Science-fiction (21)

Julien

Robbie

Mona inspecte l’emballage. La boîte est si grande qu’on en fait à peine le tour des deux bras. Design minimaliste, lignes claires, typo soignée. Posée ainsi sur la table du salon, elle ressemble à l’icône d’un culte du futur, comme une sculpture votive. Vincent revient de la cuisine. Dans sa main, une grande paire de ciseaux. Mona hésite. — Attends, ne l’ouvre pas. — Pourquoi ? — La magasin ne le reprendra pas si on ouvre la boîte. — Pourquoi tu voudrais le rendre ? — On aurait peut-être dû prendre un chien, finalement. — Encore cette histoire de chien ? Tu sais bien que c’est un dérivatif, le chien, une projection. Ce n’est pas d’un chien dont tu as…

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Julien

Vieilles peaux

Jamais ces trucs ne t’égaleront. Bon, je ne parle pas de leur apparence. Je veux dire, évidemment qu’elles sont plus belles que toi. Les mensurations parfaites, les canons de beauté, les proportions idéales, la longueur du nez rapportée à l’écartement des yeux multipliée par le nombre d’or et je ne sais quelles autres conneries, ce n’est pas moi qui les ai inventées, tu penses. Ça te fait rigoler, c’est bien, on voit tes dents. Je les aime bien tes dents, elles n’ont pas l’air d’être en plastique, on voit que ce sont des vraies. Non mais retire ta main, n’aie pas honte. Elles sont un peu jaunes, d’accord, je ne dis pas qu’un détartrage serait inutile, mais eh, si je…

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Julien

Petits papiers

Inutile de le nier, le spectacle avait un côté inquiétant. Après tout, ce n’était rien de moins que des milliers de crabes d’eau douce qui déferlaient soudain en travers de la route, toutes pinces dehors, comme si l’eau du canal s’était mise à bouillir et qu’ils avaient dû fuir en quatrième vitesse. Mais Vincent avait pris ses précautions. Lors de leur précédente étape, ils étaient tombés sur un garage dont les outils les plus encombrants n’avaient pas été ramassés. Il avait donc récupéré cette masse en fonte, super lourde, et qui bien sûr ne tenait pas sur le porte-bagage du vélo, et s’était mis en tête de la porter en bandoulière, genre barbare des campagnes. Yohan s’était bien foutu de…

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Julien

Kima

1.Mon client patiente derrière la porte. J’imagine qu’il n’est pas pressé. Depuis combien de temps est-il enfermé dans cette cage ? Se souvient-il des jours où il marchait libre avec le ciel pour seul plafond ? Rien n’est moins sûr. Au bout d’un moment, on doit finir par s’habituer à la vie derrière les barreaux. On n’y vit pas si mal, il y a de quoi manger, de quoi dormir, un peu de verdure quand on veut se promener et puis surtout on n’est jamais tout seul : en prison, il y a toujours quelqu’un pour vous tenir compagnie. Le gardien tient à m’escorter. Je lui explique que ce n’est vraiment pas la peine : j’ai visionné des dizaines de vidéos de mon client…

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Julien

Spoutnik

Sergueï repensa au jour où son père et lui étaient montés dans le Monster Jump au parc d’attractions. Harnachés et ceinturés, les mains crispées sur les accoudoirs, ils avaient encore trouvé la force de se sourire quand le forain s’était éloigné de la rampe pour actionner la manette. D’un coup, la cabine avait été projetée dans les airs à une vitesse phénoménale, soulevée du sol par la traction des élastiques que le propriétaire du manège venait de libérer. Un rire terrifié s’était frayé un chemin à travers la gorge de Sergueï qui, à peine adolescent, connaissait là sa première véritable peur animale. Il s’en souvenait comme si c’était hier. La cabine monta en flèche, s’érigea au faîte de sa gloire…

