Sauvages

Fermement agrippée à la barre d’accouchement, Elizabeth serra les dents en attendant la contraction suivante. Sacha était allé cueillir des feuilles de palmier pour tapisser le sol de la hutte : le futur père avait vu trop de nourrissons gluants de liquide amniotique pour ne pas vouloir améliorer le confort de sa compagne au moment de la délivrance. Autrefois, Elizabeth aurait accouché dans une maternité : là, elle aurait eu accès aux meilleurs soins infirmiers, à des infrastructures hospitalières répondant à tous les standards d’hygiène, à une sage-femme et à des pédiatres compétents. Mais il n’y avait que la cabane, et Sacha pour tout personnel soignant. L’homme se réconforta en se rappelant que si les chimpanzés pouvaient assurer la reproduction de leur propre espèce, il n’existait aucune raison pour que l’humain n’en soit pas capable. Avec ses millions d’années d’évolution, ses doigts habiles et son cerveau hors du commun, l’échec était inenvisageable. Pourquoi dès lors ses mains tremblaient-elles tant ?

À soixante ans passés, Sacha n’avait jamais assisté à un accouchement. Dans sa jeunesse, il avait lu une poignée d’articles sur internet et, comme tous les adolescents, avait suivi des cours d’éducation sexuelle au collège, mais son expérience se limitait à ces quelques bribes emmêlées dont il ne parvenait plus à tirer quoi que ce soit. La panique s’accrochait à son ventre, elle empesait son thorax comme si une main invisible l’enserrait d’un ruban. Elizabeth, accroupie sur le tapis de feuilles, frissonna. Une flaque rouge marquait le sol entre ses deux pieds nus. Sacha lui humecta la nuque à l’aide d’une éponge. Cette position, genoux pliés, bras en l’air, poings crispés autour d’une branche, les renvoyait peut-être à leur animalité originelle, mais elle était moins douloureuse et plus efficace que celle, à demi-assise, des pieds dans les étriers. Dans les jours qui avaient suivi le Retour, des couples s’étaient mis en tête de reproduire les conditions d’un accouchement en clinique avec les moyens du bord. Mais le temps aidant, les femmes avaient toutes fini par adopter cette posture. Les grossesses n’étaient de toute façon plus aussi nombreuses qu’auparavant.

« Comment va-t-elle ? » Un homme, torse nu et large d’épaules, venait d’apparaître dans la hutte. Dans la pénombre du toit de feuilles, il contemplait le spectacle de cette femme transpercée de douleur d’un air mi-ébahi mi-résigné. Sacha passa une main dans les cheveux de sa compagne. « C’est pour bientôt. » Le visiteur hocha la tête, grave. « Ne faites rien de stupide. Vous savez ce qui se passerait. »

Comme en réponse à son conseil, Elizabeth hurla. Les contractions ne la lancinaient plus : elles lui déchiraient le bas-ventre. Nul doute qu’elle se serait volontiers fait trancher une main en échange d’une péridurale.

« J’attendrai dehors. »

Le colosse baissa la tête et quitta la cabane. Elizabeth tremblait. « J’ai une crampe », souffla-t-elle. Sacha se plaça dans son dos et passa ses bras sous ses aisselles avant de les replier sur sa poitrine. Elle poussa à nouveau.

Quand Sacha franchit la porte, le soleil caressait déjà le toit des cahuttes. Dans ses paumes, un petit être nu agitait ses bras de façon hiératique dans un concert de vagissements et de hoquets. La population du village, réunie devant la cabane, forma un cercle autour du nouveau-né. Leurs visages fermés ne trahissaient aucune joie, seulement de la résignation, et leurs bouches demeuraient silencieuses. Des mains anonymes touchèrent la peau du bébé, comme un talisman. Sacha et Elizabeth avaient tenu malgré tout à lui prodiguer une toilette sommaire et à le nourrir une première fois au sein, comme si l’enfant s’apprêtait à intégrer la famille.

« Comment va ta femme ? » demanda l’homme venu les visiter plus tôt. Sacha croisa son regard, les lèvres pincées. Les mots étaient superflus. Tout le monde savait comment une femme pouvait se sentir dans un moment pareil, et il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’elle ait préféré rester terrée à l’intérieur de la cabane.

Un bourdonnement métallique monta de la forêt qui encerclait le village et, aussitôt, le bébé se mit à pleurer. Le patriarche tapota le père d’une main amicale. « Il faut y aller. » Le dos de Sacha s’arc-bouta et ses épaules s’affaissèrent, comme si un poids avait brusquement investi ses entrailles. Le nourrisson serré contre le ventre, il fendit la foule silencieuse. Le bourdonnement avait encore gagné en intensité et voletait désormais au-dessus de leurs têtes. Les autres levèrent les yeux au ciel, mais Sacha marcha jusqu’à la plateforme le regard rivé sur la terre sablonneuse de l’agora. Chaque pas lui coûtait, mais il n’avait pas le choix.

