Rock ’n’ roll avec la Mort : postérité, écriture et vers de terre

Je pense beaucoup à la mort en ce moment.

Pas dans un sens sinistre, hein, ce n’est pas le je-pense-à-la-mort de celui qui envoie un dernier texto du haut d’un pont ou le pied gauche sur un rail de chemin de fer.

Ce n’est pas non plus le je-pense-à-la-mort de l’adolescent qui, chaussettes relevées jusqu’aux genoux sous un soleil de plomb à la plage, relit les Chroniques des Vampires d’Anne Rice en écoutant Nirvana (haha).

C’est une pensée assez paisible qui flotte dans mon présent. Un truc assez banal, comme une langue étrangère que j’essaierais d’apprendre. C’est un animal de compagnie que je tenterais d’apprivoiser en l’appelant par son nom, un chat affalé sur mes genoux et que je caresserais en lisant le soir. C’est avec moi, ça me scotche à la peau, mais ce n’est pas gênant, au contraire : c’est une présence rassurante.

Il existe des tas de livres et sans doute des paquets de blogs qui expliquent mieux que moi ce besoin des sociétés occidentales d’occulter la mort, de la repousser dans un coin sombre quitte à l’empêcher de s’exprimer (allez vous étonner qu’elle se rebiffe après ça), et cette peur panique qu’elle nous vrille sous la peau à l’orée des premiers cheveux blancs. Je ne sais pas dans quelle mesure tout cela est bien fondé, mais il faut concéder qu’en tant que vivant, redouter la mort m’apparaît comme un comportement rationnel. En revanche, essayer de faire comme si elle n’existait pas, c’est si vous voulez mon avis la meilleure manière de se faire prendre par surprise. Je veux dire, ça arrivera tôt ou tard.

Image from page 187 of "Bird studies; an account of the land birds of eastern North America" (1898)

J’essaie de me faire à l’idée, je crois. Mieux, et je sais que c’est encore moins facile à comprendre, j’essaie de le désirer. Les bouddhistes — ou les samouraïs, ou les Raëliens, je ne sais plus — disent que si on ne peut rien changer à quelque chose, alors il faut la souhaiter de toutes ses forces. Ça peut s’appliquer à la mort, donc. Et c’est assez facile, finalement, quand on voit à quel point ça peut être compliqué de maintenir une existence digne de ce nom : l’absence d’existence devient alors un cocon d’inconscience dans lequel se lover. Il y a pire destin, si vous voulez mon avis, genre la douleur, la torture, même un concert des One Direction à mon avis (ne le prenez pas personnellement), tout cela est pire que la mort, en soi.

Finalement, la mort est le prix de consolation : consolation de ne pas avoir tout réussi, consolation de ne pas avoir obtenu ce que l’on voulait obtenir, consolation d’avoir perdu ce que l’on avait, consolation de ne pas avoir été au bout du chemin, tout ça mis dans un shaker, secoué convenablement et enterré dans une boîte comme si rien n’avait jamais existé. Le même sentiment m’envahit quand je regarde un ciel étoilé lors d’une belle nuit d’été. Si petit, si insignifiant. À l’échelle du cosmos, aucun de mes actes ni aucune de mes pensées n’ont la moindre importance. Loin de m’affliger, cette pensée me réconforte dans les moments de doute, ceux où je pense que ma vie piétine ou qu’elle déraille. Au final, l’entropie gagnera la partie et c’est une source de réjouissance infinie. Seule la vie compte. La vie en général.

Un bon écrivain est un écrivain mort, paraît-il. Il faut voir les pelletées de bouquins que l’on vendait sitôt qu’un auteur cassait sa pipe, du temps où je travaillais en librairie. Toujours pris au dépourvu — pourquoi ne l’aviez-vous pas anticipé ? —, nous écoulions les stocks jusqu’aux ouvrages défraichis et nous répandions en plaintes amères sur ces auteurs vivants qui n’intéressent personne.

Récemment, j’ai discuté avec plusieurs personnes sur le sujet de la postérité en littérature. Prendre un stylo, marteler son clavier, c’est d’une certaine manière tenter d’abolir la frontière entre morts et vivants : les livres sont des passerelles, des ponts tendus entre les Limbes et nous qui permettent aux défunts de continuer à nous parler comme s’ils étaient assis à côté. Un écrivain, même sans le sou, même désespéré, nourrira au fond de lui l’espoir secret de passer à la postérité après qu’il ait mangé sa salade de pissenlits sauce racines. Ce n’est pas un rêve totalement idiot, c’est arrivé à certains, Lovecraft est mort sans doute persuadé que son œuvre ne lui survivrait et il est devenu un pilier de la littérature fantastique, mais il ne faut pas non plus que ça devienne une obsession ou pire, une échappatoire.