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Julien

Écho

Les feuilles bougeaient d’une drôle de manière. Norma s’approcha des tilleuls qui, parfaitement alignés sur une ligne imaginaire, délimitaient le jardin. Leurs troncs, gigantesques, étaient si larges qu’il aurait fallu trois personnes pour les emprisonner dans une ronde. Les moines de l’abbaye avaient taillé leur ramure au fil des siècles. Ainsi, leurs branches formaient une voûte sous laquelle passait un grand chemin de terre, et ce tunnel naturel filtrait presque toute la lumière. Norma imagina que, par les belles journées d’été, les religieux devaient venir y chercher la fraîcheur et l’ombre, et que quand il pleuvait, ils s’y abritaient bien au sec. Mais quelque chose ne tournait pas rond. La jeune femme tendit l’oreille. Le jardin était silencieux. Aucun chant…

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Julien

Là-bas

Le paysage qui jusqu’ici défilait à toute vitesse derrière la baie vitrée freina sa course folle et regagna un peu de sérénité à mesure que le train décélérait. Annie tourna la tête. Le patchwork agricole que le convoi traversait depuis plus d’une heure — et qui avait fini par la plonger dans une semi-somnolence — se piquetait d’habitations aux toits rouges, d’abord éparpillées, puis de plus en plus nombreuses. Le wagon cahota sur les rails, imprimant ses vibrations dans les montants du fauteuil. Plus le train perdait en vitesse, plus il était secoué de soubresauts. Un sourire fatigué barra le visage d’Annie. Elle approchait de la maison. À l’heure dite, le convoi entra en gare et s’immobilisa sur le quai…

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Julien

Sauvages

Fermement agrippée à la barre d’accouchement, Elizabeth serra les dents en attendant la contraction suivante. Sacha était allé cueillir des feuilles de palmier pour tapisser le sol de la hutte : le futur père avait vu trop de nourrissons gluants de liquide amniotique pour ne pas vouloir améliorer le confort de sa compagne au moment de la délivrance. Autrefois, Elizabeth aurait accouché dans une maternité : là, elle aurait eu accès aux meilleurs soins infirmiers, à des infrastructures hospitalières répondant à tous les standards d’hygiène, à une sage-femme et à des pédiatres compétents. Mais il n’y avait que la cabane, et Sacha pour tout personnel soignant. L’homme se réconforta en se rappelant que si les chimpanzés pouvaient assurer la reproduction de leur…

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Julien

Panoptikon

La grille roula sur son rail et se referma sur Jacob dans un claquement sourd, dont l’écho remplit toute la cellule et transforma soudain l’air en une mélasse irrespirable. La geôle consistait en un cube d’environ trois mètres d’arête. Les murs qui circonscrivaient désormais son existence avaient été repeints de frais dans un blanc agressif. Si la paroi du fond était percée d’un soupirail barré de six épaisses tiges de fer, ce dernier était de toute façon trop haut pour être atteint. Les meubles — ou tout du moins ce qui en faisait office — étaient rivés au sol : impossible de s’en servir comme de promontoire d’escalade. « Vous y serez à l’aise », ironisa une voix féminine. Jacob pivota sur ses…

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Julien

Sur la route

Aaron n’avait aucun souvenir hors de la queue. La file s’étendait sur des milliers de kilomètres, traversant plaines, forêts, déserts et fleuves sans distinction de frontière, et courait en une ligne sinueuse qui épousait les contours des obstacles naturels. La piste, depuis toujours son seul horizon, avait été creusée par les pas de ceux qui, des centaines d’années plus tôt, l’avaient empruntée avant lui. Les pieds des voyageurs éreintés continueraient d’éroder son tracé longtemps après sa mort, car de nouveaux candidats rejoignaient chaque jour la queue. Ils remplaçaient les hommes et les femmes qui, trop faibles ou trop vieux, mouraient sans en avoir vu la fin. Aaron gardait en lui le visage de son père, à défaut de se rappeler…

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