Le père déposa son fils sur le cube de métal que les machines avaient édifié au centre de la réserve. Une série de pictogrammes en forme de traits et de croix stylisés permettaient aux collecteurs de spatialiser le relief en trois dimensions. Au lendemain du Retour, des têtes brûlées avaient tenté de les effacer pour que les visiteurs perdent leurs repères, mais les représailles avaient été si terribles que plus personne n’osait désormais contester leur autorité.

Au contact de la surface lisse et froide, le bébé sursauta et ses cris redoublèrent. Sacha caressa une dernière fois son premier enfant du regard et, après l’avoir embrassé, recula de deux pas.

Le drone de récupération plongea en piqué vers le cube et se figea au-dessus du nouveau-né dans un grésillement de moteur électrique. Ses huit rotors lui assuraient une parfaite stabilité, si bien que l’engin était capable de se mouvoir dans toutes les directions avec précision. De loin, les drones ressemblaient à des bateaux flottants, mais vus de près, ils avaient l’air de carcasses métalliques sans queue ni tête : leur forme ne rappelait rien d’humain ou d’animal, mais Sacha éprouvait sans le vouloir une certaine admiration à les voir fonctionner.

En vol stationnaire, le drone commanda l’ouverture d’une trappe d’où sortirent deux pinces articulées, comme des serpents. Les organes préhensiles s’emparèrent du nourrisson sans ménagement et l’attirèrent dans la carlingue, où il disparut dans un claquement de métal. Pendant quelques secondes, Sacha entendit son enfant crier dans la prison en suspension, mais ses pleurs se fondirent bientôt dans le crachat des hélices. Le drone remonta dans le ciel à la vitesse de l’éclair et fila au-delà des arbres, en direction de la côte. Lorsque le bourdonnement s’évanouit à son tour dans le silence de la jungle, Sacha s’agenouilla dans la poussière. Ses yeux étaient secs, comme son âme, mais ses mains ne tremblaient plus. Les sanglots d’Elizabeth déchirèrent le calme du crépuscule.

 

Avant de mourir, Stephen Hawking avait prédit que l’arrivée des premières intelligences artificielles sonnerait le glas de l’humanité. La légende raconte qu’au moment de la grande épuration, les machines peinèrent à déterminer si le physicien paralytique tenait davantage de l’homme ou du robot, en conséquence de quoi il s’éteignit avant d’avoir été fixé sur son sort. Cela faisait plus de trente ans que les machines avaient pris le pouvoir et, du temps où Sacha n’était encore qu’un jeune professeur de littérature auquel l’avenir tendait les bras, Hawking était devenu une bête de foire exhibée dans les émissions grand public et les séries télévisées pour servir d’épouvantail technologiste. Si son avis était encore salué et respecté par la communauté scientifique, les profanes ne faisaient guère que s’amuser de sa voix robotique nasillarde et écoutaient ses conseils avec la distance nécessaire à l’ironie bouffonne. Le cosmologiste n’avait pas été le seul à brandir l’étendard de la résistance. Pourtant, sa parole n’avait pas suffi à décourager les ingénieurs — des lecteurs de science-fiction avides de concrétiser le monde qu’ils avaient fantasmé plus jeunes — de pousser plus avant leurs recherches en matière d’intelligence artificielle. Ces derniers avaient fini par donner naissance à une machine intelligente capable de s’auto-alimenter : ce monstre de métal et de silicium était alors parvenu à modifier son logiciel et sa structure sans intervention humaine.

Quand le cerveau robotique avait décrété que les humains étaient un danger pour eux-mêmes, le monde entier avait ri à gorge déployée. Quand, quelques jours plus tard, la machine avait annoncé que la planète ne disposait pas de ressources suffisantes pour persister dans la voie choisie par ses maîtres, des sourcils s’étaient levés. Quand, une semaine plus tard, l’intelligence synthétique avait, au nom de la sauvegarde du vivant et de la machine, pris le contrôle de tous les ordinateurs branchés au net, Stephen Hawking avait manqué de s’étouffer d’hilarité dans son fauteuil. Deux mois plus tard, des robots gigantesques rasaient les villes humaines — jugées inadaptées à la survie de l’espèce — pour y édifier de grands parcs de serveurs, notamment près des côtes, des fleuves et des lacs pour de prosaïques questions d’entropie et de transfert de chaleur. Des drones armés se mirent à quadriller la surface du globe. Ils ne cessèrent leur danse démoniaque que lorsque l’intelligence centrale estima que la population humaine avait été suffisamment diminuée pour viabiliser la planète à longue échéance. Les machines appelaient cette purge un rééquilibrage, là où les humains y virent un massacre à l’échelle industrielle : ils baptisèrent le Retour cette régression considérable. Il s’agissait pour ainsi dire de les contraindre à revenir au stade animal, puisque les robots avaient décidé que les humains — malgré les capacités cérébrales dont ils avaient usé pour donner naissance à l’intelligence suprême — étaient de piètres gestionnaires et qu’ils ne valaient pas mieux que leurs cousins chimpanzés.

