Se couler dans le monde et devenir de l’eau

 

Je l’avoue volontiers, j’ai un petit faible pour ce que dans les pays anglophones, on appelle les “commencement speeches” : lorsque les étudiants terminent leur cursus en université, des invités viennent faire un discours devant toute la promotion. Dans les facultés les plus réputées, les orateurs peuvent être très prestigieux : Barack Obama lui-même s’est prêté à l’exercice. Sans aller jusque là, de grandes personnalités ont offert aux étudiants leurs meilleurs conseils, de Neil Gaiman (son discours est un moment formidable que je conseille à tous les écrivains en herbe) à J.K. Rowling en passant par Steve Jobs, Ellen DeGeneres, Jeff Bezos et Steven Spielberg. C’est une tradition à laquelle tout le monde ou presque se plie, une manière de rendre à la société ce qu’elle vous a donné, de souhaiter la bienvenue aux étudiants dans la vie active et de les mettre sur la voie en les inspirant le plus possible. Ces commencement speeches sont souvent de grands moments d’émotion pétris de sentiments lumineux et d’humanité, et je regrette que cette tradition ne soit pas généralisée partout dans le monde tant c’est une belle manière de commencer sa seconde vie.

L’un d’entre eux, en particulier, m’a toujours paru au-dessus de tous les autres : celui du regretté David Foster Wallace, donné devant les élèves du Kenyon College, en 2005 (trois ans seulement avant son suicide)  et auquel on a commodément donné le titre : “This is Water” (C’est de l’eau). 

Il commence de cette manière.

Il y a ces deux jeunes poissons qui nagent ensemble, et ils en croisent un troisième, plus vieux, qui leur fait un signe de tête et leur demande :

— Bonjour, les garçons ! Alors, l’eau est bonne?

Les deux poissons continuent de nager et quelques instants plus tard, l’un regarde l’autre et dit :

— Mais bordel, qu’est-ce que c’est, de l’eau ?

Le propos de l’écrivain est simple : nos cerveaux sont configurés pour réagir et apprendre d’une certaine manière. Ils sont programmés pour être irrités à la caisse d’un supermarché lorsqu’après une longue journée de travail, on se retrouve coincé derrière une maman qui hurle sur ses enfants et une adolescente hystérique. Ils sont programmés pour insulter les autres conducteurs lorsqu’on les trouve trop lents et qu’on ne parvient pas à les doubler dans le trafic. Ils sont programmés pour ne se préoccuper que des questions matérielles et personnelles, au détriment des véritables sujets dont nous devrions vraiment nous occuper comme  l’amour, l’entraide ou l’apprentissage de la patience. Nos cerveaux sont des machines qui ont un “réglage par défaut”. Et le véritable palier de l’apprentissage consiste à se débarrasser de ce réglage d’origine pour le régler à notre propre fréquence : une fréquence qui ne tournerait pas autour du “Moi, moi, moi”.

Car cette mère qui hurle sur sa progéniture est peut-être la même qui vous a aidé à résoudre un problème d’assurance au téléphone deux heures plus tôt. Cette adolescente vit peut-être une situation difficile à la maison, et la caissière fait de son mieux pour ne pas craquer nerveusement devant les clients. Quant à l’automobiliste lent qui roule en gros 4x4, il a peut-être subi un grave accident de la route autrefois et ne se sent désormais en sécurité qu’au volant d’une grosse voiture, en roulant lentement. Ce n’est pas forcément la vraie raison : mais c’est une raison parmi d’autres. Comme le dit Wallace :

Je ne dis pas que c’est vrai. Je dis que c’est possible.

Ainsi nous vivons au sein d’un environnement qui nous formate à penser certaines choses, à tenir certains raisonnements pour acquis. Ce même environnement nous pousse à croire que tout tourne autour de l’argent et que la vie ne vaut d’être vécue que pour une carrière fulgurante, un bon salaire, un écran plat et un appartement confortable. Nous tenons ces postulats pour des buts intrinsèques, qui ne doivent pas être remis en question. Combien de fois par exemple avons-nous entendu « mais comment tu vas faire pour l’argent ? » lors de discussions familiales ou entre amis ?

Ce discours d’introduction, je me le repasse à chaque fois que je doute. À chaque fois que des idées noires me traversent et déversent leur fiel dans mes neurones. Ces pensées murmurent : “Pourquoi tu ne vivrais pas ta vie comme tous les autres, comme tout le monde ? Tu te crois meilleur ?Pourquoi est-ce que tu t’infliges cette souffrance, pourquoi est-ce que tu penses trop et que tu ne gagnes pas assez ? Pourquoi est-ce que tu t’accroches à des rêves inaccessibles, à des chimères ? Tu ferais mieux de prendre une assurance vie et de cotiser pour ta retraite.”

Bien sûr, David Foster Wallace ne dit pas que ces pensées sont intrinsèquement mauvaises. Il est très difficile, selon lui, de parvenir à débrancher les câbles d’origine et de se focaliser sur les questions qui comptent vraiment : “Est-ce que je donne de l’amour à ceux que j’aime ? Est-ce que j’exerce un métier qui me donne entière satisfaction ? Est-ce que j’ai l’impression d’avancer, d’aider les autres à aller mieux ?  Est-ce que j’estime que mon temps est bien employé ? Est-ce que je suis… heureux ? 

Mais cela vaut le coup d’essayer et, à l’instar de ces deux poissons, de regarder autour de soi, de voir ce qui est vraiment important — et qui est en général juste là, devant nos yeux, tout autour de nous, prêt à être saisi — et de se dire :

“ Voilà ce que c’est que de l’eau… Voilà ce que c’est que de l’eau… ”

La métaphore de l’eau est souvent utilisée, notamment dans la culture Zen. J’aime aussi tout particulièrement ce que Bruce Lee en pensait.

Vide ton esprit. Il doit être clair, sans forme précise. Comme de l’eau. Si tu mets de l’eau dans une tasse, l’eau devient la tasse. Si tu la verses dans une théière, elle devient la théière. L’eau peut couler, s’infiltrer, goutter ou s’écraser en trombes. Sois eau, mon ami.

Je trouve ces deux métaphores particulièrement adaptées au métier d’écrivain. D’une part, l’auteur doit faire abstraction de ce que le monde lui hurle et du découragement que cela peut susciter. Mais il doit aussi «devenir la théière» et se fondre dans son environnement, en prendre la forme et la retranscrire. L’eau peut être frappée, jetée au sol, transvasée à l’infini : elle reprendra toujours sa forme initiale, inchangée et paisible.

Mais plus généralement, ces deux métaphores enseignent à chacun comment, en faisant attention à notre environnement et en ayant l’esprit clair au sujet de nos réelles motivations, nous pouvons devenir, tout bêtement, de meilleurs êtres humains.

D’autres sont passés par les mêmes épreuves avant nous. Nous ne gardons en mémoire que ceux qui les ont passées avec succès.

Deviens de l’eau, mon ami.

Crédits photo : bandeau par DieselDemon (Flickr CC BY 2.0)