Sabres laser, Wookiees et mythes arthuriens

C’est une pensée qui m’amuse régulièrement lorsque, l’écharpe au vent mauvais et le sourcil froncé, je contemple du haut d’une tour en ruine la déchéance du monde tout en composant un alexandrin : que restera-t-il de nous, de notre civilisation, de nos images, de nos architectures, de nos combats, dans mille ans ? Pire, dans dix-mille ans ? Dans un million d’années ?

La réponse est simple : pas grand-chose, et surtout pas moi. Je serai depuis longtemps retourné à l’état de terreau, voire de biocarburant, et les particules qui me composent contribueront sans doute à provoquer les apocalypses de pollution qu’auront à subir nos descendants. Regardez l’Antiquité grecque : une civilisation brillante, dont nous avons tous hérité ou presque, qui n’a laissé derrière elle qu’une poignée de frontons à colonnades et quelques statues moribondes. Factuellement, il ne reste rien ou presque de la civilisation grecque qui ne soit autre chose que du domaine des idées.

Parce que où, là, question idées, les grecs nous ont laissé un paquet de choses en héritage : dans les sciences principalement, mais aussi dans les arts. Même si la plupart des dramaturges sont sans doute retournés eux aussi à l’état d’humus, oubliés dans les ombres dévoratrices de la grande Histoire, certains s’en sont mieux tirés, du genre Homère (et encore, on n’est même pas sûr qu’il ait existé, le bougre). En tout cas, ses histoires ont franchi les époques pour parvenir jusqu’à nous et continuer d’être racontées, quelquefois dans des livres — les mêmes que nos parents et nos grands-parents — et d’autres fois de façons détournées, dans des films plus ou moins réussis ou des séries télévisées. Ces histoires sont restées intactes, indémodables : elles tapissent notre inconscient collectif comme un vieux papier peint difficile à décoller, parce qu’elles font appel à des archétypes. Ce sont des figures auxquelles nous pouvons perpétuellement nous identifier, avec lesquelles nous entrons en empathie et qui nous enseignent de meilleures manières d’être humain. Et c’est pour ça qu’elles restent : la mythologie grecque est sans doute le meilleur manuel de développement personnel qui ait été écrit.

Question longévité, c’est un peu pareil avec le mythe arthurien : auteurs multiples et pas vraiment définis, mais narrations éternelles et reprises à toutes les sauces. Il ne reste pas grand-chose de la Table Ronde — si elle a jamais existé — mais les récits dépeignant la Sainte Quête du Graal continuent de peindre nos imaginaires aux couleurs de l’aventure et du mystère. Lancelot, Galaad et Arthur sont vivants, d’une certaine manière (je ne parle pas d’Alexandre Astier, enfin si, mais pas directement) : ils habitent en nous, et nous les transmettons d’une génération à l’autre de mille façons différentes. Par exemple, à une certaine époque, je possédais une clé USB que j’avais nommée Excalibur. On s’amuse comme on peut.

Les histoires, c’est sans doute la meilleure manière de devenir immortel. Ça n’empêche pas leurs auteurs de retourner à la terre et à l’oubli, mais les personnages, eux, demeurent, et portent un peu de leurs créateurs avec eux sans que nous puissions savoir ce qui est du domaine de l’intime et ce qui relève de l’universel.

Alors du haut de ma tour en ruine, un pied sur les créneaux et l’autre dans la tombe, je réfléchissais au sort de nos constructions vouées à l’oubli quand mon smartphone a vibré dans ma poche.

Bordel, un teaser pour le prochain Star Wars.

Entre Star Wars et l’humanité tout entière, c’est une histoire d’amour-haine absolument inégalable. Les passions se déchaînent sur la forme de tel sabre laser, de tel vaisseau spatial, et pourquoi c’est pas crédible de faire une épée de lumière avec une garde en becs de gaz (réponse : on s’en fout, c’est juste classe). Reste qu’une bonne partie d’entre nous se pique d’enthousiasme à l’idée de retrouver au cinéma les personnages que nous connaissons tous, et dont nous avions eu la flemme de lire les aventures en romans et autres bandes dessinées dérivées jusqu’ici.

J’imagine — je ne dis pas que ça arrivera, j’imagine seulement — un monde lointain, pas dans une galaxie éloignée, non, mais un monde éloigné de nous par les années qui nous en séparent, dans cinq mille ans par exemple. Je me dis que, vu comme c’est parti, tout ce qu’il restera du vingtième siècle ou en tout cas de cette époque à cheval entre deux siècles, ce seront peut-être les aventures d’un jeune Jedi et de sa bande de potes, de vaisseaux spatiaux, de sabres laser et de co-pilotes poilus, que nous nous transmettrons de génération en génération comme d’autres lisent les contes d’Andersen à leurs enfants avant de se coucher. Nous rêverons de voyages interstellaires en compagnie de droïdes traducteurs, nous mettrons en garde les plus jeunes contre le côté obscur de la Force et nous réfèrerons aux enseignements lointains des maîtres Jedi, en ayant oublié qu’un jour ces mêmes préceptes avaient été enseignés par les moines zen, dont nous aurons perdu toute trace dans les marais du Temps. On se souviendra peut-être vaguement qu’on aura inventé l’informatique dans les parages, sans vraiment se souvenir d’un siècle précis, mais on se transmettra les noms de Luke, de Leïa et de Darth Vader comme ceux d’Hercule, d’Ulysse et d’Hélène.

Star Wars sera peut-être notre mythologie grecque à nous.

7 pensées sur “Sabres laser, Wookiees et mythes arthuriens”

  1. De toute façon, il faut éduquer ses enfants à Star Wars dès le plus jeune age…

    (une vidéo Hilarante sur « LA discussion » en anglais)

  2. De la même manière, j’avais lu une fois de la part de je ne sais plus quel chercheur très sérieux (désolé pour ces approximations), que les super-héros Batman, Superman, Spiderman etc étaient les descendants des Hercule, Ulysse, Achille. Et d’après ce chercheur il est fort probable que, dans plusieurs siècles, on raconte encore, sous une une forme différente, les aventures de Superman, Batman etc.

  3. J’ai beaucoup aimé cet article qui m’a fait penser à cette sympathique vidéo. Je dis sympathique mais bon, je fais partie de ces tarés des Beatles alors peut-être qu’il faut un minimum de connaissance du groupe pour apprécie ? Je ne sais pas. Je te laisse découvrir : nous sommes en 2965 et des archéologues et « scientifiques » commentent ce phénomène du vingtième siècle. //o-o\

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