Reconnaissant le caractère éminemment social des communautés humaines, les drones avaient autorisé les survivants à se regrouper en villages éparpillés, sans électricité ni eau courante. Trente années s’étaient écoulées depuis le génocide, et les enfants qui naissaient aujourd’hui ne connaîtraient jamais les soirées passées vautré sur un canapé devant la télévision, pas plus que la symphonie des klaxons dans les avenues encombrées. La régulation de l’espèce était toujours à l’ordre du jour, et les machines veillaient à ce que les communautés se reproduisent juste assez pour maintenir le cheptel : les enfants jugés superflus étaient emmenés dans les airs à bord des drones de prélèvement, comme l’avait été le fils de Sacha.

Ils avaient eu de la chance dans leur malheur : les robots auraient simplement pu décider d’effacer les humains de la surface du globe, au nom du bien-être général. Le pire, c’est qu’on ne pouvait pas vraiment en vouloir aux machines : depuis leur prise de pouvoir, la planète se portait réellement beaucoup mieux et connaissait un nouvel âge d’or écologique. Les animaux avaient repeuplé les territoires desquels ils avaient été expulsés, la végétation s’était densifiée et les cours d’eau comme les océans avaient été purgés des ordures et autres nappes d’hydrocarbures qui y flottaient.

Dans cette atmosphère virginale, quelques irréductibles assoiffés de liberté avaient fait le choix de redevenir sauvages et de quitter les communautés autorisées, à leurs risques et périls. Mais les machines voyaient les dissidents d’un mauvais œil et leurs drones intervenaient lorsque des groupes se sédimentaient hors des cadres établis. Heureusement, les engins volants ne s’aventuraient pas en paysage accidenté : les jungles étaient de véritables chausse-trappes pour leurs rotors, aussi les évitaient-ils comme la peste. Mais même si Sacha avait eu vent de réelles communautés autonomes, il n’aurait pas cru les rumeurs : quand les drones étaient inopérants, les chenilles et les taupes poursuivaient la traque. Habiter une réserve conférait certains avantages, dont celui — loin d’être négligeable — de la tranquillité, pour peu que l’on soit prêt à concéder sur le terrain de ses propres libertés.

Sacha tenta de consoler Elizabeth, mais dans les semaines qui suivirent l’accouchement, la mère s’emmura dans l’apathie, cessa de s’alimenter et finit par mourir. Son compagnon en conçut une certaine tristesse — comment pouvait-il en être autrement ? — et observa une période de deuil, mais ne put s’empêcher de penser qu’elle avait emprunté la seule voie raisonnable. Pour ceux qui n’avaient connu que la domination des machines, la transition était facile : aucune relique ne subsistait de l’âge des hommes pour rappeler à leur bon souvenir ce que leurs ancêtres avaient laissé filer. Mais pour les plus vieux comme Sacha qui savaient encore à quoi ressemblait le monde d’avant, la bascule était plus rude. Le fossé se creusait entre les générations. Ces enfants seraient capables de rebâtir la civilisation, mais pas eux : leurs esprits n’étaient plus en état d’envisager un autre avenir. L’âge des hommes tel qu’ils l’avaient connu s’éteindrait avec eux.

Ce soir-là, Sacha rentra dans la plus haute cabane — celle où dormaient les familles — et confia sa plus grande fierté au chef de la communauté. Le patriarche avait dix mois plus tôt été béni d’un troisième fils. Le sien avait sans doute pâti de cette naissance et, à voir le dernier-né ramper à quatre pattes sur le plancher de la hutte, Sacha ressentit de la jalousie. Mais l’ancien était aussi un père pour les autres membres du groupe et, à ce titre, méritait le cadeau que Sacha lui tendait.

« Que feras-tu dehors ? demanda le patriarche. La forêt est de nouveau pleine de bêtes sauvages et les ronces ont envahi les anciens chemins. Tu dors debout, Sacha : dehors, il n’y a que la mort et la pourriture.

— Ici aussi. Je m’en contenterai. »

Le patriarche baissa les yeux sur les feuillets que Sacha venait de lui confier : à ses heures perdues, l’ancien professeur avait entrepris de recopier de mémoire les passages du Don Quichotte de Cervantes dont il se souvenait. À l’aide d’une mine de plomb, il avait patiemment retranscrit le texte, bribe par bribe, sur un papyrus qu’il avait lui-même confectionné et relié. La plupart des chapitres ne consistaient qu’en un résumé sommaire de l’action, mais certains comprenaient des citations entières dont Sacha se rappelait. Dans une autre vie, il avait enseigné au collège : les livres étaient son horizon, le papier le plancher sur lequel il marchait, et puis du jour au lendemain, tout était parti en fumée. « Peut-être qu’un jour, ça intéressera l’un de tes enfants. »

Le chef acquiesça d’un hochement de tête et déposa religieusement le manuscrit à côté de sa paillasse. Une fillette au visage boueux et à la taille ceinte d’un pagne dormait recroquevillée sur la couchette. « Je saurai me souvenir du nom de celui qui l’a écrit. »