Rosenthal funeral, N.Y.  (LOC)

Parmi les gens qui m’entourent, certains estiment qu’il n’y a rien à sauver dans la littérature moderne (ils peuvent parfois étendre cette critique à l’art en général), que rien de bon n’a été écrit depuis Céline et Proust, que la prose d’aujourd’hui est un commerce dégoûtant et qu’il vaudrait mieux oublier les rayons nouveautés des librairies pour mieux se concentrer sur ce qui fait la Vraie Littérature (V.L.), parce qu’on va droit dans le mur et il n’y a plus de saisons. La mort — le temps en vérité — est venu faire son tri et sanctifier ; pourquoi dès lors s’infliger la peine de donner du crédit à de petits prosateurs qui se débattent avec les mots comme une mouche prise dans une toile d’araignée ?

Ça dépend des points de vue.

Il y a des auteurs morts, c’est vrai. Si la plupart de ceux dont on se souvient sont aussi bons, c’est justement parce que la postérité a oublié tous les mauvais.

Il y a aussi des auteurs vivants. Rassurez-vous, ils ne le resteront pas longtemps. Ça finira par leur tomber sur le coin de l’oreille et pfffuut, il n’y aura plus rien que quelques pages, un bout de disque dur et des crayons usés. C’est dans l’ordre des choses. Mais laissons la mort faire son boulot, voulez-vous ? Pourquoi s’échiner à vouloir la remplacer, à jouer les croquemorts, à enterrer ceux dont l’air remplit encore les poumons ? Nous serons morts bien assez tôt et l’Histoire dira seule si nos voix valaient la peine de résonner dans ce brouhaha. Pas de précipitation, les amis. Les corbeaux croassent déjà dehors, mais ils attendent leur tour. Soyons aussi sages qu’eux.

Je n’espère pas la postérité — ou alors je ne l’espère plus, parce que c’est un truc qui vous anime quand vous avez seize ans et une liste de râteaux longue comme le bras — parce que je pense que là où je serai, ou là où je ne serai pas, ça n’aura pas grande importance. La mort, c’est la main qui efface en une seconde le mandala tracé dans le sable pendant des semaines. Tout ce que je veux, je le veux de mon vivant.

Car paradoxalement, envisager la mort de façon sereine me semble hautement compatible avec l’idée que je me fais d’apprécier la vie et de la chérir, et de vouloir que celle-ci soit bonne et d’être heureux avec les siens. C’est aussi pour ça que je l’ouvre tant quand il s’agit de défendre les auteurs, et plus particulièrement leur rémunération équitable : un auteur mort, il n’a plus besoin de manger. Un auteur vivant, si.

Excusez-moi donc de me moquer un peu du sort de Céline, de Proust et de Flaubert — ils s’en tirent très bien sans nous maintenant et nous savons bien sûr tout ce que nous leur devons — et, gardant le néant dans le viseur de ma lunette, de m’occuper des vivants.

3 pensées sur “Rock ’n’ roll avec la Mort : postérité, écriture et vers de terre”

  1. La mort, je la côtoie (presque) tous les jours.
    C’est mon *dayjob* qui fait cela. Je me bats souvent pour lutter contre, ou plutôt, je pourrais reformuler en disant que je me bats souvent pour donner le plus de chances de vivre à certains qui sont pris par surprise… (Bon, c’est un travail d’équipe bien sûr, hein, « mais pour qui il se prend ce type ? »).
    Voir la mort de si près, si souvent, c’est un autre chemin que le tien, mais qui m’amène grosso modo à la même sensation : celle d’apprécier les petits moments de vie, les échanges et les amis, les choses simples et les petits plaisirs.
    Cela me permet de me sentir solidaire des idées que tu décris et de ta conclusion.
    Je ne vais pas paraphraser ; merci de mettre en mots ce qui peut parfois être difficile à exprimer.

  2. Article émouvant, j’ai toujours été fasciné par le fait que des artistes célèbres de leur vivant soient quasiment tombés dans l’oubli, curieux destin… Penser à sa mort est une belle leçon d’humilité.

Les commentaires sont fermés.