr) 

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