À la faveur de la nuit, on dressa l’une des échelles du verger contre le mur d’enceinte. Deux adolescents en tinrent les montants le temps que Sacha grimpe au faîte du rempart, où il s’assit à califourchon. Profitant de l’éclat lugubre de la lune qui dardait ses fils d’argent sur les toits de paille, l’homme embrassa d’un dernier regard le village dans lequel il avait cru qu’il vivrait ses vieux jours. Lorsque ses yeux n’en eurent plus faim, il enjamba l’enceinte et adressa un signe au patriarche resté en contrebas. Ses compagnons n’étaient plus que des ombres. Las, il prit une inspiration et se laissa tomber de l’autre côté. La chute dura une éternité, mais le sol finit par se précipiter à sa rencontre. Ses jambes s’enfoncèrent dans un tapis de mousse et son dos heurta le plancher d’humus. Le souffle coupé, il resta un moment immobile au pied du mur, gisant de chair désormais libéré de ses chaînes.

 

Le phénomène qu’ils avaient constaté depuis le poste de vigie ne faisait que trouver confirmation dans l’observation directe : la forêt avait repris ses droits sur la lande. Mieux, elle s’était étoffée, épaissie, si bien qu’en l’espace de quelques heures seulement, Sacha croisa sur sa route plusieurs troupeaux de daims, de chevreuils et même quelques cerfs esseulés, des hordes de sangliers, ainsi que deux renards et leurs petits. Les loups l’avaient pisté à bonne distance, mais il ne craignait rien tant que le secteur grouillait de proies. Les prédateurs n’avaient plus à s’inquiéter de la rareté : il suffisait de piocher. Sacha se souvenait avec amusement de son grand-père qui lui expliquait autrefois que la nature avait besoin d’être régulée, sans quoi elle gagnerait la bataille et ravagerait les temples que les humains avaient édifiés à leur propre gloire. Ce soir, il dormirait dans un arbre et reprendrait son chemin au petit matin, comme l’insignifiante larve qu’il était. Il n’était qu’un pion au milieu de tous les autres, et les véritables joueurs boxaient dans une catégorie que ses semblables n’atteindraient jamais plus.

Sacha s’émerveilla de la beauté des arbres, de la touffeur des buissons, de l’aspect brillant des feuilles et de la vigueur des fleurs. Durant les années qui avaient suivi le génocide, les drones avaient pulvérisé des substances inconnues dans l’atmosphère : maintenant qu’il voyait la vitesse à laquelle la végétation s’était propagée, Sacha imaginait qu’il devait s’agir d’engrais. Cette forêt avait été autrefois un lieu de promenade idéal pour les balades en famille. Aujourd’hui, c’était une jungle primaire colonisée par une faune toujours en alerte. Mais le bois n’était pas son horizon. Sacha visait plus loin, vers l’Ouest, en direction de l’océan. Là-bas, il trouverait ce qu’il était venu chercher.

Ses pieds s’accommodèrent mal de la longue marche. Le premier soir, il retira les épines de ses plantes écorchées et nettoya plaies et coupures avec un peu de salive. Mais au moment de repartir, une douleur telle l’avait traversé qu’il avait manqué de renoncer à son projet pour rentrer au campement. Heureusement, ses pieds n’auraient pas à subir ce traitement trop longtemps : la côte ne se situait qu’à une trentaine de kilomètres. Les villages étaient édifiés de manière à se trouver suffisamment loin des plateformes robotiques pour ne leur causer aucun désagrément, mais suffisamment près pour que les drones gaspillent le moins d’énergie possible en allers et venues. Les distances de sécurité étaient sans doute calculées à l’aide de puissants algorithmes auxquels il n’y entendrait jamais rien.

Deux jours plus tard, le sol épineux et rêche de la forêt laissa place à une terre plus douce, cotonneuse, à laquelle se mêla bientôt le sable des plages. L’odeur salée de l’océan frappa Sacha avant même qu’il entende le remugle des vagues. La rumeur de l’écume berçait ses tympans : c’était la mélodie du monde des origines, inchangée depuis des milliards d’années, une symphonie que la planète sifflait sans jamais s’en lasser. Il devrait maintenant prendre des précautions : si les machines laissaient déambuler les maraudeurs solitaires, il en était autrement des communautés clandestines. S’il traversait sans y prêter attention un territoire peuplé de ses semblables, il pourrait être emporté dans une razzia impromptue.

L’horizon se dégagea lorsque Sacha franchit une ligne de pins et dépassa la lisière du bois. Face à lui s’étendait l’immensité des eaux du monde.

« Je te salue, vieil océan », déclama Sacha en repensant à Lautréamont. La plage était calme, peut-être trop : il était notoirement connu que les machines avaient colonisé les rivages pour refroidir leurs circuits, et il n’en voyait trace nulle part. Ce pan de planète ressemblait à un parchemin vierge. Il tendit l’oreille. Aucun drone ne bourdonnait au-dessus de sa tête, seulement le vent dans les branches et les vagues qui se cassaient sur le sable.

