Rien n’a changé (ou presque)

« Le doute, c’est ma santé », disait avec justesse Françoise Sagan. De fait, le doute est aujourd’hui le grand absent des débats : il n’y a plus de place pour la nuance. Il faut cataloguer, mettre dans un tiroir, affirmer  »ceux-là sont les méchants, ceux-là sont les gentils ». Difficile aujourd’hui de simplement concéder un honnête  »je ne sais pas ». J’ai toujours été un grand défenseur du « je ne sais pas ». Je le trouve sain, et très humain. Je n’ai pas confiance en ceux qui prétendent tout savoir, pas plus que je n’aurais instinctivement foi en une voix qui, sous prétexte de connaître la vérité, couvrirait la mienne. Parler fort, c’est facile. Parler juste, un peu moins.

Je suis navré de constater que la quasi-totalité de la classe politique s’est rangé du côté des opposants au rapport Reda. Peut-être par conviction, peut-être aussi par opportunisme politique, en tout cas très certainement aussi par fainéantise intellectuelle et panurgisme. Ne pas se remettre en question, c’est aussi une manière d’éviter les questions qui fâchent. C’est se retirer la possibilité de penser qu’on a pu avoir raison à un instant T, mais que les choses ont changé et qu’il conviendrait, par honnêteté, de revoir notre copie (privée). Il est néanmoins intéressant pour la discussion de constater que certaines choses ne changent pas. Le simple fait qu’elles ne changent pas est en soi digne d’intérêt, parce qu’il montre à quel point nous savons nous montrer obstinés lorsqu’il s’agit de nos propres intérêts. Si j’étais un dragon assis sur un trésor, j’aurais peut-être des scrupules à me lever pour laisser les aventuriers s’en emparer, bien sûr… mais le pouvoir d’un petit « je ne sais pas » ou « je ne suis pas sûr » fait parfois la différence entre être convaincu de quelque chose et être simplement buté.

Je ne parle pas de trésor par hasard : je suis ouvert à la discussion, et donc à tous les arguments contradictoires. Je n’ai pas peur d’avouer que j’ai eu tort, je suis prêt à admettre mes erreurs. Pourtant, aucun argument avancé par les opposants à la réforme du droit d’auteur n’a su me faire seulement douter. Là où les propositions — très concrètes — du rapport apportent des améliorations sensibles à des problèmes spécifiques et dans les usages, on n’a réussi qu’à opposer la faiblesse d’un géant aux pieds d’argile, « l’industrie ». Il ne faut pas fragiliser l’industrie. Il ne faut pas déranger l’industrie. L’industrie est juste avec ses créateurs. L’industrie fait tout ce qu’elle peut pour satisfaire ses clients. L’industrie peut seule générer la richesse. Comme si l’industrie était en elle-même la solution à tous ces maux qu’elle a pourtant créés. La guerre c’est la paix, disait le Big Brother d’Orwell. Pure posture rhétorique, mais qui fonctionne chez beaucoup de nos concitoyens, de nos auteurs et des femmes et hommes politiques qui les représentent. Au point que, comme dans les pires tyrannies, on ne cherche même plus à se poser de questions. Le doute est pourtant permis : il est même conseillé.

L’autre jour, j’ai repéré dans mon flux Twitter des documents qu’une personne qui enquêtait sur les origines de la propriété intellectuelle avait postés.

En parcourant ces documents, il m’est venu une pensée : celle qu’au final, rien n’a vraiment bougé depuis trois siècles. Sauf peut-être que cette fameuse « industrie » a remplacé le « Roy ».

Il est peut-être temps d’y remédier.