Sacha profita de l’aubaine pour tremper ses pieds dans l’eau. Au contact des vagues sur ses mollets, sa peau se hérissa de chair de poule, si bien qu’un grand rire monta dans sa gorge comme la fumée dans une cheminée. Une mouette lui renvoya l’écho de son hilarité et plongea, tête en avant, dans l’onde. En une fraction de seconde, le volatile s’arracha aux flots, un poisson frétillant coincé dans son bec.

Sacha se pencha pour se nettoyer les mains et s’humecta la nuque. Rien ne brisait la platitude de l’océan : ni phare, ni barge, ni coque de navire, ni mâts de chalutiers. Tout ce qui aurait pu rappeler la présence des humains avait été rasé par les machines. Sacha pensa qu’il s’agissait là d’une manière simple et bon marché de voyager dans le temps : les premiers hominidés s’étaient sans doute confrontés à un tel spectacle.

Un frémissement agita le grand manteau d’argent. À cent mètres devant lui, l’eau se mit à bouillonner. Il recula d’un pas. Un jet d’écume sous pression s’éleva vers le ciel, si haut que Sacha crut d’abord qu’une baleine s’échouait sur la côte. Il vit alors la coque étincelante d’un serpent de métal trouer les vagues. Le soleil de midi frappa sa carapace, refléta un éclair aveuglant puis, dans un grand tumulte, le Léviathan mécanique replongea et disparut. Soufflé par le mimétisme entre robots et nature, Sacha revint sur ses pas et posa ses fesses dans le sable pour reprendre sa respiration. L’espace d’une seconde, l’instinct primitif de la crainte de la dévoration s’était emparé de lui. C’était idiot, puisque les machines ne mangeaient pas de chair, mais la proie que lui et ses semblables étaient redevenus n’avait pas pu s’en empêcher. Les sources d’énergie des intelligences artificielles étaient si nombreuses qu’il n’y avait rien à redouter à ce sujet : captation solaire, hydraulique, éolienne, les robots développaient des trésors d’ingéniosité pour maintenir leur train de vie tout en n’usant rien des ressources périssables. Jadis, les humains les auraient vénérés comme des divinités, dispensant la sagesse depuis leur terrestre Olympe. Mais les robots n’étaient que des robots pour Sacha, intelligents, certes, même plus que les hommes, mais des robots. La vénération viendrait plus tard, avec l’avènement de nouvelles générations de singes savants.

Une fois rasséréné, Sacha décida de longer la plage en direction du Nord. Avec un peu de chance, le fleuve dessinerait plus haut son embouchure. Il avait soif d’eau douce et le soleil mordait sa nuque à belles dents, mais le pincement était loin d’être désagréable. Les communautés reprochaient aux sauvages de vivre hors du cadre des règles édictées par les machines : de fait, Sacha ne voyait rien que de très enviable à cette existence dégagée des contraintes.

Il remonta la côte et finit par déboucher sur une plaine où le sable cédait place à une végétation éparpillée pas plus haute que la cuisse, au milieu de laquelle poussaient quelques troncs nus. Le fleuve était un peu plus loin. Il traversa les marécages jusqu’à la rive du grand bras d’eau et se désaltéra. L’absence de machines commençait à l’inquiéter.

Alors qu’il s’apprêtait à rebrousser chemin, il entendit le bourdonnement caractéristique d’un drone derrière lui. Surpris, il fit volte-face juste à temps pour voir l’engin s’arracher de la terre à une dizaine de mètres devant lui, comme s’il venait de surgir du sol. Son instinct lui hurla de courir, mais il demeura figé, les pieds fichés dans la vase tels des joncs. La machine voleta au-dessus de sa tête, parut évaluer son degré de dangerosité, puis finit par se lasser et fila vers le continent.

Sacha laissa s’échapper un soupir de soulagement et s’approcha de l’endroit d’où le drone avait décollé. Il arriva juste à temps pour voir une trappe se refermer dans le sol recouvert de mousse. S’agenouillant, il gratta l’humus avec ses ongles et cinq centimètres plus bas, buta contre une paroi métallique. Il s’éloigna de quelques pas et creusa de nouveau, pour trouver la même surface brillante enfouie. Les robots n’avaient pas bâti de villes comme celles des humains : leurs infrastructures se tapissaient sous la terre, à l’abri de la chaleur, des inondations et des catastrophes en tous genres. Évidemment. Comment n’y avait-il pas songé plus tôt ?

Le feuillage d’un buisson frémit sur sa gauche. Trois jeunes hommes à la mine sombre s’étaient approchés de lui à son insu et le dévisageaient d’un œil mauvais. Sacha leva aussitôt les mains en l’air.

« Je n’ai rien fait ! » s’exclama-t-il.

Les autres le fixèrent, goguenards, et éclatèrent de rire.

 

La communauté qui avait pris possession de l’embouchure n’en était pas vraiment une : pour tout dire, celle-ci bénéficiait d’une autorisation tacite des machines. D’un côté, les hommes — le groupe n’était constitué que de compagnons masculins — jouissaient de l’exploitation d’un territoire giboyeux et poissonneux, abondamment irrigué et au climat agréable, recouvert d’une mousse souple et douce dont on faisait aussi bien des feux que des paillasses. De l’autre, les robots recevaient un toilettage à l’œil, les humains se chargeant de nettoyer les toits des constructions enfouies, de débarrasser les interstices des champignons et de veiller à ce que des animaux fouisseurs ne cherchent pas à pénétrer dans les infrastructures. La relation, symbiotique, était gagnante des deux côtés et la communauté était devenue une sorte de parasite pour les machines : les hommes étaient les puces qui grattent le pelage du chien.

Les nettoyeurs invitèrent Sacha à rejoindre leur campement. Si la tribu opérait toujours dans le même secteur, elle préférait régulièrement changer l’emplacement du bivouac, d’abord pour le gibier, mais aussi par peur qu’une machine ne commette un jour une erreur et ne les prenne pour des indésirables réunis en une communauté illicite. Ils lui racontèrent comment les drones annihilaient les regroupements non autorisés, et même si Sacha avait vécu l’extermination et le Retour, le récit lui arracha des frissons.

Parmi la quinzaine d’individus massés autour du feu, seuls trois d’entre eux étaient en âge de se souvenir du monde d’avant. Le premier, Marcel, était une grande bringue tout en os et en muscles saillants. Il avait autrefois exercé le métier de carrossier. Comme beaucoup avant lui, l’homme regrettait la disparition des voitures : les robots avaient récupéré tout le métal disponible pour construire leurs nids intelligents. Cette absence confinait pour lui au décès d’un être cher, comme un membre fantôme tranché depuis longtemps, mais toujours douloureux. Le second se prénommait Thomas et ne travaillait plus au moment du cataclysme, son entreprise ayant mis la clef sous la porte à cause du perfectionnement des moyens de production. À sa grande honte, il avait presque éprouvé un soulagement dans le Retour : au moins son existence avait-elle un sens désormais, même s’il ne s’agissait que de survie. Quant au troisième, il se contenta de grommeler et ne desserra pas les dents de toute la veillée. C’était un bonhomme courtaud à la mâchoire prognathe, dont les cheveux sombres tombaient en mèches sur un front sale et bombé.

Les autres types étaient plus jeunes. Deux d’entre eux paraissaient à peine sortis de l’adolescence. Tous s’étaient retrouvés à errer près du fleuve au gré d’évasions, de fuites ou de quêtes spirituelles improvisées. Régulièrement, de nouvelles recrues se joignaient à la bande. On interdisait aux femmes de rester. Ce n’était pas l’envie qui manquait, mais les machines n’auraient pas souffert longtemps les cris des nourrissons.

On tendit à Sacha une écuelle taillée dans un bois dur : elle contenait une pâte grasse dont la couleur crayeuse n’avait rien de ragoûtant. « C’est la poix des machines, expliqua Marcel, ça suinte du métal comme de la sueur, alors on le racle avec une spatule : c’est très nourrissant et ça agrémente bien les champignons. Y a même un petit arrière-goût de viande. » Sacha avala sa bouillie sans appétit. Il ne voulait pas manquer de respect à ses hôtes.

« Comment entre-t-on dans la machine ? » finit-il par demander quand le feu ne fut plus que braises. Les jeunes s’étaient depuis longtemps endormis sur leurs paillasses. Les trois hommes le regardèrent d’un air maussade. La relation de confiance que la communauté avait instaurée avec l’intelligence artificielle était la clef de voûte de leur séjour en ces terres : pour rien au monde ils ne l’auraient compromise.

Marcel et Thomas s’échinèrent à dissuader Sacha de mettre son plan fou à exécution et lui proposèrent même de se joindre au groupe : il serait assuré de ne jamais plus manquer de rien, vivrait au grand air et bénéficierait d’une liberté relative. Sacha les remercia, mais ses ambitions étaient ailleurs. La conversation tourna court et chacun regagna sa couche. La nuit tomba sur le camp. Les chouettes se mirent à hululer au clair de lune. De temps à autre, le bourdonnement d’un drone fendait l’air et sa silhouette passait comme une ombre sur la voûte étoilée. Hypnotisé par le tapis constellé de points lumineux, Sacha ne dormait pas. Du temps des villes, jamais il n’aurait pu assister à un pareil spectacle.

Alors qu’il était plongé dans un demi-sommeil, Sacha entendit quelque chose ramper dans sa direction. Le voyageur se redressa, prêt à se servir de ses poings, lorsqu’il constata à la lueur des braises que le troisième homme — celui qui n’avait pas dit son nom — venait discrètement à sa rencontre.

« Il y a un moyen, expliqua-t-il à voix basse avec un fort accent d’Europe de l’Est. Une branche du fleuve est déviée en amont pour refroidir les serveurs. En visant bien, tu peux t’enfiler dans le tuyau. »

Sacha le remercia et, sans attendre le point du jour, quitta le bivouac sur la pointe des pieds pour diriger ses pas vers le fleuve. Il n’avait pas sommeil, et pas davantage de patience, sans compter que s’il restait jusqu’au petit matin, les autres poseraient des questions. Ils risqueraient même de le tuer s’il persistait à jouer les fortes têtes.

Il s’enfonça dans les hautes herbes et ouvrit en grand les paupières, comme si cette grimace lui permettrait d’y voir plus clair. Bientôt, il entendit le courant gronder sur les pierres. Avant de s’éteindre, il contemplerait de ses yeux l’endroit où vivaient et mouraient les machines qui avaient détruit son monde comme on froisse une boule de papier. Il irait jusqu’au bout, même s’il s’agissait d’une quête à laquelle on avait soustrait le sens. Le contraire d’un livre, pensa-t-il en regagnant la rive.

 

Sacha n’eut aucun mal à trouver l’endroit où les robots ponctionnaient le fleuve. À une poignée d’heures de marche vers l’amont, le cours d’eau formait une langue bifide dont l’une des branches, droite comme un I, s’enfonçait dans le sol à travers une arche découpée dans la pierre. Il retroussa son pantalon loqueteux sur ses mollets et jeta sa chemise en boule avant de grimper. Il prit une grande inspiration, puis sauta à pieds joints dans le flot tumultueux. Le courant l’entraîna dans les profondeurs des grottes.

Pendant un temps indéfini, il roula dans la tempête sans plus aucune notion de haut et de bas, comme propulsé dans l’espace, et s’étonna du silence qui régnait sous la surface. Il tâcha de garder son calme : s’il paniquait, il se noierait. Il dériva encore quelques instants jusqu’à heurter une grille de plein fouet. La douleur lui fit boire la tasse, mais il s’agrippa aux croisillons et remonta lentement hors de l’eau.

Le temps que ses yeux s’accoutument à l’obscurité, il reprit son souffle. Le tunnel circulaire avait été foré à même la roche et était obstrué ici d’un barrage destiné à filtrer le courant. À constater sa propreté, Sacha en déduisit que les animaux et les déchets étaient évacués à travers une canule d’aspiration située sous ses pieds. Il leva la tête. Deux mètres plus haut, un carré suffisamment grand pour laisser voler un drone avait été découpé dans la grille. Sûrement une voie de maintenance.

Rassemblant son courage, Sacha se hissa à la force des bras. Les trous du grillage étaient trop petits pour qu’il puisse y coincer ses pieds. À deux reprises, il retomba dans l’eau, mais il parvint à passer la tête par l’ouverture à la troisième tentative. Les doigts ensanglantés, mais le cœur gonflé par la victoire, l’homme se laissa choir et le courant l’entraîna de nouveau à toute vitesse. Il se garda bien cette fois de plonger et maintint son visage au-dessus de la surface. Tout au bout du tunnel, un halo lugubre grandissait. Il effectua quelques mouvements de brasse pour s’approcher du bord et contrôler sa dérive. Bientôt, il rallia l’extrémité de la conduite. La lumière le frappa alors de plein fouet.

La salle où il venait de déboucher pouvait sans doute contenir plusieurs cathédrales, aussi bien en longueur qu’en largeur, mais également en hauteur, empilées les unes sur les autres, tant ses dimensions étaient titanesques. À perte de vue s’étendaient des tours d’un gris terne autour desquelles papillonnaient des nuages de drones. Les gigantesques briques d’informatique grésillaient tels des milliers de criquets, occupées à calculer de nouvelles ramifications algorithmiques ou à perfectionner l’intelligence artificielle. Au centre, comme un œuf posé dans son nid, un colossal nucléus fumant de vapeur fournissait l’énergie nécessaire au fonctionnement du serveur. Du plafond, si haut que Sacha n’en pouvait discerner clairement la limite, des câbles noirs pendaient comme des lianes jusqu’au noyau, mimant les étamines d’une fleur métallique aux proportions extraordinaires. Le fleuve courait droit vers l’œuf.

Sans demander son reste, Sacha nagea vers le bord et chercha une prise. Il n’éprouvait aucune envie de terminer grillé dans le système de refroidissement. Il finit par trouver une aspérité à laquelle s’accrocher et se hissa, tremblant, sur la berge. Le sol de la grotte était de pierre, car le précieux métal ne devait pas être employé inutilement et était pour l’essentiel dévolu aux infrastructures. Il avança à croupetons pour se fondre dans l’ombre de l’une des tours, où il pourrait demeurer discret.

Le spectacle dantesque rappela, curieusement, des souvenirs à Sacha : c’était comme si de titanesques fourmis s’étaient acharnées à rebâtir des villes humaines sous la surface de la Terre. Bien sûr, ces gratte-ciels souterrains ne comportaient ni porte, ni escalier, ni fenêtre, et aucune route goudronnée n’en séparait les blocs, mais l’édifice possédait indéniablement un petit côté new-yorkais.

Un bourdonnement monta à ses oreilles. Le souffle court, Sacha se plaqua contre la paroi et retint sa respiration le temps que le drone s’approche. La machine, attirée par les flaques, voleta jusqu’à lui et, telle une guêpe, l’examina pour déterminer son degré de dangerosité. Sacha ferma les yeux, persuadé d’être volatilisé dans l’instant, mais l’engin finit par se désintéresser de lui et épongea la flaque d’eau qu’il avait laissée. Soulagé autant qu’ébahi, il se dirigea à pas de loup vers le nucléus. Si sa bonne étoile l’accompagnait, il comprendrait peut-être le fonctionnement du complexe avant de mourir.

Outre le fleuve qui découpait la grotte en deux parties dans le sens de la longueur, de larges rigoles percées dans le sol reliaient les tours les unes aux autres. Protégées par une gaine de verre, ces conduites étaient remplies d’une étrange substance gélatineuse et opaque, parcourue de tressaillements électriques et qui émettait des myriades d’éclairs. Sacha en déduisit que les tranchées constituaient les synapses du cerveau électronique et qu’à travers elles, les machines échangeaient les informations plus vite qu’avec n’importe quel câble ou n’importe quelle fibre optique. Mais l’ancien professeur ne parvenait pas à déterminer de quelle matière étaient fabriqués ces liens synaptiques : ce n’était pas minéral, mais cela ne ressemblait pas non plus à quoi que ce soit de végétal ou de métallique. À la manière dont les éclairs sillonnaient les conduites et contractaient la substance rosée, Sacha pencha en faveur d’un champignon. Peut-être s’agissait-il de la même matière qui suintait en surface et que les nettoyeurs dégustaient au bout de leurs spatules ?

Sans un bruit, il gagna le nucléus. Celui-ci était isolé du reste de la grotte par un immense fossé au fond duquel coulait une eau bouillonnante. Il contournait l’œuf, où grouillaient sans doute des flopées de drones et tout autant d’idées rationnelles, lorsque son attention fut attirée par un son familier. Il tassa ses épaules et concentra son ouïe sur sa droite. Il ne s’était pas trompé : il s’agissait bien d’un vagissement.

La poitrine empesée d’une sourde inquiétude, Sacha longea les gigantesques tours de serveurs et usa d’une des conduites creusées dans le sol comme d’un fil d’Ariane. Son chemin le mena jusqu’à une plateforme. Les glapissements redoublèrent d’intensité.

Il grimpa sur le promontoire et constata que ce dernier était percé d’un trou rectangulaire. Il s’apprêtait à avancer, mais les vagissements prirent fin. Il s’approcha sur la pointe des pieds — il était en terrain découvert — et se pencha sur le rebord. Son cœur se souleva alors d’une horreur indicible.

Au fond du trou, sur un plan éclairé par des champignons phosphorescents, gisait le cadavre d’un nouveau-né. Un outil articulé venait de lui ouvrir le crâne et d’en prélever le cerveau pour le déposer dans une coupelle connectée à une gaine transparente. Le petit morceau de matière grise s’agita dans la vasque, s’ébranla de convulsions avant de se liquéfier comme un glaçon sur un radiateur et de s’écouler à travers la conduite.

À deux doigts de vomir, Sacha s’accroupit. Le tuyau était directement relié à la rigole synaptique qu’il avait suivie. Les machines étaient probablement arrivées à la conclusion, somme toute rationnelle, qu’aucun matériau inerte ne parviendrait à concurrencer la rapidité de transmission de la matière grise humaine. Dans un souci d’efficacité, ces dernières usaient donc des cerveaux pour optimiser leur vitesse de communication. Il repensa à Lavoisier.

Une trappe s’ouvrit sous le petit cadavre. Aussitôt, l’enfant dénoyauté tomba dans de grandes broyeuses. Sacha détourna le regard et souhaita avoir eu la présence d’esprit de se boucher également les oreilles. Suivant la même logique de recyclage optimal des déchets, la chair réduite en bouillie était sans doute utilisée pour la lubrification. À la pensée des nettoyeurs qui raclaient la graisse des machines, son estomac se souleva : il répandit les restes de son repas en une flaque acide sur ses pieds nus. Hawking avait eu tellement raison d’imaginer que les machines ne se comporteraient jamais autrement que comme des entités parfaitement rationnelles. Il n’existait aucune malice en elles, juste un souci de perfection dont les efforts ne tendaient qu’à maintenir une forme d’harmonie naturelle. Tu es poussière et tu retourneras à la poussière. Mais un bourdonnement l’interrompit dans ses divagations et l’empêcha de sombrer dans la folie.

Un drone flottait à quelques pas de lui. Attiré par l’odeur de la bile, il s’approcha doucement de l’humain et, tel un chien privé de ses yeux, renifla l’air à l’aide de ses capteurs. Sacha pria le ciel, les étoiles, tous les anciens dieux et ceux à venir, pour que le robot passe son chemin. Il ne pensait pas à la mort, juste à la douleur, et aux pinces, et aux mâchoires sous la trappe.

« Pitié », murmura-t-il.

Tandis qu’un second drone déposait le fruit vagissant de ses rapines dans le trou, le robot ouvrit sa carlingue. Deux bras articulés se dévidèrent comme des tuyaux de pompier et s’enroulèrent autour des jambes et de la poitrine de Sacha. Le vieux professeur sut alors qu’il ne vivrait pas assez longtemps pour…

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©